27/04/11
Des zombies et des hommes (Of Zombies and Men)
Walking Dead, j'en entends parler, comme vous, depuis assez longtemps. Pour ceux qui arrivent à l'instant d'Alpha du Centaure, une rapide mise en contexte : Rick, le personnage principal de la série, sort du coma pour découvrir que le monde a été ravagé par une épidémie de zombies. Il retrouve sa femme et son fils parmi un petit groupe dont il prend le commandement pour essayer d'organiser la survie.
Cédric avait blogué sur les 5 premiers tomes de la série en 2006, mais à la lecture de la critique, je n'avais pas été particulièrement emballé. Néault, de l'excellent blog comics Univers Marvel, a ensuite orchestré une véritable campagne de promotion du titre, avec des billets en 2007, 2009, 3 en 2010 ( janvier, avril, et septembre) et 2011. Gromovar n'y a pas résisté, et s'est fait le chantre de la série avec des billets en avril 2009, mai 2009, août 2010 et décembre 2010. En 2011, il en tombe de partout : Sha, Calenwen, D'une berge à l'autre, pour ne citer que ceux que j'ai vu passer.
J'ai finalement cédé et acheté la série, dont j'ai lu les tomes 1 à 12. J'ai d'abord cru avoir affaire à un feuilleton de survival-horror, alternant mécaniquement les épisodes de fuite et de retraite, tout en faisant progresser des "character arcs" assez caricaturaux. Ce qui donnerait : le groupe fuit les zombies, arrive dans un lieu qu'il croit pouvoir défendre, rencontre des survivants locaux, sympathise, découvre un sombre mystère (cannibalisme, folie, lutte pour le pouvoir, ...), affronte les locaux, et fuit devant les zombies qui finalement pénètrent le refuge. Non sans avoir perdu quelques personnages secondaires et gagné quelques nouvelles recrues au passage. En toile de fond, quelques "plots" tournant en rond, du genre un triangle amoureux, une rivalité fraternelle, un ou deux sombres secrets.
Hé bien ce n'est pas du tout ça. Sûr, une lecture très superficielle peut faire croire que ça l'est, mais le point focal du scénariste, Robert Kirkman, est définitivement centré sur les personnages, et surtout sur l'impact que les actions et les décisions dictées par la survie ont comme conséquence sur les sentiments et la moralité des personnages. Que devient Monsieur-Tout-Le-Monde quand il doit assurer sa survie, l'arme au poing, jour après jour ? Quelles places ont nos valeurs quand l'accès aux ressources devient très limité ? Qu'est-ce qui est juste ou ne l'est pas ? Cette justice, qui est habilité à la faire respecter ?
Walking Dead n'est pas la première œuvre de fiction à explorer ces thèmes, et le post-apo est un genre qui s'y prête à merveille. En fait, Walking Dead me rappelle beaucoup Malevil, de Robert Merle. Dans ce roman de post-apo où un groupe de survivants tente de rebâtir une société, on se désintéressait très vite de la catastrophe initiale, pour regarder de quelle façon le collectif pouvait se reconstruire, et sur quelles bases. Mais là où Walking Dead se distingue, c'est par la profondeur et la durée :
- Profondeur, car ce type d'analyse, possible dans le roman par le point de vue omniscient du narrateur (cf Wikipedia), est moins aisé en BD. Kirkman y parvient par le biais de très nombreux dialogues, appuyés par les gros plans expressifs de son dessinateur, Adlard. Cela donnera une impression de verbosité pour ceux qui recherchent une BD d'action, mais c'est tout l'intérêt du titre. Pourtant, quand l'action survient, Adlard parvient à en restituer la violence chaotique par des dessins toujours très lisibles.
- Durée, car c'est sur le long-terme que se déploient véritablement les motivations, les doutes, les évolutions. Aucun personnage n'est figé dans un stéréotype donné, mais tous n'évoluent pas de la même façon. Ce traitement, très réaliste, est renforcé par un refus du dictat du climax : les événements, comme les morts, surviennent sans construction dramatique préalable; dans un autre série, un personnage important mourrait d'une façon dramatique, après que la tension ait atteint son point culminant, et cette mort serait utilisée pour construire un autre character arc (vengeance, deuil, etc.). Dans Walking Dead, les morts surviennent aussi bien lors de confrontations avec les zombies, que lors d'incidents causés par la négligence, l'étourderie ou la malveillance. On est souvent pris par surprise, et on a beau essayer, comme les personnages, de ne pas s'attacher, la construction minutieuse des personnages fait qu'il est impossible de lutter contre l'identification.
