28/06/2011

Le Rasoir d'Ockham


C'est l'été, j'ai donc temporairement délaissé ma relecture de "Schopenhauer : pour une nomenclature de la temporalité" afin de m'intéresser à ce que lisent mes contemporains quand ils sont à la plage. Or un nom revient souvent dans les palmarès de vente : Henri Loevenbruck, le Dan Brown à la française. Attention, spoiler à tous les étages, vous êtes prévenus.

Que nous a appris Dan Brown ? Qu'un bouquin bien calibré devait suivre la formule suivante :
- un héros qui connait sa bille en ésotérisme
- un proche du héros qui crève magistralement en léguant au héros une énigme
- un tueur complètement azimuté qui fait des mises à mort spectaculaires
- une secte secrète qui veut dominer le monde
- une chasse au trésor dans les lieux iconiques de l'Histoire
- une partenaire pour allier romance et aventure
- un ou plusieurs universitaires/spécialistes qui débloquent les étapes du jeu de piste
- une révélation finale basée sur des faits réels
Le tout découpé avec des chapitres courts et nerveux qui vous incitent à aller toujours de l'avant.

Henri Loevenbruck (Daniel Marron de son vrai nom) l'a bien compris et a décidé d'utiliser la même recette. Pas de s'en inspirer, non, non : de la copier trait pour trait.

Or donc le héros (Ari Mackenzie), qui bosse aux RG comme spécialiste des sectes tombe des nues quand son meilleur ami est retrouvé mort, le cerveau liquéfié puis aspiré (oui, oui). Mais avant de décéder, l'ami en question a envoyé au héros la photocopie d'une mystérieuse page qui est le premier indice de la chasse au trésor. Et donc une mystérieuse tueuse complètement dingue commence à tuer des gens. Le héros comprend assez vite que tout ça est lié à une organisation secrète nazie (sic) qui dessoude les membres d'une loge secrète de compagnons de France dans l'espoir de mettre la main sur le Gros Secret qui Peut Changer l'Équilibre Mondial. On court donc de lieux historiques en lieux historiques en suivant les indications cryptées glissées dans les pages soi-disant perdues d'un vrai incunable picard. Quand il bloque, le héros demande de l'aide à des spécialistes. Il a plusieurs partenaires féminines, avec lesquelles il a déjà ou va coucher. Puis ça débouche sur la confrontation finale avec les Méchants tandis que nous est révélée la nature même du Grand Secret qui te fait dire "Je le savais, c'est un complot, DSK est aussi innocent que Seznec et Dreyfus réunis, on nous ment, la vérité est ailleurs, salopards d'Illuminés de Bavière."

Mais le hic, c'est que Henri Loevenbruck n'est pas un bon faussaire. Déjà, quand tu annonces que ton héros est un spécialiste en ésotérisme mais qu'il est obligé d'aller voir dans une encyclopédie ce qu'est un astrolabe, tu prends peur sur le CV du bonhomme. Quand il confond francs-maçons et compagnons de France, tu te dis qu'il a eu son diplôme en ésotérisme en lisant Wikipédia en diagonale. Mais surtout, toute l'intrigue repose sur le fait qu'une loge protège un secret qui ne doit surtout pas être révélé sous peine de catastrophe. Ils confient donc une page à chaque membre de la loge. S'il est si important de cacher ce secret, pourquoi ne brûlent-ils pas les feuillets au lieu de se transmettre ça comme une patate chaude en craignant que des gens mal intentionnés ne s'en saisissent ? Ça ne tient pas debout 30 secondes.

Et comble de ridicule, il n'y a pas de révélation finale. Arrivé à 2m du "trésor", le héros se dit "Oh, je reviendrais demain, là je suis crevé" et quand il revient, sa hiérarchie est passée par là et a fait boucher l'entrée du sanctuaire. Du coup, le lecteur ne sait rien de rien sur la nature du pourquoi tout ce bordel. Ce n'est pas frustrant, non, c'est carrément de l'arnaque, de la malhonnêteté intellectuelle. Je n'en reviens toujours pas de ce tour de passe-passe débile.

Dan Brown a bien des défauts, mais ils embarquent ses lecteurs dans un truc enlevant et tape-à-l'œil. Des jésuites vicelards, un Vatican mystérieux, des cardinaux qui crèvent la gueule ouverte. Ça dépote. C'est con, mais l'intrigue a une certaine envergure qui dépayse. C'est énorme, ce n'est pas croyable, mais les lecteurs sont happés. Henri Loevenbruck est lui dans le registre franchouille : difficile de faire rêver le lecteur avec les mystères de Reims, l'ignoble complot des compagnons de France et la sempiternelle résurgence néonazie des dingues de Thullé. On ne peut pas prendre une recette américaine et la transposer sottement à la France. Quand on le fait dans le cinéma en reprenant les principes des superproductions américaines, ça donne invariablement des copies de merde. Là, c'est comme les chansons yé-yé des années 60 qui étaient traduites mot pour mot à la va-vite.

