15/12/2010

eMagie

Dans un précédent billet, je faisais un parallèle entre la magie en fantasy et les religions du Livre. Grimoire/bible. Langue magique/langue pré-babylonienne. Magie/Verbe. Or, je pense qu'il est possible de dépasser cette vision biblique de la magie qui traine ses clichés dans la fantasy depuis des lustres. Je ne sais pas, prenons un autre référentiel plus moderne. Au hasard, l'informatique.

La magie perçue comme une sorte de cheatcode de jeu vidéo, ce n'est pas nouveau. Les sortilèges sont des lignes de code qu'il faut exécuter. Les rituels sont des logiciels. Mais si on regarde l'évolution de l'informatique sur quelques dizaines d'années, que remarquons-nous ? Qu'il existe des dizaines et des dizaines de languges différents. Alors, comment expliquer que la magie de la fantasy, qui existe souvent depuis des siècles, s'exprime toujours en une seule langue ? Il devrait logiquement avoir un large éventail d'approches magiques, non ? L'équivalent du Basic pour que les enfants doués puissent balbutier de la magie ludique. Des langages spécialisés pour des domaines magiques plus complexes. On ne peut pas pratiquer la nécromancie avec le même langage que l'illusion.

On connait les écrits de Sun Tzu sur l'Art de la guerre, mais aussi les commentaires additifs que ses élèves et successeurs ont laissé sur l'oeuvre. Chacun analysait, critiquait, précisait la pensée du maître. C'était des ouvrages qui évoluaient avec des notes de bas de page. Les bons programmeurs font de même avec leur code : ils commentent. Ils expliquent leurs choix pour que si quelqu'un d'autre vient trifouiller le code, il soit en mesure de comprendre à quoi sert telle routine ou telle variable. Un grimoire de magie ne devrait donc pas être un manuel d'instruction parfait mais au contraire un livre couvert de remarques écrites dans la marge. Des raccourcis trouvés par un élève doué ("Ça marche encore mieux si on remplace le sang de vierge par le sang d'un chat albinos"), des critiques acerbes de confrères jaloux, des interrogations signés par des gens qui ne comprennent pas comment ça fonctionne. Oui, des sortes de commentaires de blog, mais écrit à même le grimoire. Recopier les sortilèges du grimoire de son magister sans recopier les commentaires utiles, c'est faire un travail de saguoin et obtenir un grimoire incomplet.

D'ailleurs, vous y croyez, vous, au grimoire lisible par le premier venu ? Ça doit être codé, ces trucs-là. Comme un fichier, oui. Les magiciens écrivaient à l'envers, permutaient des lettres ou bien avait un alphabet à eux. C'est un milieu concurrentiel, la magie. Tu ne travailles pas des années sur un rituel complexe pour permettre à un confrère de copier ton processus. Tu protèges ton travail. À moins que tu sois le genre à penser que la magie, ça doit circuler librement. Que tu échanges équitablement tes sortilèges avec tes collègues. Mais à mon avis, ce n'est pas dans l'intérêt de ta corporation. La magie, c'est un monopole. Tu brevettes tes découvertes et tu t'empresses de leur donner ton nom. C'est pas un sort de lévitation, c'est la Haute Ascension de Léogald (tm et C).

Les parchemins prêt-à-invoquer, ces sont des auto-extractables, non ?

Dans Donjons & Dragons, ce n'est pas pour rien que les prêtres n'ont pas de grimoire et qu'ils se contentent de prier pour avoir accès à la magie. C'est de la dématérialisation. Du wi-gri (without grimoire). De la magie in the cloud.

Sujet de la prochaine causerie : Julian Assange, premier vrai héros du cyberpunk ?

10 commentaires:

  1. J'aime beaucoup ce billet et je le trouve très fun... plein de bonnes idées si un jour je me relance dans la création d'un univers avec magie... Merci.
    Et sinon cette idée existe déjà plus ou moins dans au moins une œuvre : dans le grimoire de potions du Prince de Sang-Mêlé chez Harry Potter, avec les commentaires et corrections apportés à même le bouquin.

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  2. Tout ça existe surtout dans la réalité.
    Essayez de lire un "vrai" livre de magie (je ne sais pas, moi, l'Atalante fugitive, par exemple, ou bien les traités de Nicolas Flamel) et vous aurez une idée de ce que "initiatique" veut dire.
    Quant aux vrais livres annotés, je vous suggère ce genre de choses...
    http://www.talmud.de/cms/uploads/pics/Talmud_talmudde.jpg
    Le texte au centre est le texte principal, le texte autour le commentaire. Et celui-ci est simple, on ne voit pas le commentaire du commentaire :) (pour info, c'est un talmud).
    N'a-t-on pas là une des limites de l'approche de la fantasy par des gens ayant une culture du XXème siècle surtout scientifique? On a l'impression qu'ils redécouvrent ce qui existe déjà depuis longtemps... Et c'est pour ça que je trouve si souvent les "systèmes de magie" complètement idiots. Mais bon, on aura compris que tout ça n'est pas trop ma tasse de thé.

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  3. Je suggère Charles Stross, Le Bureau des Atrocités, pour l'approche informatique de la magie.

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  4. Cela me fait pensé à une ancienne campagne de JDR dans un univers ou la magie est rendue possible uniquement par l'existence d'un type de papier spécial. Un genre de tissu/parchemin qui peut contenir autant de texte que nécessaire sur une page et peut donc être annoté autant que nécessaire par les magiciens qui le manipule.