Certes, il y a des faiblesses, aucune oeuvre n'est parfaite : certaines facilités (le serial killer), le cliffhanger obligé de fin d'épisode, des effets qui n'ont pas l'impact dramatique désiré, des anti-climax qui finalement se révèlent trop plats... Mais tout cela ne nuit pas à la lecture. Mon seul véritable reproche est à propos du traitement du pouvoir : dans la série, les leaders sont légitimés par leur seul charisme : si l'on utilise comme grille de lecture la théorie de la domination de Max Weber, on voit que la domination est basée sur la seule personnalité du leader, et sa capacité à prendre des décisions et à en endosser la responsabilité. Même les personnages qui possédaient auparavant une légitimité rationnelle-légale (bureaucrates, politiciens, ...) ne doivent leur maintien à un poste de commandement que par leur personnalité. Je trouve irréaliste que, pour le moment, aucun groupe de survivants ne se soit tourné vers une structure traditionnelle (comme les prêtres, surtout dans un pays comme les US) ou ait tenté d'organiser le pouvoir (de façon démocratique ou non). Ceci dit, ce grief est relativement mineur. Au terme de la lecture de ces 12 tomes, je ne peux que reconnaître que Walking Dead est une très grande oeuvre de fiction et un futur classique.
25/04/11
Brouillon de culture
Le sieur Gromovar propose un exercice très intéressant : chaque semaine il met en ligne l'entrevue d'un blogueur SFFF. Et paf, c'est à notre tour de passer à travers les 30 questions de cette version moderne du questionnaire de Bernard Pivot.
24/04/11
L'empereur guerrier de Chine et son armée de terre cuite

En 1974, on découvrit presque par hasard en Chine un monument funéraire titanesque, celui de l'empereur Ying Zheng. Un mausolée gardé par 8 000 statues en terre cuite. Une armée qui devait protéger l'empereur dans sa vie après la mort. Des soldats, des fonctionnaires, des artistes, des chevaux : comme une photo du temps jadis. Chaque statue était peinte, et le visage de la statue était réellement individualisé, il s'agissait vraiment d'immortaliser des serviteurs de l'empereur et de leur faire passer un bout d'éternité à côté de leur maître. Au coeur de ce mausolée, il y avait également un immense diorama représentant la Chine unifiée par l'empereur, avec du mercure pour symboliser les fleuves. Une folie.
Ces 8 000 statues, il est hors de question de les faire voyager. Pourtant, il y a actuellement à Montréal une exposition au musée des beaux-arts qui permet d'admirer en vrai une fraction infinitésimale de ce que certains osent appeler la 8ème merveille du monde. Quelques statues qui permettent de voyager dans le temps pour replonger dans la Chine d'il y a 2 200 ans. C'est exhalant au possible. Il suffit de poser les yeux sur une seule de ces statues magnifiques pour mesurer aussitôt la grandiloquence insane de cette chose. Comment a-t-on pu monopoliser autant d'énergie, de talent et de ressources pour assembler une telle armée ? Combien d'hommes sont morts pour que cet empereur traverse ainsi le temps ? C'est effrayant tout autant que c'est fascinant.
L'exposition propose également des porteries, des armures, des armes et des pièces de monnaie d'époque, cela va bien plus loin que le simple étalage de quelques statues. On prend la mesure de ces peuples lointains dans le temps et dans l'espace. On peut admirer des maquettes de palais, l'ingéniosité du système d’égout, la splendeur des sculptures. Pour faire rêver encore plus le chaland, l'exposition diffuse les films Hero et Red Cliff sur des écrans géants. Des classiques pour les adeptes de HK Video comme nous, mais des oeuvres réellement captivantes pour les spectateurs lambda avec qui j'étais qui étaient comme aimantés par le kaléidoscope de couleurs et d'action quand Jet Li luttait contre les assassins de l'empereur.
Le site officiel propose quelques photos et vidéos pour que vous puissiez imaginer l'exposition. Je vous conseille évidemment de visiter la fiche Wikipédia sur laquelle vous apprendrez que Guy Debord pensait que cette armée était une invention de la propagande chinoise. Enfin, le site officiel chinois permet tout de même d'accéder à beaucoup de matériel en anglais afin de prolonger la rêverie pour les sinéphiles.
