28/04/2009

La Dague de Cartier


Je dis souvent pour rigoler que je vais écrire un jour une sorte de Da Vinci Code québécois qui mettra en scène une sombre conspiration visant à cacher au monde la vérité vraie : il existe un complot fédéraliste ourdi par d'odieux anglophones à l'oeil torve qui maintient le monde dans l'ignorance. En vérité, je vous le dis, le secret qu'ils défendent par le mensonge et la tromperie, c'est que le Québec est souverain de droit, légitimement indépendant et pleinement séparé du Canada en vertu d'un document tenu secret par une branche de l'opus dei franc-maçonnique d'obédience anarcho-autonome mais d'affiliation gérontocratique. Bref, un thriller conspirationniste comme il en existe plein les librairies depuis quelques années.

Or j'ai trouvé La Dague de Cartier dans ces mêmes librairies. Damned, bloody anglois, ils m'ont doublé ! Non content de nous manipuler pour éviter que la vérité historique n'éclate à la face du monde, voilà qu'ils pillent mes idées de best-seller. Ils ne respectent donc rien. John Farrow ? Connais pas. Un Ontarien. Encore ? Comme Richard Scott Bakker et Steven Erikson ? Mais c'est une pandémie !

Alors, La Dague de Cartier raconte l'histoire d'une dague remise à Jacques Cartier par des autochtones lors de sa découverte de la Nouvelle France. On raconte que celui qui possède cette dague connaît le succès, l'argent facile et que rien ne lui résiste. Son ordinateur ne plante jamais, sa femme ne le quitte pas pour rejoindre Eduardo, le musculeux prof de yoga, et il ne reçoit plus aucun spam à la con. Bref, posséder la dague de Cartier, c'est pratique. Mais un soir de 1955, on retrouve cette même dague sur le corps d'un briseur de grêve à Montréal. Qui a fait le coup ? À qui appartient la dague ? Comment peut-on accuser les anglophones de ce méfait ? L'équipe de Montréal va-t-elle gagner la coupe Stanley ? Tant de questions que le roman abordera au cours de ses 600 pages.

En fait, le récit fait des petits bonds historiques entre 1535 et 1970. Pas nécessairement dans l'ordre chronologique, ces bonds, soit dit en passant. La dague change de main, connaît des propriétaires bien différents au cours de l'histoire du Québec... ce qui permet à l'auteur de faire intervenir dans son roman toutes les figures historiques de la Belle Province. Ça ne dira sans doute rien aux lecteurs français, mais Trudeau, Duplessis, Bourassa, Lévesque, le FLQ, Maurice Richard... tout les grands noms du Québec participent à ce défilé. C'est un brin artificiel : je comprends que la dague est convoitée par les hommes puissants et que donc il est logique de voir débarquer tout le who's who québécois, mais l'auteur n'arrive pas à camper ces grands noms. Autant ses personnages flics ou syndicalistes sont intéressants, autant il rate l'évocation des personnages historiques.

Au final, ce n'est définitivement pas le Da Vinci Code québécois. C'est un petit polar historique avec un fil rouge original à défaut d'être réussi. Mais il faut quand même être connaisseur de l'histoire du Québec pour apprécier cette histoire de dague du pouvoir. Je peine à imaginer ce que les français de France pourront apprécier de cette histoire dans l'Histoire tant c'est bourré de références québéco-québécoises. À l'inverse, la lecture de ce roman est insupportable pour un lecteur québécois. Écrit à l'origine en anglais, le roman a été traduit en français par un français de France. Ce n'est pas génant dans la narration, mais alors les dialogues sont massacrés. Où est passé le joual de Montréal ? Savent-ils, chez Grasset, que les Montréalais ne disent pas "putain" ou "ça fait chier" mais qu'ils sacrent avec vigueur, n'hésitant à pousser une maudite bonne giclée d'osties à marde ? Faire croire à des lecteurs de France que les felquistes et les prolétaires du Québec parlent une langue chatiée, c'est un véritable mensonge. Je n'ai rien contre ces gens là, mais au lieu de faire traduire ça à Paris, ils pourraient quand même demander à un traducteur québécois de s'occuper du texte. Ne pas mettre de sacres dans une discussion populaire montréalaise, c'est comme censurer l'accent marseillais ou enlever l'argot des films d'Audiard. J'ai très envie de crisser une tabernouche de volée à l'ostie de chien sale qui a volontairement tronqué ces dialogues de leur substantique moelle linguistique. Au risque de passer pour un souverainiste primaire, le sacre québécois est un art. Il faut vraiment être éditeur pour ne pas comprendre ça.

