15/10/2010

La constellation du lynx


Je vais partir avec un double handicap : vous parler d'un livre de littérature blanche et québécois. Vous ne le trouverez pas en librairie en France, toutefois les lecteurs ayant fait le saut du numérique pourront facilement trouver le livre en PDF.

Au Québec, nous nous souvenons en ce moment d'un évènement qui s'appelle la crise d'octobre. Je vous mets rapidement en contexte. C'est l'année 1970. Le Québec entre enfin dans la modernité en tournant le dos à l'Église et en commençant à s'intéresser à plusieurs -isme : féminisme, nationalisme, marxisme... Alors qu'ailleurs dans le monde, certains font la révolution à coup d'AK47, une frange du mouvement indépendantiste québécois franchit le Rubicon en prenant en otage deux hommes : un attaché commercial britannique (James Cross) et le ministre provincial du travail (Pierre Laporte). C'est le FLQ, le Front de Libération du Québec. Et les felquistes pondent des revendications tandis qu'ils se terrent quelque part. Le gouvernement provincial panique et se tourne vers le fédéral, qui a une réponse toute simple : imposer les lois des mesures de guerre, qui permettent aux forces de l'ordre de mettre en prison n'importe qui, sans avoir à se justifier. L'armée canadienne se déploie à Montréal. On finit par retrouver le ministre Laporte dans le coffre d'une voiture, mort étranglé. James Cross sera libéré plus tard contre la promesse que ses kidnappeurs puissent trouver refuge à Cuba. Je fais des raccourcis énormes, mais les plus curieux pourront en apprendre plus sur la page Wikipédia.

C'est un épisode marquant de l'histoire moderne du Québec. Au départ, les felquistes sont soutenus par les Québécois dans un mélange de fascination entre lutte sociale et romantisme fiévreux. La mort de Laporte détruit toute forme d'adhésion populaire. Mais les petits gars qui en sont arrivés à de telles extrémités ne sont pas des fils à papa qui s'ennuient : issus des quartiers miséreux de Montréal, ils sont véritablement animés d'une colère folle. L'Anglais, qui possède le capital et exploite les nègres blancs d'Amérique, est l'ennemi de classe. C'est viscéral. Le ministre Laporte n'est pas du tout l'agneau innocent sacrifié sur l'hôtel de la barbarie : il est à l'époque sous écoute téléphonique policière car il est en cheville avec des clans italiens du crime organisé. Sa mort arrange trop de monde en haut lieu. Et quand les droits civiques des Québécois sont suspendus pour que la police puisse mieux mener son enquête (alors que l'on apprendra plus tard qu'elle savait déjà où se cachait la poignée de felquistes), c'est tout ce que Montréal compte de chevelus, de barbus, de gauchisant, de pas comme il faut qui finira en prison, sans explication. Des pères et des mères embarqués sous les yeux des enfants, eux-même laissés à l'abandon, tout ça parce que papa était syndicaliste. Tout ça au Canada, le plus meilleur pays au monde.

Et donc, à l'occasion des 40 ans de cette crise d'octobre, c'est une avalanche de souvenirs qui nous tombent dessus. Car beaucoup d'acteurs de ce drame sont encore en vie. Les felquistes échappés à Cuba puis en France sont revenus au pays il y a bien longtemps. Certains y vont d'une biographie. C'est bien simple : tout le monde à une anecdote sur la crise d'octobre, même ceux qui n'étaient pas encore nés en 1970. Ils décrivent les felquistes tantôt comme des terroristes, tantôt comme des gamins perdus. La mort même de Laporte, gauchement étranglé, laisse la porte ouverte aux conspirationnistes.

La constellation du lynx de Louis Hamelin est une version totalement romancée des évènements. Pour bien montrer que ce n'est pas la réalité, l'auteur a changé les noms de tous les protagonistes. Il raconte, dans un désordre chronologique total, comment une bande d'étudiants réunis autour d'un prof universitaire flamboyant mènent l'enquête sur la tragédie à partir d'un tas de documents officiels ou officieux. Le récit est donc à plusieurs couches. On suit aussi bien les felquistes dépassés par la tournure des évènements que des acteurs secondaires de l'histoire. Louis Hamelin propose une vision de la crise, essaye de combler les trous de cette histoire, car elle est rempli de vide, cette rocambolesque période. En reprenant certaines déclarations contradictoires, en fouillant dans le merdier que tout le monde veut laissé enfoui, il se dessine une vérité toute subjective qui n'est pas moins intéressante que la version officielle. Et comme en plus, Louis Hamelin a une parlure riche et vivace, la virée dans la crise d'octobre est séduisante en maudit. Il avait 11 ans au moment des faits, il n'est donc pas empêtré dans des souvenirs déformés, c'est réellement une vision d'écrivain sur les choses.

Quelques années après cette agitation, le Parti Québécois a pris le pouvoir sous la houlette de René Lévesque. L'indépendance devait dès lors emprunter la voie démocratique. Pourtant, nous sommes en 2010 et le Québec n'est toujours pas un pays. Dès lors, la révolte de ces idéalistes prend un drôle de goût en bouche. Ils ont tort, mais l'Histoire s'amuse à ne surtout pas les contredire.

2 commentaires:

  1. "Pourtant, nous sommes en 2010 et le Québec n'est toujours pas un pays."

    Et l'Iranlande n'est toujours pas réunifiée :-(((

    Les luttes nationales se soldent la plus souvent par des compromis boiteux. Malheureusement.

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  2. Le problème, c'est qu'en devenant des partis politiques, ces mouvements d'émancipation finissent pas se trahir immanquablement. Le Parti Québécois est devenu un appareil politique aussi affairistes que le Parti Libéral.

    Le référendum n'est même plus à l'ordre du jour au PQ.

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