20/04/11
Nous lire autrement
Il existe 5 nouvelles manières de présenter les billets de notre blog, je vous suggère de cliquer sur les liens suivants pour vous faire une idée et adopter le style qui vous plait :
# Flipcard : http://hu-mu.blogspot.com/view/flipcard
# Mosaic : http://hu-mu.blogspot.com/view/mosaic
# Sidebar : http://hu-mu.blogspot.com/view/sidebar
# Snapshot : http://hu-mu.blogspot.com/view/snapshot
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16/04/11
Blue Bloods

Encore une série policière ? Oui. Mais pas que. Blue Bloods mélange deux styles : l'intrigue procédurale et la chronique familiale. Car la série raconte avant tout la vie d'une dynastie de flics, le clan Reagan :
- Henry, ancien chef de police de New York, à la retraite et équipé d'idées bien arrêtées sur le comment c'était bien mieux avant;
- Frank (Tom Selleck), actuel chef de police, veuf et patriarche responsable qui porte sur ses épaules le lourd fardeau policier de NY;
- Erin, assistante du procureur, seule fille de la famille et mère divorcée dotée d'une fille qui a du répondant;
- Danny (Donnie Wahlberg, frère de et ancien des New Kids on the Block), inspecteur tout-terrain, père de famille et flic très entier que l'on sent hanté par son expérience de soldat au pays du pétrole;
- Jamie, le petit dernier, l'intello qui a quitté une carrière toute faite d'avocat pour devenir un simple patrouilleur des rues;
- Jospeh, le fils sacrifié qui est mort en service dans des circonstances troubles et dont le souvenir hante en permanence les réunions de famille.
Différents points de vue sur le boulot de flics, donc. De la base au sommet de la pyramide, ils ont tous des approches différentes de la justice car ils ont chacun accès à un fragment différent de la réalité. Franck possède la vision globale du politicien qui a traversé le Vietnam, Erin n'est pas d'accord avec les méthodes musclées de Danny, qui travaille comme un Jack Bauer avec un badge car il est confronté au quotidien à la lourdeur du système et la bêtise humaine. Et Jamie, qui a fait Harvard, pose un regard très universitaire sur tout ça. Malgré les différences, la famille se réunit au moins une fois par épisode pour un repas de famille bien consensuel où l'unité se fait dans la prière. Parce que oui, c'est du lourd : ça prie à chaque repas et ça se souvient du 11 septembre en mettant des majuscules à des mots comme Honneur. Blue Bloods est très souvent pénible de patriotisme et de valeurs familiales idéalisées. On ne peut pas mettre en scène des flics new-yorkais sans aussitôt sortir l'artillerie lourde du terrorisme et du sens du sacrifice. Ça fait partie intégrante de cette mythologie policière et il faut l'accepter pour apprécier la série.
Il y a donc une enquête par épisode, bouclée en 40 minutes avec ce que ça comporte de raccourcis procéduraux et d'incohérence. New York est grande, mais les Reagan ne cessent de se croiser sur les enquêtes comme si c'était un petit village. Le quotidien des patrouilleurs via Jamie et les enquêtes plus spectaculaires à travers Danny forment le vrai moteur de la série et ressemble à tout ce qui s'est déjà fait en matière de série policière. Rien de nouveau sous le soleil. Par contre, en plus de ça se développe par petites touches un fil rouge plus global, une enquête mystérieuse sur les Templiers bleus, une sorte de fraternité policière secrète qui serait devenue criminelle avec le temps.
J'ai beau aimer Tom Selleck, je ne suis pas arrivé à passer outre les passages moralisateurs de cette vision dynastique de la police de NY. Ces valeurs du parti républicain plombent malheureusement la série d'une lourdeur insurmontable. C'est dommage, la série avait des qualités indéniables.
11/04/11
Le Jeune Staline

Ce livre ne devrait pas s'appeler Le Jeune Staline mais plutôt Les multiples vies de Staline tant il a vécu une vie tumultueuse. Chaque chapitre semble parodier les aventures de Conan le Barbare : c'est Staline le voleur, Staline le pirate, Staline l'exilé... Fils putatif d'un cordonnier alcoolique, Staline est très vite élevé par une mère tellement aimante qu'elle le dresse à coup de poings, pas méchamment, hein, c'est comme ça qu'on faisait dans le temps. Je dis fils putatif car tout au long de sa jeunesse Staline va avoir des parrains très généreux, ce qui permet de douter de la paternité du gamin. Gamin violent, il est très tôt le chef de bande des petits merdeux du coin. Élève brillant, on le destine au séminaire. Mais l'usine à popes est tout sauf un lieu d'élévation. Agressions sexuelles, violence, jeu et autres vices sont le quotidien des élèves. Staline y apprend ce qu'est la surveillance, la punition et la terreur. Et paradoxalement, c'est au séminaire qu'il va lire en cachette Hugo, Zola et Marx et devenir un révolutionnaire. Il développe un athéisme de circonstance.