Et il faut lire les soliloques du héros, qui peste sur l'amour impossible, la politique interne des RG ou l'informatique avec un rare sens du lieu commun. Une ode à la platitude. Ah oui, et le héros se voit adjoindre un ancien légionnaire, ce qui permet à l'auteur par deux fois de nous accoucher de scènes de baston particulièrement grossières à coup de grenade (gasp) puis de fusil mitrailleur dans la grande tradition des films de Steven Seagal.

À lire, donc, si vous aimez les complots de niveau Rotary Club de sous-préfecture, des putains de nazis même pas nihilistes, de l'occultisme ch'ti, des tueurs débiles au modus operandi loufoque, des énigmes dignes de la Chouette d'or, des citations de Portishead pour montrer que l'amour c'est la souffrance…

Ce billet ne peut que se terminer en pointant vers le Pendule de Foucault.

PS : on me dit que l'auteur a également écrit de la fantasy. Un lecteur pourrait-il nous en parler dans les commentaires ?

RePS : on me signale dans les commentaires qu'il y a une suite, ce qui explique bien des choses mais n'excuse pas la médiocrité générale du roman.

18 commentaires:

  1. Anonyme28/6/11

    Loevenbruck a aussi écrit la Moïra comme Cycle de fantasy... J'ai bien aimé le livre, quelques longueurs je trouve, et surtout il raconte en parallèle l'histoire d'une louve dans sa meute (car l'héroïne adôôôôôôôre cette louve) ; on aime ou on aime pas, moi j'aime pas...

    Sinon, c'est une réinterprétation très libre de l'histoire de l'Irlande (une carte de l'irlande avec des noms différents, c'est tout ce qu'on a) mais ça peut être amusant. Idem pour les histoires de Druides...

    Quelque fois ça me fait plus penser à un roman historique dans le genre de Zimmer Bradley (en moins racoleur).

    Il a aussi écrit Gallica mais je n'ai jamais eu envie de le lire...


    Enfin, rien ne vaut son propre avis, donc je laisse aux autres juger !

    RépondreSupprimer
  2. Merci pour ce premier avis, Anonyme.

    RépondreSupprimer
  3. Encore une trouvaille de Bob ? Ce cher agent littéraire ne s'occuperait donc pas uniquement de Fantasy ?

    RépondreSupprimer
  4. je dois bien avouer que je lis de temps en temps un petit Loevenbruck sans déplaisir : mon favori étant probablement le syndrome copernic.
    Et pour info le rasoir d'Ockam est une histoire en deux tomes : le second étant Les cathedrales du vide où je suppose on saura le fin mot sur le mystère. Il est sur ma table de nuit mais je ne l'ai pas encore commencé ...

    RépondreSupprimer
  5. Une suite ?
    C'est donc pour ça que l'intrigue est plus trouée qu'un gruyère.

    Je comprends mieux la chasse au trésor incomplète et l'absence de révélation. Mais ça n'excuse pas le procédé éditorial et la pauvre qualité générale.

    On ne m'y reprendra plus.

    RépondreSupprimer
  6. Excellente cette chronique !
    Déjà que j'aime pas trop Dan Brown, ben je sais à quoi m'en tenir alors. Merci !

    Ps: relayée sur facebook ;)

    RépondreSupprimer
  7. Visiblement, il est au thriller ce qu'il est à la fantasy.
    La Moira est un grand moment d'incohérences et de poncifs... Ah si pour les frustrés d'ADD, les druides pratiquent le boule de feu. Ca défoule...

    Sinon en matière de culte sataniste il y a le très bon Club Dumas d'Arturo Perez Reverte, élégant et ironique.

    RépondreSupprimer
  8. Merci beaucoup pour ce coup de grâce, Efelle.
    Druide et boule de feu, c'est le genre de cocktail que je n'arrive pas à boire même cul-sec.

    RépondreSupprimer
  9. La moira c'est de la fantasy pour ceux qui n'en ont jamais lu. Un peu comme l'épée de vérité. En moins pire, cela dit.

    RépondreSupprimer
  10. C'est ce que j'allais dire Lilly, la Moira c'est de la bonne fantasy pour la jeunesse, avec tout ce qu'il faut (l'orpheline, les pouvoirs magiques, la prophétie et je ne sais quoi d'autre). J'ai beaucoup aimé à première lecture, mais j'étais jeune :D.
    Gallica avait un concept de base bien alléchant (notamment avec cette France alternative), mais ça part un peu trop dans tous les sens (révélation à la Star Wars inclue), à la fin du bouquin j'étais écœurée et j'ai plus jamais rouvert de Lovenbruck.

    Mais superbe chronique quand même, ça donnerait presque envie :D

    RépondreSupprimer
  11. J'ai un exemplaire de La Moira comme neuf, même pas ouvert ... et plus trop envie. Y a quelqu'un que ça intéresse ?
    Y a pas à dire, vous êtes de vrais Pal killers.
    D'ailleurs c'est plus une pile à lire que j'ai, c'est une pile à lourder.

