31/03/2010

Le quatuor algérien


Je suis loin, mais le vent mutin m'apporte parfois des odeurs chargés de souvenirs, des échos du vieux pays. Des fois, ce sont des mots qui sentent mauvais :

Vous faites partie de ces harkis qui ont vocation à être cocus jusqu'à la fin des temps (...). Vous êtes des sous-hommes, vous êtes sans honneur.

Ah, le socialisme du Languedoc-Roussillon...

L'Algérie, c'est un grand oncle/beau-père qui a fait son service militaire là-bas et qui n'en parle jamais. C'est une génération pour qui le mot "bicot" n'est pas péjoratif. Ils ont "fait l'Algérie" comme d'autres "font un cancer". Autant de bombes à retardement dans les réunions de famille prêtes à exploser dès que l'on évoque cette zone interdite de la mémoire nationale.

Alors quand un auteur algérien évoque dans ses polars cette période que tout le monde veut oublier, ça fait mal. Et encore, à la colonisation et la révolution, il faut ajouter la tentation de l'Islam radical, la cruauté militaire et la lente agonie d'une guerre civile. Alors, quand en plus l'auteur met en scène des enquêtes criminelles dans cette Algérie, ça fesse. C'est pas vraiment du Éric-Emmanuel Schmitt. FLN, GIA, Raïs, harkis, fellagas... Les ingrédients sont difficiles à avaler et font également mal quand ils ressortent de l'autre côté. Les filles suédoises tatouées qui se vengent de leur violeur, à côté c'est "Oui-Oui à la campagne".

D'autant que l'auteur sait de quoi il parle. Car derrière le pseudonyme de Yasmina Khadra se cachait autrefois Mohammed Moulessehoul, un officier algérien ayant connu l'école militaire dès l'âge de 9 ans. Alors son commissaire Brahim Llob, ce n'est pas une création artistique née sur la terrasse du café de Flore. Il pue le réalisme. Il suinte de contradictions.

Il ne correspond pas du tout au prototype. Il en faut toujours un. Quand il y en a un, ça va. C'est quand il y en a beaucoup qu'il y a des problèmes

Ah, l'humour auvergnat...

N'attendez pas du commissaire Llob une visite touristique d'Alger : ses enquêtes ne font nullement la promotion de l'exotisme sauce Club Med. Urbainement parlant, l'action pourrait avoir lieu dans n'importe quelle ville nord-africaine. Mais ce qui fait la saveur si spéciale de Yasmina Khadra, c'est les soubresauts de la conscience algérienne. Le colon chassé, les emmerdes ne font que commencer. L'idée même de réconciliation nationale est impensable. Le parti unique n'y fonctionne pas, alors place au multipartisme qui va ouvrir la brèche au radicalisme religieux. D'autres tortures, d'autres attentats.

Llob est croyant, écrit des polars et envoie chier tout le monde, qu'il soit bistrotier ou ministre. Son passé de maquisard teinte clairement sa vision de la nation, mais il assiste impuissant à la débandade nationale. Il ne mène pas tant des enquêtes qu'il se fait mener par elles. Il fait son travail tandis que dans la rue, des barbus assassinent des intellectuels. Ambiance délétère. Goût métallique dans la gorge à chaque chapitre.

Le corps français traditionnel.

Ah, les anciens d'Occident et du GUD qui deviennent de respectables ministrables...

Il y a peu d'espoir dans cette ambiance qui oscille entre stigmates de la guerre d'indépendance et atrocités de la guerre civile. Mais ce n'est pas l'horreur lointaine d'une planète de SF, c'est l'Algérie que l'on connait depuis toujours. Celle des Mourad et Azziza qui ont maintenant le cul entre deux chaises entre une Algérie qu'ils ne connaissent pas et un France qui ne les reconnait pas.

Yasmina Khadra décrit très bien ce monde qui part en déliquescence. Des politiques véreux. Des algériens moyens coincés. Des salopards à tous les coins de rue. Le livre pèse lourd dans les mains, et ce n'est pas uniquement à cause du fait qu'il regroupe 4 romans.

Les Français issus de l'immigration sont plus contrôlés que les autres parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes... C'est un fait.

Ah, les raccourcis sociologiques... Pourtant, maître Eolas le dit : on ne voit que ce qu'on regarde.

Dans mon billet sur The city & the city, j'évoquais notre don pour ne pas voir les choses qui nous entourrent. Cette Algérie meurtrie, je l'ai découverte avec L'ennemi intime, un peu. Mais c'est finalement le commissaire Llob qui m'a ouvert les portes sur ce purgatoire algérien. Je me doutais bien que c'était pas joli-joli, une guerre civile, mais après ce quatuor, pas moyen de prétendre que je n'étais pas au courant. C'est marrant comme je n'en ai pas entendu parler pendant toute ma scolarité. L'Algérie, c'est le cousin dont on a honte et dont il est interdit de parler à table.

Au passage, la couverture indique "Thriller". Je trouve ça incroyablement déplacé. C'est même insultant pour les millions de morts. Aurait-on l'idée d'apposer le même tag publicitaire sur la couverture du Journal d'Anne Franck ? Même si ce n'est qu'un polar, ce quatuor algérien a pour cadre un pays en charpies.

Ceci dit, j'avoue que lire ces 4 romans à la queue leu leu, c'est lourd. Ça pèse sur l'estomac et sur la conscience. Je sais qu'il existe un film tiré du roman Morituri, mais rien qu'à regarder la bande-annonce, je sais que ça va m'enfoncer encore plus dans la sinistrose. Et j'ai besoin de légèreté après ce voyage en apnée dans la vie de Brahim Llob.

Quand on ajoute à ça, le bruit et l'odeur...

Tu vois, contrairement à Polnareff, je n'ai pas le mal de toi, ma petite France.

PS : dans un tout autre registe (encore que), les rôlistes se souviendront sans doute de Jean-Hugues Matelly, auteur en 1997 d'un bouquin sur le JdR aux Presses du Midi. C'est un gendarme de conviction, mais également un sociologue qui cogite ailleurs qu'au café du commerce. La hiérarchie du monsieur lui reproche depuis quelques temps d'avoir dit tout haut quelques vérités sur la gendarmerie et veut lui fermer son clapet de bidasse. La grande Muette, quoi. Monde de merde, comme dirait Georges Abitbol...

1 commentaire:

  1. Bravo pour ce superbe billet. Je me permets d'ajouter une précision qui
    n'apparaît qu'en filigrane dans ta chronique : la langue de Yasmina Khadra est superbe, et ses livres sont véritablement des beaux objets de littérature.

    Pour te changer les idées, lis les Hirondelles de Kaboul, l'Attentat et les Sirenes de Bagdad ;-)

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