13/05/2011

Le Prince du Néant


C'est toujours la même chose avec les livres de fantasy. Les 100 ou 200 premières pages, je frappe un mur quand s'entrechoquent les noms exotiques, les nations, les peuples, les factions, les langues, les courants religieux, les concepts magiques. Je peine, je me dis « encore un univers avec des faux arabes, des faux hindous, des faux européens » et je doute. Quand le mot « prophétie » s'imprime en noir et blanc au détour d'un chapitre, je fulmine.

Et la trilogie du Prince du Néant est de cet acabit. Une série d’une densité incroyable où l’auteur (qui a étudié la philosophie et la linguistique) s’amuse à étaler la même foisonnante inventivité que dans Le Livre Malazéen des Glorieux Défunts. D'ailleurs, R. Scott Bakker et Steven Erikson ont un point commun de taille : ils sont ontariens. De là à parler d'une école canadienne de fantasy, c’est sans doute abuser.

Or donc, que raconte cette trilogie ? Une guerre sainte se meut. Un leader religieux a décidé que l'heure était à nouveau venue de massacrer quelques païens. La cible de cette croisade : un peuple impie qui pratique une magie pas-de-chez-nous. Sauf qu'organiser une guerre sainte, c'est complexe. Il faut promettre des choses, manipuler des factions, trahir des gens, faire des compromis... C'est presque pire que les primaires socialistes. Car des factions, il y en a à la pelle, dans ce livre. Des scolasticats (écoles de magie) en concurrence, un empereur sur le retour, des maisons nobles, des tribus, des sectes, des cabales… Et jamais l’auteur ne prend 5 minutes pour expliquer qui est qui. Pas de préliminaire : il balance des noms par treize à la douzaine, c’est un feu nourri et constant. Il cite tel clan, telle hérésie, telle montagne, telle cité, tel langage sans jamais les présenter au lecteur. Il faut constamment lire entre les lignes. C’est épuisant. C’est comme débarquer dans un pays étranger sans guide, sans connaître la langue, sans disposer de la monnaie locale. L’auteur use et abuse de cette immersion totale, à un tel point que les noms finissent par ne rien représenter tant ils sont balancés de manière désinvolte.

Pour vous donner une idée, l’auteur s’est amusé à créer tout un ensemble de langues dérivées les uns des autres et s’amuse à les lister dans les annexes. On découvre ainsi 23 langues différentes sans que ça ne servent l’intrigue. C’est juste là pour l’esbroufe, pour donner de la profondeur, mais ça en devient si systématique et outré que c’est est décourageant. On peine constamment à se souvenir si telle faction est polythéiste ou nomade, si tel personnage est arabisant ou mongolisant. Symbole ultime du parti pris de l’auteur, la trilogie se termine par une encyclopédie de 130 pages qui donnent des explications sur l’univers. C’est à mon sens très symboliques de son incapacité à expliquer son monde. Il a construit un truc subtil, très complexe et donc fascinant, mais il ne sait pas comment nous le faire visiter. Sa guerre sainte est donc un maelstrom continu de noms imprononçables.


La narration est du style choral et s’attache principalement à la destinée d’une poignée de personnages :
- Achamian, un bi-classé sorcier/espion qui travaille pour le Mandat, un des scolasticats de magiciens qui dominent le monde. Achamian est amoureux d'une prostituée et mène une véritable enquête car les ordres qu'il reçoit du Mandat le poussent à prendre toujours plus de risques pour découvrir les vraies motivations de la guerre sainte.
- Cnaiür, un bon gros barbare bien de chez nous. Du genre qui pille et viole tout ce qui passe à portée de ses mains. Pas un imbécile, non non, quelqu'un avec un système de valeurs très basiques : t'es faible, tu meurs. Face à la sophistication des autres personnages, il est un agréable contrepoids culturel et finalement bien plus complexe qu’on peut l’imaginer de prime abord.
- Kellhus, un moine très étrange qui traverse le monde pour rejoindre son père qui l'a convoqué via des rêves. Héritier d'une ancienne lignée, il est promis à une destinée hors du commun, d'autant qu'il a des habiletés très particulières. À ces trois personnages principaux, il faut ajouter une concubine, une prostituée, un empereur stupide, un général ambitieux, une poignée de ministres sournois, des fanatiques, des sorciers vicelards, des esclaves...