    RépondreSupprimer
  12. @ TiggerLilly et Calenwen
    Merci bien, ça me permet de bien situer ses autres livres.
    On va dire que je ne suis pas le public-cible, pour rester poli.

    @ arutha
    Désolé, mais vraiment, j'ai abordé le Rasoir d'Okham sans arrière-pensée.
    Le mystère occulte est un genre que j'ai beaucoup pratiqué en jeu de rôles (Nephilim pour ceux à qui ça dit quelque chose).
    La Terre creuse, Agartha, l'occultisme nazi, l'alchimie, la kabbale, le comte de St-Germain… Ça peut être rigolo quand c'est bien cuisiné.
    Mais là, c'est le bas de gamme et le style n'arrive pas à racheter la faute.

    Si sa fantasy se rapporte à son occultisme, je ne vais pas perdre mon temps avec ses autres créations.

    RépondreSupprimer
  13. Superbe chronique ! Le monsieur a aussi écrit un MACNO chez Baleine sous le nom de Philippe Machine. Et c'était... pas bon. Du tout. Mais je n'avais aimé que celui de Ayerdhal, le premier. Et peut-être le Claude Ecken aussi. Mais Philippe Machine, non...

    RépondreSupprimer
  14. Loris, qui ne peut poster depuis son travail, me fait parvenir ce commenter :

    "Je tiens à dire que je pourrais faire le même listing avec autant de conneries et d'erreurs pour les seules 150 premières pages du Da Vinci Code de D. Brown.
    Loventruc est un meilleur faussaire que vous ne le pensez : il fait tout aussi mal que son maître..."
    =====================================
    Pour étayer ce commentaire, quelques exemples :
    - Les toits de Paris ne sont pas en tuiles rouges
    - Le musée qui est à un des quatre points cardinaux, par rapport aux trois autres évoqués, est le grand palais, pas Beaubourg
    - un flic ne montrerait pas de photo de la scène du crime avant de faire venir un gonze pour essayer de lui tirer les vers du nez
    - on ne peut pas courir des Champs Elysées à la rue Haxo sans être un putain de marathonien (passer du 8è au 20è comme une fleur ? )
    - courir de Andorre La Vieille jusqu'à Oviedo, c'est fort, vu que y'a 1000km environ
    - y'a pas plus simple que de mettre en scène sa mort pour passer un message ?
    - comment la gonzesse arrive t elle à se téléporter dans les chiottes hommes du Louvre, vu qu'elle ne repasse pas devant le flic et le héros ?
    - depuis quand y'a des prisons pour meurtriers, en Andorre ?
    - depuis quand y'a des tremblements de terre, en Andorre ???

    Ce roman est une putain de poilade, quand on vit à Paris et qu'on aime sa ville...

    RépondreSupprimer
  15. @Loris
    Oh, je suis bien d'accord, Dan Brown est un branquignole. J'ai l'air de le défendre dans ma chronique, mais c'est uniquement à cause du fait que je le compare à l'un de ses clones.

    RépondreSupprimer
  16. Faut pas se moquer des sous-préfectures, elles peuvent être le cadre d'affaires particulièrement piquantes (l'affaire Stavisky, par exemple, a éclaté à partir de Bayonne, sous-préfecture de ce qui était alors les Basses-Pyrénées). ;-)

    Et pour répondre à Loris, par commentaires interposés, je dirais que l'Andorre n'est pas à l'abri des tremblements de terre. Même si, jusqu'à présent, ce territoire n'a pas été frappé par un séisme majeur, des tremblements de magnitude jusqu'à 4 ont été mesurés ces dernières années. Pour l'anecdote, et pour les hispanophones, l'article "Estudio de movimientos de ladera activados por terremotos en Andorra" (étude de glissements de terrain provoqués par des séismes en Andorre), présenté à l'occasion de la 4e assemblée hispano-portugaise de géodésie et géophysique (4ª Asemblea Hispano Portuguesa de Geodesia y Geofisica), est téléchargeable en PDF par ce lien direct.

    Ce qui n'empêche en rien le roman en question d'être une bouse, bien sûr ! (Je ne l'ai pas lu, mais la critique de Cédric et les commentaires à son propos me laissent penser que c'est un salmigondis de dernière catégorie...)

    RépondreSupprimer
  17. Internet : où descendre en flammes un mauvais livre vous mène à discourir sur les chances qu'Andorre soit frappé par un séisme...

    Monsieur de C., avez-vous des précisions sur la réalité carcérale d'Andorre ou la topologie des Champs Elysées par rapport à la rue Haxo ?

    RépondreSupprimer
  18. Merci Cédric.

    Haxo est une rue très connue de certains amateurs du Paris souterrain pour une bonne raison : il y a en dessous une station de métro qui n'a jamais vu ses accès publics percés.

    Distance Champs Elysées/Haxo à pied : 8km.

    RépondreSupprimer