Une fois ses études laissées sur le bas-côté, vient la vie criminelle. Car la révolution, ce n'est pas un emploi de bureau. Il y a d'abord le jeu trouble avec la police tsariste, car on ne sait jamais qui manipule qui. Staline change souvent d'identité et de résidence, mais conserve un goût immodéré pour l'action et la manipulation. Lénine a besoin d'argent ? Staline va le financer, flingue à la ceinture. Attaque de banque, de train, de diligence... Ce n'est pas le Caucase, c'est un vrai far west géorgien. Les bombes pleuvent, on dirait un épisode des Mystères de l'ouest. Et Staline manque plusieurs fois de trouver la mort dans des attaques hasardeuses ou des plans foireux. Mais non, il s'entête et fait assassiner gendarmes et traitres. Souvent, la police tsariste le traque, et parfois, elle finit par lui mettre la main au collet. C'est alors la prison, d'où il s'évade dans la grande tradition vidocquienne. Même exilé en Sibérie, il revient de tout et s'en sort in extremis.
Puis vient la vraie montée en puissance politique. Les magouilles. Le passage par Londres et Munich. Les jeux de pouvoir entre mencheviks et bolcheviks. C'est là aussi un tourbillon enivrant, avec des trahisons, des complots, des changements d'identité... Un vrai roman. La révolution d'octobre ? Staline la rate presque tellement les évènements sont chaotiques. Mais quand il faut écarter un adversaire et s'imposer, vous pouvez compter sur lui. Toujours.
Au final, cette biographie est étrange. Il est difficile de voir dans ce criminel endurci le futur dictateur implacable. C'est irréel, on a un vrai héros d'aventure, un criminel façon Mesrine version poète, c'est très difficile de le relier au type qui va tuer des millions de russes. Mais sa vie folle de crapule lui donne la dureté et le tranchant nécessaire. Les amitiés forgées dans le crime vont lui servir de marchepied pour accéder au trône. Les rancoeurs tenaces provoqueront les massacres de demain (ainsi, il se fait casser la gueule par une bande de Tchétchènes lors d'une énième magouille et se vengera bien plus tard en déportant ce peuple). Il se dessine aussi un séducteur avec un beau palmarès mais qui est incapable d'avoir une vie amoureuse. La révolution prend toujours le dessus. C'est également un père ignoble qui reproduit le schéma parental déplorable qu'il a connu. Le comble est quand il se met en ménage avec une fillette de 13 ans.
On peut douter de la véracité de tout ça en se disant que c'est de la propagande. Sauf que c'est exactement l'inverse : toutes ces informations ont été mises de côté quand fut construit le culte stalinien. C'est au contraire parce que tout cela n'était pas connu pendant le régime de Staline que ce passé tumultueux devient crédible. Ce sont des témoignages expurgés, des confidences d'ancien frère de crime, des archives retrouvées qui composent cette mosaïque. C'est n'est pas encore le Staline monstrueux, c'est un Staline en devenir. Il suffirait qu'il ne croise pas Lénine ou que la police tsariste fasse correctement son travail pour que la Russie ne connaisse pas son boucher le plus terrible. Il aurait pu également rester un poète, tout comme son homologue allemand aurait pu devenir peintre.
08/04/11
Le Choeur des femmes

J'ai déjà longuement parlé des romans intimédicaux de Martin Winckler dans un billet précédent. Pour ceux qui ne le connaissent pas, Winckler est en quelque sorte à la médecine ce que maître Eolas est à la justice. Comme je sais que les lecteurs de ce blog ne viennent pas ici pour se faire parler des relations patient/soignant ou d'éthique médicale dans le choix d'un moyen de contraception, je ne vais pas m'étendre sur Le Choeur des femmes. Pour être franc, j'ai débuté la lecture de ce roman en me disant in petto : "Allons bon, encore un roman pour bonne femme." Car le roman raconte comment une jeune interne surdouée va se retrouver coincée dans une unité de gynécologie où le quotidien de ce service va progressivement la mener à une prise de conscience sur le statut de la femme, le rôle du médecin, le lien humain... Le tout passant par la rencontre d'un médecin atypique et en rupture de ban qui pratique une autre médecine. Dit comme ça, c'est comme si Winckler recyclait ses autres romans qui parlent déjà de tout ça depuis plus de 10 ans. C'est vrai. Mais alors que je lisais un roman moralisateur avec un médecin empathique, une jeune interne en quête d'un modèle, des chefs de département odieux et des représentants pharmaceutiques sans morale, je me suis laissé prendre au jeu. J'ai bouffé plus de 600 pages en 3 jours.
