10/02/2011

Sex@mour


Il y a les grands sociologues, ceux qui manipulent les mots en -isme avec maestria. Rien qu'au petit-déjeuner, ils vous pondent une analyse néo-levistraussienne de la phénoménologie radicale dans le contexte anté-marxiste entre deux biscottes. Et sans forcer. Et puis, il y a ceux qui s'intéressent à la sociologie de la banalité. Qui étudient comment se passe le premier matin d'une histoire d'amour. Qui dissectent la place des tâches ménagères dans notre quotidien. Qui se posent des questions sur les seins nues ou les conflits de voisins en HLM. Jean-Claude Kaufmann est de ceux-là. Un sociologue du petit rien. Il ne fait pas de la Sociologie, mais de la socio. Certes, ses sujets de prédilection ressemblent plus au titre d'un article de Biba ou de Femme actuelle qu'à la thèse du premier sorbonnard venu, mais moi, j'aime son travail d’entomologiste sur nos petits gestes, nos tracas et nos vies. C'est une sociologie de proximité. Les puristes vous diront que c'est de la sociologie pour les nuls : rien n'est plus faux.

Kaufmann avait déjà traité de l'amour dans un ouvrage intitulé La femme seule et le prince charmant. Et avec l'avènement d'internet, il a senti le besoin de revenir sur le sujet. Sex@mour traite donc de l'amour au temps de Facebook et Meetic. Des plans cul gérés par SMS. Des coups d'un soir. De la manière de se vendre sur les réseaux. Des deux terribles questions qui divisent le monde : "Qui paye l'addition ?" et "Faut-il coucher le premier soir ?" Le sujet est vaste (et il est illusoire de penser qu'il a tout couvert en 200 pages). Attention : ce n'est pas un livre de conseils de drague. Ce n'est pas un The Game à la française, bien au contraire. Si on y parle de "kino escalation" (utiliser le contact physique par petites touches pour provoquer le rapprochement) et de "kiss closer", ce n'est pas pour proposer de nouvelles méthodes mais bien pour essayer de comprendre ce qui motivent ceux qui utilisent de telles techniques. Je vous le dis tout de suite : la soi-disante égalité des sexes que permet l'anonymat d'internet explose en vol dès qu'il y a rencontre physique. Là, tout reprend à l'ancienne : on prend un verre et on discute. Les échanges de courriels ont beau avoir été intenses. il faut composer avec cet autre qui devient tout à coup réel. On a beau prétendre que les nanas ont autant le droit au sexe libre que les gars, dans le vrai monde, l'atavisme sexuel reprend le dessus : la fille est très vite classée dans la catégorie assez vaste des salopes.

L'idée principale qui se dégage du livre est que le sexe n'est pas un loisir comme les autres. Même quand on le pense libéré du carcan archaïque de la sexualité à papa, c'est une activité trop ancrée dans un ensemble de vieilles valeurs plus ou moins conscientes. On a beau se prétendre "open", le cul pour le cul finit par tourner en rond et mettre en évidence un vide affectif (c'est un peu moins vrai chez l'homme qui sépare depuis des siècles le sexe et les sentiments). D'autant que les méthodes modernes de drague via internet sont aussi violentes que les rateaux d'antan. Voir une discussion enflammée s'arrêter d'un coup dès que la partenaire a envoyé une photo moins flatteuse que prévue ou se rendre compte qu'on est le 3e partenaire sexuel de la semaine, ça heurte encore. On se rencontre plus vite grâce au courriel ou Facebook, mais ça ne veut pas dire pour autant que la charge émotionnelle liée au rejet est amoindrie.

Bon, je ne suis plus sur le marché depuis longtemps, j'ai donc appris beaucoup. Je n'ai jamais dragué sur Facebook, je suis donc très éloignée de cette réalité là. Les adeptes des rencontres trouveront sans doute que le bouquin balance des banalités sur la drague en ligne. C'est vrai que le livre ne révèle rien d'extraordinaire sur le sujet. Les gens mariés profitent allégrement d'internet pour échapper à la morosité ambiante de leur couple. Les jeunes s'envoient en l'air sans arrière-pensée mais finissent toujours par attendre le grand amour. Rien de nouveau sous le soleil. Mais Kaufmann n'est pas là pour faire du sensationnel. C'est plus un état des lieux, une sorte d'instantané de la drague. Et, chose réellement appréciable, le sociologue n'a pas procédé avec les sempiternelles entrevues. Non, son livre est basé sur des billets et des commentaires de blogs spécialisés (des blogs de conseil, des blogs de "chasseur", des blogs de "gamers") et des messages de forums. Ça fait du bien de voir un sociologue que vit avec son temps et qui comprend ce qui se passe en terme de communication.

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