27/12/2006

La Table Ronde vue par Steinbeck


En voilà un que je suis heureux d'avoir trouvé chez un bouquiniste... La juxtaposition du titre et du nom de l'auteur peuvent surprendre, mais Steinbeck était fasciné depuis son enfance par la Table Ronde. Il ne s'attaqua à cette réécriture de la Morte d'Arthur que sur la fin de sa vie, et mourut avant de l'achever. Peut-être est-ce pour cette raison que le livre fit peu parler de lui ? Mais même si le livre avait été terminé, qu'aurait-il offert ? On peut effectivement se demander si le monde avait besoin d'une énième réécriture du mythe. Réinterprétations et variations (celte, féministe, historique, chrétienne, païenne, pour ados, pour ados féministes, pour ados féministes païennes, erotic furries, etc.) abondent, mais de toutes façons Kaamelott les a toutes renvoyées dos-à-dos. Sérieusement, quel rôliste se risquerait à proposer une campagne pour Pendragon à des joueurs qui ont en tête "C'est pas faux" et autres "Le gras, c'est la vie" ? (Pourtant, le livre IV de la série montre qu'on peut alterner parodie et drame, et même les juxtaposer.) De mes lectures récentes, je ne retiens que le cycle de BD de Chauvel et Lereculey. En remontant aux sources galloises de l'histoire, il trouve le juste équilibre entre l'exotisme de cette branche de la culture celte, et la familiarité avec les événements racontés. Les dessins sont vifs, dynamiques, et les contes gallois tirés du Mabinogion d'un onirisme étrangement surréaliste.

Bon. Et Steinbeck, alors ? Son objectif était de moderniser le texte pour mettre le récit à portée de lecteurs contemporains, et d'unifier les éléments disparates dans des récits cohérents consacrés aux grands noms de la Table Ronde : Gauvain, Yvain, Kay, Lancelot... Les descriptions sont à peine effleurées, afin de laisser libre l'imagination du lecteur, mais les dialogues et les sentiments des personnages sont mis en valeur. Le résultat est saisissant, car on redécouvre les personnages, qui dans d'autres textes ne transparaissent que par leurs actes. OK, c'est de toutes façons l'approche moderne, mais là où une M.Z. Bradley, par exemple, s'inspirait de façon très libre du corpus arthurien, Steinbeck a fait un boulot de Père Blayse (lequel apparaît dans son texte) pour rester le plus fidèle possible aux textes du "canon". Ou aux variantes qu'il a choisies, tout du moins. Il est vraiment dommage que la VF ne contienne pas la préface de l'auteur, où il expose ses buts, ses méthodes, ses difficultés et ses doutes. Avec ou sans, le texte est quand même incontournable pour les amateurs de chevalerie, et le seul regret est que le roman soit inachevé et que l'histoire s'arrête très tôt, avec le premier baiser entre Guenièvre et Lancelot.

Et le rôliste, il a quelque chose à en tirer ? La saga arthurienne possède son propre JdR, que tout le monde connait, au moins de réputation : Pendragon, qui vient de connaître une 5e édition. Mais ce n'est pas le seul : il existe, en VO et en PDF, plusieurs jeux permettant de varier la façon de jouer : Paladin, ou Legends of Excalibur, sont deux exemples. Enfin, il est toujours possible de tomber dans une brocante sur un exemplaire du Légendes de la Table Ronde. Tous les pratiquants de ces jeux seront contents de voir enfin quel type de chevalier était Lancelot, quel regard il portait sur son rôle, sa réputation, ou ses voeux. Tous ces petits détails peuvent faire gagner une campagne en cohérence. Mais on peut faire d'autres choses, avec la Table Ronde, que de rabâcher l'adultère de Guenièvre et la Quête du Graal. Ce qui suit est la transcription de quelques notes jetées sur le papier pendant un voyage en train. Toute référence à une oeuvre connue est bien évidemment volontaire. Je n'ai pas donné de titre à ce synopsis. A New Pope ? A New Hype ? J'hésite encore. Je sais juste que si la campagne arthurienne comptait 3 épisodes (l'ascension, l'apogée et le déclin d'Arthur), ceci serait l'épisode IV...

Prologue
Après la Bataille de Camlann, Morgane prit le trône de Camelot et se décerna le titre d'Impératrice. Usant de magie nécromantique, elle ranima Mordred et lui redonna, grâce à une armure noire puissamment enchantée, un semblant de vie. Mordred pourchassa et massacra impitoyablement ceux des chevaliers de la Table Ronde qui n'avait pas fui en exil, et contribua, à la tête des Légions impériales, à instaurer le règne de fer de l'Impératrice Morgane. Un nouvel ordre était né.

Ce que ne savent ni Morgane, ni Mordred, c'est que la reine Guenièvre s'était réfugiée, la veille de la bataille, dans la petite abbaye de Caerleon. Là, elle vécut plusieurs mois anonyme et cachée, avant de donner naissance à deux enfants, des jumeaux, Luc et Tulla. Le garçon, Luc, fut confié à Bohort de Gaunes. Bohort emmena l'enfant en Bretagne et le confia à un couple de paysans qui l'élevèrent comme leur fils, en lui cachant son héritage royal. La fille, Tulla, fut confiée à Palomidès, qui l'emmena dans son duché de Provence. Elle fut élevé dans les fastes d'une cour mêlant les influences occidentales et orientales, sous l'écu en forme d'échiquier de celui qui apporta les échecs à la cour du Roi Arthur. Aujourd'hui, l'Impératrice Morgane, qui a unifié l'île de Bretagne par la force, se prépare à envahir le continent. Luc et Tulla, qui abordent l'âge adulte, vont devoir prendre possession de leur héritage.