Trois romans, ça donne donc plus de 2 000 pages. C’est gros. C’est trop. Car non content de ne pas être très explicite, l’auteur aime à prendre son temps. Les relations complexes entre certains personnages tendent par moment vers le soap opera fantasy. Il m’aime, je l’aime, mais le prophète est ma Vérité, je ne peux… Et comme c’est une histoire de guerre sainte, on mange de la foi à chaque page. Oh que oui, on en mange. L’intrigue met en scène une nouvelle apocalypse à venir et parle très souvent de la première apocalypse (sans rien en expliquer, évidemment), c’est donc rempli de prophétie, le pire gros mot de la fantasy. Les astres semblent s'aligner pour que le Non-Dieu soit de retour, mais très franchement, à aucun moment cette menace ne m’a intéressé.

Mais il y a dans cette trilogie tout ce qui fait le charme de la fantasy bien foutue : des bonnes scènes de baston, des intrigues politiques empilées par strates comme dans un plat de lasagnes, des concepts magiques bien sympas. Certains sorciers sont hantés la nuit par des cauchemars issus de la première apocalypse, il existe des talismans qui peuvent détruire certains magiciens au contact, la magie est puissante (capable de détruire une armée) mais paradoxalement pas présente au quotidien... Je ne vais pas cracher dans la soupe : sous les épaisses couches de contexte, il y a un monde intéressant.

L'écriture de Bakker est riche (et donc parfois lourdingue), ses personnages cogitent beaucoup sur la nature du monde, les implications politiques de leurs actes, la futilité de leur vie... Même la dernière des prostituées à la philosophie facile au petit-déjeuner. L'auteur cisèle par moment de très belles formules ou aphorismes comme « Le monde est un cercle qui a autant de centres que d'humains. » Mais encore là, tout est tellement calqué sur les croisades, la bible et notre Moyen-Orient que l’imaginaire peine à prendre racine. Parce que la fantasy messianique, non merci.

Moi qui peine sur ces trois livres depuis des semaines et qui a dû me faire violence pour terminer cette première trilogie (car l’auteur est en train d’écrire une suite), je conseille donc cette lecture aux chrétiens qui apprécient de ne pas pouvoir faire la différence entre un Shem-varsi, un Galéoth ou un Soroptique au bout de 2 000 pages de lecture. Aux linguistes. Aux étudiants en philo. Moi, j’ai insisté et je n’ai pas été récompensé. L’intrigue, malgré de magnifiques passages, n’est tout simplement pas taillée pour moi. L’univers m’est constamment resté inaccessible. Mais je dois le reconnaître, le travail de Scott Bakker force le respect. C’est énorme. C’est grandiose. C’est intimidant. Mais c’est vain.



7 commentaires:

  1. Moi j'ai stoppé au bout de 200 pages, je crois. J'en pouvais plus. Dans l'idée, j'aime bien ce genre de trucs mais je préfère quand on me raconte une histoire plutôt qu'un monde.

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  2. Justement, je trouve que Scott Bakker n'arrive même pas à faire découvrir son monde.
    Il a bien une intrigue (la montée en puissance d'un prophète guerrier qui doit empêcher une nouvelle apocalypse), mais il impose son univers au lecteur au lieu de lui donner les clés.
    Au final, ça donne un livre prétentieux où tu soupçonnes que l'auteur cherche à te dire "mon univers se mérite, tu dois en chier pour l'aimer".

    J'ai retrouvé le même inconfort de lecture que quand je me suis attaqué au Silmarillion.

    Mais certains lecteurs tomberont sans doute sous le charme d'une telle construction.

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  3. Wow. Je te trouve courageux, je n'aurais pas tenu jusqu'au troisième roman avec ce que tu me décris.
    Par exemple, avec L'épée de vérité, j'ai résisté un roman, commencé le second, puis j'ai baissé les bras.

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  4. Pour être franc, la lecture du premier volume m'a impressionné. Je voyais bien que je ne comprenais rien à ce monde, mais quelque part, je pensais que c'était parce que c'était plus intelligent que moi. J'ai donc acheté les deux autres volumes pour me rendre compte que si l'auteur est incompréhensible, ça peut aussi dire qu'il ne sait pas y faire.