13 commentaires:

  1. Pas de doute tu es mûr pour la lecture d'Atlantide de Clive Cussler, un bon nanard qui fera passer celui ci pour un chef d'oeuvre.

    Cela dit si tu venais à t'éxécuter et à écrire une chronique, je nierai avoir eu connaissance de tes agissements.

    Plus sérieusement, la chute lexicale de ta chronique est excellente, j'en redemande !

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  2. Bon là clairement c'est pas pour moi. Difficile à mon sens de passer le cap de la traduction sans léser au passage tels ou tels lecteurs sur un tel ouvrage. Si la traduction avait respecté le parlé imagé de nos cousins du Québec j'ai peur que le lecteur Français au long de ces 600 pages s'y soit senti un peu perdu. D'un autre côté je ne suis pas persuadé que le lecteur Français soit ici la cible de l'éditeur, s'il faut avoir une bonne connaissance de l'histoire du Québec, qui est presque inconnue pour nous. Reste donc au final un livre qui s'adresse peut être avant tout aux lecteurs du Québec mais avec une traduction tronquée... Dans les deux cas c'est pas gagné !

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  3. L'argot yiddish passe pourtant plutôt bien (avec l'aide du lexique au début) dans Le club des policiers Yiddish.
    Cela dit dans le cas présent l'intérêt du récit ne semble pas être le même...

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  4. On surestime beaucoup l'écart culturel entre le français de France et la parlure québécoise. Je regardais des films québécois bien avant de penser y migrer et je n'ai jamais eu besoin d'un dictionnaire pour comprendre. C'est bien moins éloigné de notre langue jacobine que peuvent l'être bien des patois.

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  5. Swingue la bacaisse dans l'fond d'la boitabois.
    C'est tout de que j'ai a dire.

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  6. C'est une expression qui m'a été livrée par un québécois en 96, au détour d'un abus de Molson dry.
    Elle signifie : "Avoir des rapports intimes avec une dame au physique peu avantageux dans un endroit caché des regards".

    - Swingue : Je vous laisse googler l'expression. Yeah Baby.
    - Bacaisse : Déformation de "back house", la petite maison derrière la maison. En somme, une fille qui ressemble à une cabane à chiotte.
    - boitabois : évidemment "boite à bois", abris à bûche, grange...

    C'est tu pas fleuri comme expression?
    Et très grossier, évidemment. Ne vous amuser pas à l'utiliser devant un local à la fleur de lys parce que à vos oreilles, celà sonne comme un idiotisme à la musicalité agréable.

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  7. Alors, loin de moi l'idée de jouer les spécialistes, mais l'explication que j'ai entendue pour cette expression est plutôt que la bacaisse est une sorte de boite à outils. Du coup l'expression voudrait dire "Balance la caisse à outils dans le fond de la remise" autrement dit, arrête de travailler et va t'amuser en dansant sur un rigondon. C'est donc pas si vulgaire que ça à priori.

    Par contre, chanter "J'en ai fourré des Gaspésiennes" à tue-tête pendant une réunion, ça c'est vulgaire.

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  8. Les québécois sont merveilleux. Soit j'ai été mené en bateau comme un maudzit français de bas de gamme, soit les expressions sont multiformes.
    Ceci dit, la tradition est tellement orale qu'a la question
    "Mais comment ça s'écrit, ton mot, là??"
    Le local répondait assez systématiquement
    "Ca s'écrit pas, ça se dit."

    Mais il est fort possible qu'Alexandre se soit foutu de ma trogne.

    Sinon, je suis d'accord avec toi Cédric, c'est un truc à se prendre des chaussures dans la tête.

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  9. Le débat continue ! Des arguments pour les deux côtés :

    Sur Yahoo AnswersSur une archive de quebecblogue

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  10. L'étymologie québécoise est souvent source de contradiction. Je vais poser la question à des gens du cru pour trancher...

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  11. Tranchons si on le peut, car personne ne semble d'accord là dessus.
    Et personnellement, je pense qu'on ne porte pas assez de chapeaux.
    Mais je ne me souviens pas par quoi est bloqué l'esprit de l'homme...

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  12. J'aime beaucoup l'expression "Cache-cache le cachalot."

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