C'est donc un bouquin sur les femmes. Sur la pose du stérilet. Sur la pilule qui fait grossir. Sur là où ça fait des papillons dans le ventre. Ce n'est pas un thriller, c'est juste l'histoire d'une fille qui est major de promo et qui doit se coltiner un stage à la con dans un purgatoire médical. Il y a bien un twist final, un truc que je n'avais pas vu venir tellement c'est du n'importe quoi, mais c'est accessoire. C'est un roman sur un univers encore plus mystérieux que les Terres du Milieu ou Azeroth. Un lieu d'horreur comme John Carpenter n'en filmera jamais. Un monde où les femmes en tchador viennent parler sexualité à demi-mot. Un espace où les filles deviennent des femmes en avalant une simple pilule. C'est tantôt un confessionnal, tantôt un salon de thé. C'est juste là, mais c'est son univers à elle. Et ce livre-là permet de zieuter ce monde parallèle par le petit bout de la lorgnette sans jouer les voyeurs.
Et il se murmure que le livre sera bientôt adapté en série à la télévision. Ce n'est pas étonnant, Winckler est passionné par la télévision, son livre fait souvent référence à Urgences ou House. Mais je me demande ce que Le Choeur des femmes va donner à la télé. Une sorte de Pause café, pause tendresse plus actuel, j'imagine.
06/04/11
Stonewielder - Ian C. Esslemont
Déjà deux ans depuis la 1e apparition de Bob sur ce blog. Pour fêter cela, et rompre avec le silence, Bob revient pour parler de Stonewielder. Ce roman se situe dans l'univers partagé entre deux auteurs, Steven Erikson et Ian C. Esslemont. Erikson a commencé le premier et en est à 10 tomes de 1000 pages, Esslemont à la traîne avec 3 tomes de 500-700 pages.
From : Ian
To : Bob
Subject : Mon dernier manuscrit
Cher Bob, je ne comprends pas. Tu as édité mes deux premiers romans, Night of Knives et Return of the Storm Guard. Pourquoi ne prends-tu pas celui-ci ? Il y a tout ce que tu as aimé dans les deux premiers et plus encore ?
Merci de ta réponse,
Sincèrement,
Ian
From : Bob
To : Ian
Subject : Et pourquoi pas un index ?
Ian,
Merci de me relancer. Je n'avais pas vu le nom du fichier, et en l'ouvrant, j'ai cru que tu m'avais renvoyé par erreur un vieux texte ! Ah ! Ah (:-))
Je suis un peu perdu dans tous vos bouquins, à tous les deux. Chaque fois que je lis un bouquin, j'ai l'impression qu'il s'agit à la fois du premier de la série et d'un tome de la fin ! Je ne sais plus faire la différence entre confusion et réminiscence. Et tous ces noms ! Pourquoi ne fais-tu pas comme ton copain, qui met la liste des personnages au début du livre ?
Keep up the good work,
Bob
From : Ian
To : Bob
Subject : Premiers feedbacks positifs
Cher Bob,
J'ai hâte que tu me dises ce que tu en penses ! J'en ai lu des bouts à des fans des forums du site malazanempire.com et ils adorent !
Pour les noms, je me disais que c'était un moyen de me démarquer de Steve, il faut que je trouve ma propre voie.
Amicalement,
Ian
From : Bob
To : Ian
Subject : Nouvelles démarques
Ian,
Je ne pense pas que ce soit un bon choix de te démarquer de ton copain : les gens te lisent parce qu'ils veulent encore plus de Erikson. Tes lecteurs sont des espèces de voraces que se sont enfilés à plusieurs reprises les 10 tomes de plus de 1000 pages de la plus touffue saga de Fantasy du marché, et ce n'est pas en étant différent que tu leurs plairas.
Combien de lecteurs de Esslemont n'ont pas lu Erikson ? 0.
Combien de lecteurs d'Erikson n'ont pas lu Esslemont ? Plein.
