05/12/2011

Mafia Inc.


Le 23 mai 1992, l'institut italien de sismographie enregistra une onde de choc anormale dans la petite ville de Capaci, en Sicile. C'était les 557 kilogrammes d'explosif qui venaient de pulvériser le convoi blindé du juge Giovanni Falcone, tuant également sa femme (elle aussi juge) et trois gardes du corps. Falcone voulait monter une unité antimafieuse de grosse envergure pour frapper la Cosa Nostra là où ça fait mal. Je me souviens encore des images télévisées du cratère. C'était une mise à mort annoncée, mais il n'a pas renoncé. Avant d'être assassiné, le juge Falcone était venu à Montréal pour explorer l'activité des clans calabrais et siciliens au Canada. Car le crime organisé est global, tout est dans tout.


Mafia Inc. passe en revue toute l'histoire de la mafia canadienne. Elle a quitté les petits villages siciliens quand Mussolini lui a déclaré la guerre pour remplacer un système pourri par un autre. L'Amérique a été alors le refuge des mafiosi. La Prohibition a catalysé l’expansion mafieuse canadienne en transformant le pays en distillerie géante. L'argent de l'alcool leur a donné les moyens de s'infiltrer partout : religion, politique et affaires. Et depuis des décennies, la mafia au Canada a un nom : Rizzuto. Prostitution, jeu, usure, drogue... : ce clan pose ses doigts collants sur tout. Quand le stade olympique a été construit, un camion-bétonneuse sur deux était dérouté pour construire les maisons de ces gens. Dans les années 70, ils vendaient de la viande avariée pour faire des hamburgers. Dans les années 80, ils importaient de la drogue depuis le Venezuela par containers entiers. Dans les années 90, ils s'allièrent avec les Hell's Angels pour contrôler la rue. En 2000, ils faisaient dans la criminalité boursière. Aujourd'hui, ils sont encore et toujours dans tous ces domaines. Ils contrôlent ouvertement les travaux publics. Ils financent les partis politiques et obtiennent des modifications législatives qui les arrangent. La mafia est un impôt permanent qui mine le bien commun pour enrichir une bande de gangsters qui se gargarisent de grands mots comme honneur et respect.

Ce livre n'est pas bien foutu. Il est étouffant, mal articulé et assez peu sexy. Les deux auteurs, journalistes, y égrènent les petites vies minables de ces mafiosi qui finissent invariablement par se faire descendre par un ami de 30 ans. Ils ne payent pas d'impôts, se bouffent le nez pour des broutilles, se marient entre eux en diffusant la musique du Parrain lorsque le père de famille remonte l'allée centrale avec sa fille au coude puis pleurent des larmes de crocodiles lors des obsèques d'un capo dont ils ont ordonné l'assassinat. On y voit des flics canadiens retourner des indicateurs ou se laisser corrompre. On apprend que le film Donnie Brasco avec Al Pacino et Johnny Depp est lié à Montréal puisque c'est un Rizzuto qui est allé à New York pour descendre des affranchis qui n'étaient plus en odeur de sainteté auprès des 5 familles. Le livre détaille tout, offrant un portrait complet mais bourratif où mises bout-à-bout, toutes ces petitesses mafieuses donnent la nausée.

Le juge Falcone disait "La mafia est un phénomène humain et donc, comme tout phénomène humain, il a eu un début et une évolution, et il aura aussi une fin". Mafia Inc. prouve tout le contraire. Les journaux nous démontrent jour après jour que la mafia contrôle le Québec, ses partis politiques, ses municipalités... Les ministres sont vus sur les yachts des argentiers de la mafia, dans l'indifférence générale. Des cadres de syndicats de travailleurs investissent dans des immeubles et deviennent les voisins de mafiosi. Des entreprises de travaux publics garantissent des élections clef en main à des maires s'ils acceptent de leur confier la réfection de telle autoroute ou de tel pont. C'est tellement institutionnalisé qu'on ne semble même plus faire attention. C'est normal qu'un clan mafieux aille jouer au golf sur le terrain que possède Céline Dion, tout argent est bon à prendre. Le stade de l'équipe de football de Montréal arbore le nom d'une famille qui a les mains salies par ses liens avec la mafia. C'est endémique. Dans les années 90, le Québec a produit une série télévisée sur la mafia intitulée Omerta. Un des acteurs qui jouait un mafieux est aujourd'hui accusé de trafic de drogue. Logique.

On dit souvent que la plus grande ruse du diable est de nous faire croire qu'il n'existe pas. La mafia est arrivée à un tour de passe-passe encore plus subtile : elle est devenue tellement imbriquée dans nos vies qu'elle ne nous choque plus. À force d'apparaître dans les films, dans les séries télévisées, dans les polars, dans les jeux vidéos, elle est devenue tolérable. Légitime. Elle va de soi. Au pire, on la considère avec la même inéluctabilité que les impôts ou le cancer.

Gomorra offrait en peinture une Italie tiers-mondiste, Mafia Inc. dézingue un Canada affairiste. Mais que sont les faucons devenus ?

2 commentaires:

  1. Anonyme4/6/12

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  2. Anonyme17/1/13

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