    Le pouvoir des magiciens est surtout le pouvoir mental de lire/écrire les parchemins et les meilleurs parviennent à accéder à l'ensemble des écrits. Certains étant moins facilement accessibles.

    Et lire convenablement les écrits, permet de lui donner vie au sortilège.
    C'est ce papier magique qui a le véritable pouvoir et non le magicien qui a juste le don de le faire naître dans le monde réel. Il lui faut apprendre le langage ésotérique, la langue du papier. Un professeur ne peut tout apprendre et il faut faire des essais, avec les risques que cela comporte, pour véritablement apprendre à maîtriser cette langue.

    Au fur et à mesure de la campagne, les héros se rendent compte que ce type de papier très rare, impossible a fabriquer et donc d'une valeur inestimable, semble provenir d'un peuple disparu.

    Ils se rendent compte plus tard que certains papiers en circulation dans le monde sont connectés et les meilleurs magiciens parviennent à lire voir même écrire sur les parchemins d'autres magiciens qui utilisent ce même type de papier. Comme si certains groupes de feuilles et de livres n'étaient faits que d'une unique page qui a été divisées il y a très longtemps. Ceci explique les plusieurs approches de la magie, avec des sortes d'incompatibilité syntaxiques. Plusieurs écoles de magie chacune liée à une variété différente de papier.

    Finalement, les aventuriers se rendent compte qu'il s'agit du cuir de créatures légendaire disparues il y a longtemps et domestiquées par ce peuple oublié.
    Mais ce peuple n'a pas disparu. Ils vivent caché, parmi les peuples du monde connu, et tentent de contrôler les abus fait avec cette magie. Il y a des divisions parmi eux et certains clans veulent simplement détruire ce papier pour réparé leur plus grande erreur : avoir apporté la magie au monde.

    Finalement, je n'ai jamais eu l'occasion de faire jouer cette campagne jusqu'au bout.

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  5. J'aime beaucoup l'idée.

    On peut également se pencher sur "Le matin des magiciens" et ses explications sur l'alchimie ou "Planetary", qui est le premier endroit où j'ai vu l'analogie de la magie comme "cheat code" de la réalité.

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  6. @ Le Pendu

    C'est justement pour échapper à l'atavisme religieux que j'évoquais l'informagique.
    Ça fait depuis Tolkien avec ses magiciens qui sont des sortes d'archanges que je ne peux pas blairer la magie fantasy.
    C'est toujours d'inspiration catho, la magie. Les conclaves. Les magiciens habillés comme des évèques. Le sort de résurection qui imite Jésus. Les études qui ressemblent au séminaire...
    Je plaide coupable, je suis le premier à faire appel à ce genre de raccourcis quand je ne veux pas réinventer l'eau chaude.
    Mais on peut peut être penser à une magie plus athée.

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  7. @Cédric : pas étonnant que la magie soit d'inspiration ecclésiastique. Les clercs portaient des robes et étaient les détenteurs de la connaissance... Jusqu'à une certaine époque.
    Le problème c'est que si tu veux mettre en place des "savants du surnaturel" dans un univers qui fasse référence à un espace historique de notre monde (la fantasy, quoi), soit tu t'inspires des clercs, soit tu t'inspires des scientifiques. Ou alors, tu créées quelque chose de totalement original, mais dans ce cas tu perds une des clefs de la fantasy, le raccord par analogie avec notre univers.
    La question qui me paraît intéressante, au fond, c'est:
    - pourquoi la magie dans un univers ? Pour dire quoi ?
    La magie, dans un univers de fantasy, c'est un système de forces (sur)naturelles qui peuvent être maîtrisées par des initiés. A quoi cela sert-il d'un point de vue narratif?
    Si tu ne trouves pas de réponse à cette question, c'est que tu n'as pas besoin de magie. Si tu trouves, alors la magie prendra la forme dont tu as besoin pour répondre à la question.

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  8. Au final, je suis d'accord avec toi : la première question de l'auteur, c'est à quoi sert la magie dans mon univers.
    Si elle est juste là pour les effets spéciaux, ça mal barré dès le départ.

    L'alchimie européenne est l'union intéressante entre une magie religieuse et une autre scientifique.

    D'ailleurs, je m'intéresse un peu à la Chine antique en ce moment, est c'est marrant de voir leur magie.
    Elle n'est pas tant religieuse que philosophique. L'alchimie interne ou externe, la divination...
    Ce sont d'autres approches. C'est rafraîchissant (même si c'est vieux historiquement).

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  9. Ah oui, Planetary ! Effectivement, je ne me rappelais plus où j'avais vu la magie comme cheat code.

    Pour l'usage de la magie dans un roman de Fantasy, je recommande (sans rire) Brandon Sanderson : j'ai déjà tout dit sur ses bouquins, mais ses systèmes de magie sont intégrés sur l'histoire de ses univers, autant que sur l'intrigue du roman. Tu retires la magie, le bouquin n'existe plus. Donc, au moins, il a réfléchi à l'usage de la magie dans ses romans.

    Allez, je m'en retourne finir mes devoirs. Soyez sages en mon absence.

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  10. Je trouve que la magie peut souvent être traitée comme l'énergie nucléaire. Eventuellement découverte par hasard, elle est plus un accident de l'histoire.

    Il s'agit alors d'une technologie puissante, pas si bien maîtrisée et qui pose des questions morale quant a son utilisation. Elle pose également la question "comment aurait été le monde sans magie?"

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