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  5. J'aime bien la comparaison avec Erikson même si ça ne m'incite pas à lire R Scott Baker. :)

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  6. Anonyme1/6/11

    @Eden Turbide.
    AMHA la comparaison avec goodkind n'est pas méritée pour Baker pour avoir lu les 2. Chez Goodkind, l'histoire est simpliste, les protagonistes également et l'écriture s'en ressent.
    Ici, l'écriture et le scénario est plus complexe et mature. Bien entendu, il ne faut pas se faire enfumer par l'auteur comme le résume bien la critique: ce n'est pas parce que l'auteur utilise des mots compliqués et des phrases à rallonge que cela veut forcément dire que le propos est intelligent. Parfois, on a l'impression que le but est limite de flatté le lecteur. Mais force est de reconnaitre que ces 2 auteurs/styles ne sont pas comparables.

    @Cédric: en effet, le lecteur n'est pas assez embarquée, plongée dans l'histoire et c'est à lui de se débrouiller pour faire des recherches à côté et retrouver qui est qui. Ce n'est pas une excuse mais c'est une tendance dans les cycles modernes où les protagonistes/royaumes.etc sont décrits à la pelle (trône de fer/roue du temps/erikson).
    Oui parfois il tergiverse un peu trop avec les sentiments des persos qui sont au final assez simple, voir frustrant à cause de la spirale d'émotion autour du guerrier-prophète.

    Mais ce livre est dans son style bien écrit: les scènes de combats, les batailles sont bien décrites, le système de magie est intéressant,la description des complots et de la "machine" qu'est une guerre (sainte ou pas) est également bien réalisée et ouvre à l'introspection sur les événements du monde.

    Alors oui il faut faire la part des choses dans les pseudos discussions philo des persos mais j'ai trouvé qu'il y avait qd même une majorité à garder.

    Un livre qui se lit pour moi sur la longueur, qui oblige le lecteur à travailler un peu, quitte à faire le boulot de l'écrivain, qui amène à quelques voies sans issue mais ouvre tout de même de belles perspectives.

    Désolé pour les fautes de saisie, je suis sur mobile.

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  7. Anonyme25/2/12

    Je trouve ta critique très constructive, précise et intéressante meme si j aurai insister davantage sur la présentation du "guerrier prophete"
    Tu décris parfaitement la difficulté a saisir l'intrigue et plonger dans le monde de S. Bakker.
    J'ai ressenti la meme impression en commencant l ouvrage, la difficulter a accrocher, la profondeur énorme de ce monde totalement créer, si bien que les premières pages semblent décourageantes.

    Toutefois, passé un certain cap dans l'intrigue et avec un peu de bonne volonté, on plonge progressivement dans une intrigue captivante, sombre, parfois glauque, avec un arrière gout de cauchemardesque.

    En clair, ce roman dark fantasy n'est pas destiné aux novices, mais bien a une catégorie de lecteurs fantasy capable d l'imagination durant la lecture, imagination indispensable pour recreer le monde complexe du guerrier prophete.
    Les amateurs d'histoires type chevalier emeraude ou autre fantasy assez limite de mon point de vue ne pourront donc comprendre et apprecier cette oeuvre.

    Apres un début assez sceptique, je suis très vite devenu accro a cette oeuvre, a mon gout l,une des meilleurs oeuvre fantasy de tout les temps, un véritable univers, comparable a celui du trone de fer ou Tolkien.
    je dirai donc aux lecteurs adeptes de ne pas se decourager, de prendre patience, et interpreter l histoire, ce qui ensuite sera superflu, l'intrigue se mettant en place d'elle meme.
    La récompense de ce minime effort sera lecteur, a la hauteur de tes espoirs les plus fous, de tes attentes les plus grandioses !

    En parlant d'attente, je suis resté sur ma faim a la fin de la trilogie, et je ne sais pas si une suite en vf est prévue.
    Si informations a ce propos me parviens, la personne béneficiera de ma reconnaissance éternelle, ma sympathie la plus sincère, et l'assurance de mon respect.

    amicalemement, syalroux@hotmail.fr

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