C'est ces gens-là que tu dois viser, et pour cela, il te faut écrire comme Erikson. Laisse tomber le casual reader. De toutes façons, lui, il t'a déjà laissé tomber, il est passé à la bit-lit. Fais du touffu, de l'abscons, de l'allusif, du mystère ! Ok ? (;-))
Keep up the good work,
Bob
From : Ian
To : Bob
Subject : Nouvelle version
Bob,
Message bien reçu. J'ai retravaillé mon manuscrit, tu trouveras la nouvelle version en pièce jointe.
Anxieusement,
Ian
From : Bob
To : Ian
Subject : Incomplet ?
Ian,
Il manque le début ? (:-|)
Bob
From : Ian
To : Bob
Subject : Complet !
Non, non. C'est bien comme ça que ça commence.
From : Bob
To : Ian
Subject : Inachevé ?
Ian,
Il manque aussi la fin ??? (:-O)
From : Ian
To : Bob
Subject : Chevé ! :-)
Non, ça se termine comme ça.
From : Bob
To : Ian
Subject : Trop de personnages ! Argh !
Ah. (:-\)
Et c'est normal que tu introduises plein de personnages que tu ne réutilises pas ?
From : Ian
To : Bob
Subject : PoV
Oui, c'est pour les Points of View ! C'est super à la mode. Au lieu de suivre directement un personnage, je décris son histoire via des témoins qui le croisent. Comme ça, on voit qu'il est übercool quand il dégaine son épée magique ! Tchac ! Yaaah ! J'adore faire ça avec mes vieux PJ ! Ce sont mes persos préférés. C'était super de me replonger dans mes notes de partie. A l'époque, j'avais tout tapé sur ordinateur, et ça m'a bien aidé : j'ai juste eu à ajouter quelques dialogues pour transformer ça en roman.
From : Bob
To : Ian
Subject : PoV Cons et Pros
Mais tu utilises aussi des "POV" récurrents ? (:-\)
From : Ian
To : Bob
Subject : Monologues
Oui, c'est pour varier. Il en faut pour tous les goûts. J'ai aussi mis de temps en temps des monologues intérieurs, mais je ne suis pas aussi fort que Steve, et des fois je me goure dans ce qu'il faut mettre en italique.
From : Bob
To : Ian
Subject : Gaga ?
Ian,
Désolé de t'ennuyer, mais tu pourrais m'expliquer qui est The Lady ? C'est l'intrigue principale du roman, et tu ne donnes aucune explication ? (:-()
From : Ian
To : Bob
Subject : Secrets
Ah ! Ah ! Si tu veux le savoir, il te faut relire tous les romans de Steve en prenant les citations en exergue qui ont un nombre impair de voyelles, et chaque passage de tarot divinatoire où le mot "Warren" n'est pas prononcé. Si tu prends un mot sur deux du résultat, tu auras le secret ultime de l'univers des Malazan Books.
From : Bob
To : Ian
Subject : Paumé
Ian,
De la Fantasy, j'en ai publiée, de la mauvaise et de la très mauvaise. Mais là, je ne sais pas quoi dire. Tu espères que les gens te suivront, avec ces dialogues cryptés, ces allusions mystérieuses, et ces indices dispersés à travers ces milliers de pages ? Je vous en soupçonne de vous être paumés quelque part en route, les gars. (:-()
From : Ian
To : Bob
Subject : Quiproquo
Bob,
Tu me surpends : il faut que les gens comprennent ? Je croyais que le principal était qu'ils continuent d'acheter ?
From : Bob
To : Ian
Subject : On y va
Un point pour toi. OK, je publie ! (:-D)
03/04/11
Le transfuge

J'avais déjà parlé de Littell père dans une chronique sur La Compagnie, ce roman de 1 200 pages sur la CIA. J'avais envie de retrouver cette ambiance de faux semblant en lisant Le Transfuge, un roman d'espionnage publié en 1979. L'intrigue est simple : un courrier russe qui doit porter une valise remplie de documents secrets décide de passer à l'ouest. Sa femme l'a quitté, sa fille est lesbienne, son fils a été viré de l'école pour des histoires de drogue : il est temps pour lui d'aller voir dans le champ voisin si l'herbe est aussi verte que le dit la contre-propagande. Les Américains récupèrent ce transfuge et mènent une enquête serrée, car cette histoire est trop belle pour être vraie. Ça va être l'occasion pour un agent du renseignement d'aller discrètement à Moscou pour vérifier sur place pourquoi les morceaux du puzzle s’emboîtent si aisément.