Implication
Alors qu'elle est envoyée en mission d'ambassade au Royaume de Gaunes, la Princesse Tulla est faite prisonnière par le Seigneur Mordred, et emmenée à bord de son vaisseau amiral, une gigantesque nef en cours de construction au large de Douvres baptisée la Vague Noire. Avant l'abordage, elle parvient à faire évacuer ses deux serviteurs, le barde Caspeo (un jeune homme un peu précieux, doué pour les langues) et Herdé, son palefrenier (un nain muet qui communique par des sifflements et des claquements de langue). Ceux-ci sont à la recherche du vieux Lance, un ermite vivant dans Brocéliande, que la jeune fille considère comme son seul espoir. Les Légionnaires impériaux sont aux trousses des deux hommes, qui dans leur fuite tombent sur Luc.

Synopsis
Caspeo et Herdé, accompagnés de Luc, retrouvent le vieux Lance. Celui-ci entend le message de la princesse, et accepte de sortir de sa retraite. Réfugié dans la forêt depuis la mort de Gauvain, qu'il ne s'était pas pardonné, il n'a pas été impliqué dans la chute de Camelot - même si nombre de personnes lui en attribuent la responsabilité première. Lance entreprend l'apprentissage chevaleresque de Luc, et la troupe se met en route pour Calais. Là, ils cherchent et trouvent un navire de contrebande prêt à leur faire traverser la Manche. Le Pélican Millénaire, barré par Yann et son acolyte, un gigantesque barbare picte nommé Chewbacain, quitte Calais en échappant de peu aux légions impériales. Ils abordent la Vague Noire, délivrent la princesse, mais le vieux Lance affronte en duel son ancine disciple, Mordred, et succombe. Il permet quand même aux héros de s'échapper, et d'aborder l'île de Bretagne avec en tête de retrouver le vieux mentor de l'ordre des Chevaliers de la Table Ronde, Merlin (qui dans cette version a la curieuse manie d'inverser débuts et fins de phrase : "Le Graal il te faut trouver, pour ta destinée accomplir.") Mais cela devrait être facile, comparé à leur deuxième tâche : unifier les anciens vassaux d'Arthur au sein d'une résistance commune à l'Empire, et lancer une attaque surprise contre la Vague Noire.

Episodes V et VI
Ce premier scénario peut se décliner en trilogie (l'Empire contre-attaque; le Retour du Chevalier), et l'on verra dans les épisodes suivants se développer les problèmes de famille de Luc et Tulla ("Luc ! Je suis ton frère !" ou "Je m'appelle Luc Pendragon. Tu as tué mon père. Prépare-toi à mourir !"). Les héros auront à se réfugier dans la Forêt des Nuages - un endroit neutre régi par l'ancien complice de Yann, le hors-la-loi Robin - mais seront trahis et séparés. Yann, victime d'un sort de paralysie, retraversera la Manche et il faudra que les héros aillent le délivrer d'un baron du crime, Java le Hutin, qui le tient sous son emprise. Il y aura de nombreuses autres épreuves avant la bataille finale, qui prendra place sur une petite île idyllique, le Comté de Guernesey. Là, les héros rallieront les petites-gens du coin (d'innoffensifs et amusants semi-hommes) pour faire flamber sur son chantier la Vague Noire.

Distribution
Au cas où vous voudriez jouer cet embryon de scénario en d20, voici les classes des PJ pré-tirés :
Luc - Paladin
Tulla - Enchanteresse
Caspeo - Barde
Herdé - Ranger
Yann - Rôdeur
Chewbacain - Barbare

A suivre
Voilà, je vous jette ces notes en pâture, à vous de trouver d'autres correspondances si cela vous amuse. Je laisse le mot de la fin au Roi Bohort, version âgée du jeune chevalier membre de la Table Ronde, lorsque les PJ viennent lui proposer de rejoindre la Rébellion contre Morgane : "ON VA TOUS MOURIR !!!"

2 commentaires:

  1. Pierrot2/1/07

    Dans la série des ouvrages sur le cycle arthurien qui sortent un peu des clichés éculés, les trois romans (Merlin, Morgane et Arthur) de Michel Rio sont assez originaux et renouvellent l'approche.

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  2. Effectivement, merci Pierrot pour le rappel. Je n'ai pas mentionné Rio car je ne parlais que de trucs lus récemment, mais j'ai un très bon souvenir de Merlin. Il faudra que je lise la suite. Dans mon souvenir, c'est une réflexion philosophique et politique sur le pouvoir, la construction d'une utopie, la confrontation avec la réalité. J'ai lu que Arthur, le 3e tome, décrivait concrètement son gouvernement et l'organisation du royaume - une mine pour des MJ !

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