Je n'ai eu aucune surprise tout au long de ma lecture. Les révélations sont exactement celles que l'on imagine en lisant le 4e de couverture, c'est vraiment prévisible. C'est sans doute que depuis 1979, tout a été dit et redit sur l'espionnage. Écrire ce genre d'histoire pendant la Guerre froide était certainement renversant, mais ça vieillit mal ce genre de récit. Surtout que l'intrigue repose par moment sur de grosses ficelles : l'espion américain qui pénètre en territoire ennemi s'acoquine avec une prostituée et ses colocataires et dévoile son jeu avec une facilité déconcertante. Idem, le grand maître espion russe fait une boulette énorme qui dévoile son identité, c'est ridicule.
Reste un roman classique qui met en scène le descendant de russes blancs installés aux USA et qui passe sa vie à rêver à la Russie. Cette mission va lui permettre de confronter sa connaissance purement théorique et viscérale à la réalité tranchante du terrain. Malheureusement, cet aspect du protagoniste principal est bâclé, c'est un petit peu le festival des lieux communs sur la Russie.
Bof, comme le résumerait Gromovar.
01/04/11
Les jeux de rôle à travers le monde - 1 : l'URSS
En faisant des recherches pour un projet secret, nous sommes tombés sur un site russe de jeux de rôle, www.rolistkaia.ru, l'équivalent russe du Grog. L'un des articles nous a semblé intéressant, et nous en proposons ici - avec l'aimable autorisation des webmasters - une traduction, réalisée en grande partie avec Google.

Nous connaissons tous Piotr Patenko, le génial scénariste de la série télévisée de notre enfance Granitsa 76 (Frontière 76) qui racontait les aventures intersidérales du capitaine Litchenovitch et de son équipage à bord du Nosenko. Nous avons tous tremblé alors qu'ils dérivaient dans l'espace infini à la recherche d'une gisement de stalinium capable d'alimenter le puissant atomico-propulseur ou qu'ils affrontaient les terribles Inostrannyh qui tentaient d'envahir les planètes contrôlées par le Præsidium. Ce que l'on sait moins sur Piotr Patenko, c'est d'où provient cet imaginaire qui a forgé notre science-fiction télévisuelle russe. C'est dans les studios de la mythique Russkino, alors qu'il dirige le tournage du très attendu Tysyachi Solnts (Mille soleils), qu'il a accepté de répondre à nos questions.
Rolistkaïa : Est-il vrai que vous avez vécu aux USA quand vous étiez adolescent ?
Piotr Patenko : C'est exact. Mon père était diplomate et nous avons vécu à New York pendant quatre ans. J'ai débarqué là-bas à l'âge de 11 ans et comme nous n'avions pas le droit de fréquenter des enfants non-russes, j'ai pratiquement eu les yeux rivés sur la télévision américaine pendant ces quatre années. C'est en regardant Star Trek que j'ai appris la grande majorité de mon vocabulaire anglais, ce qui n'a pas toujours été facile pour me faire comprendre les rares fois où j'étais autorisé à parler avec de vrais new-yorkais.
R : On raconte souvent que c'est vous qui avez ramené la première cassette vidéo de La guerre des étoiles en URSS, est-ce également vrai ?
PP : (rires) Non, c'est totalement faux. Pour être franc je n'ai même pas vu ce film tandis que j'étais en Amérique. Ce n'est que bien plus tard que j'ai pu le voir chez un ami qui possédait une copie allemande. En revanche, je crois être le premier à avoir rapporter une boite de Dungeons & Dragons à Moscou.
R : Vous pouvez nous en dire plus ?
PP : Oh, c'est bien simple, quand mon père nous a annoncé que nous devions rentrer au pays, je me suis précipité dans un magasin de la 8e avenue qui débordait de jeux en tout genre. Je crois qu'il s'appelait Game on you ou quelque chose du genre. Je voulais absolument ramener un truc très américain pour impressionner mes amis moscovites. Et sur une étagère, il y avait cette boite étrange, avec un dragon vautré sur un tas d'or, un magicien en train d'incanter un sort avec sa baguette et un guerrier en armure de plates prêt à tirer à l'arc... J'ai tout de suite su que ça allait faire jaser à Moscou si j'arrivais à ramener cette boite avec moi.
R : Et les services diplomatiques vous ont laissé importer un tel objet ?
PP : Le plus dingue, c'est que oui. À l'époque, ça ne m'avait pas étonné, mais avec le recul, je me rends bien compte que c'était un délit qui aurait pu coûter cher politiquement à mon père. Je ne m'explique toujours pas comment la boite a pu passé sous le radar des censeurs. C'était soit une faute d'inattention soit que le fonctionnaire qui l'a regardé ne comprenait pas l'anglais. Mais au final, quand j'ai déballé ma valise à Moscou, la boite était bel et bien là.
R : Avez-vous maîtrisé des parties de D&D ?
PP : Plusieurs parties, même. Mais ça a été compliqué à mettre en place. Déjà, les règles faisaient allusion à des d4, d6. d8, d10, d12 et d20, mais ces dés n'étaient pas vendus avec la boite. Par chance, j'avais vu ces dés bizarres dans la fameuse boutique de jeu sur la 8e avenue, donc je savais à quoi ils ressemblaient. Mais j'ai dû passer des semaines à tailler des dés en bois, et je dois bien vous avouer qu'ils n'étaient pas équilibrés. Mais comme j'en avais qu'une seule série, je les utilisais autant que mes joueurs, donc au final personne n'était désavantagé.
Non, le plus difficile a été de trouver un équivalent slave pour chacune des races du livre de règles. C'est que Tolkien n'était pas publié en Russie, à l'époque. Alors j'ai passé beaucoup de temps à trouver des correspondance entre les créatures de D&D et nos légendes. J'ai dû remplacé les dryades par des aykas, inventer des caractéristiques pour les chichigas, adapter les règles sur les fantômes à nos giozas... Un travail de titan.
R : Mais vous avez fini par lancer votre première partie ?
PP : Oui, mais ça a été très compliqué. Et je ne parle pas de convaincre mes copains de venir dans la datcha de ma grand-mère pour jouer à un jeu américain, ils se seraient battus pour pouvoir jouer avec moi. Non, le plus laborieux a été d'expliquer les règles à mes joueurs. À l'époque, il n'y avait officiellement aucune criminalité en Russie, les crimes étaient des déviances bourgeoises qui ne se produisaient qu'à l'ouest. Mes joueurs ne comprenaient donc pas que l'on puisse jouer un voleur. Être récompensé pour chaque pièce d'or dérobées, c'était impensable. Pareil, un prêtre qui obtenait des pouvoirs en révérant des dieux, comment pouvait-on accepter ça ? Mes joueurs trouvait que D&D était le jeu le plus illogique qui soit.
R : Au final, comment avez-vous fait pour jouer avec eux ?
PP : C'est simple, j'ai dû réécrire les mécanismes de jeu pour qu'ils collent à notre réalité de l'époque. Ainsi je ne distribuais pas de points d'expérience à la fin du scénario, je donnais au début de la partie des objectifs de points d'expérience à atteindre. Je leur disais « Dans ce donjon-là, vous devez accumuler 2 500 XP, sinon vous n'augmenterez pas de niveau ».
R : Vous étiez donc un MJ très exigeant ?
PP : MJ ? De mon temps, on disait plutôt Premier secrétaire, vous savez. Mais oui, j'étais strict, mais c'était pour mieux les motiver dans une saine émulation. Je me souviens d'un des mes joueurs, Alekseï S., qui en l'espace d'un seul scénario a obtenu 14 fois le quota prévisionnel de points d'expérience que j'avais fixé. Il est monté de 6 niveaux en un seul donjon, c'était extraordinaire. Lors de la partie suivante, ils voulaient tous rééditer son exploit et se donnaient à fond.
R : Et quel genre de scénarios faisiez-vous jouer ?
PP : C'est loin, vous savez. Trente ans... J'ai le souvenir d'avoir imaginé un empire vaste et uni dont les joueurs incarnaient les défenseurs. Ils luttaient contre les menaces comme des accapareurs qui tentaient de spolier le peuple. Des monstres horribles traversaient les frontières, grimpaient en haut de la muraille isolant le pays et menaçaient l'empire de manière insidieuse. C'était épique. Des fois, les joueurs devaient enquêter dans un village suite à une dénonciation, c'était plus subtil. Je ne sais pas trop où j'allais chercher tout ça.
R : Pour terminer, avez-vous pratiqué d'autres jeux de rôles par la suite ?
PP : Arf, non. En 1984, un de mes joueurs a rapporté d'Amérique un autre jeu intitulé Paranoïa. Dans ce jeu-là, il n'y avait aucun imaginaire, les joueurs ne pouvaient pas s'évader du train-train quotidien en jouant des aventures incroyables. C'était comme nous incarner nous-même et vivre nos vies ordinaires. Ça m'a vraiment déçu du jeu de rôles et j'ai arrêté de jouer à cette époque-là.
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