23/09/11

Wastburg - Cédric Ferrand - Critique "Pro"


Quoi ? Une critique de Wastburg sur ce blog ? Eh oui. Je ne vais pas me gêner, je suis (aussi) ici chez moi ! Et, malgré l'ancienneté de notre binôme, je n'ai rien à voir avec Wastburg. Je n'ai participé, à quelque niveau que ce soit, à aucune étape de sa conception, et je ne l'ai lu qu'une fois imprimé, dans sa version définitive en livre. On pourrait à la limite me reprocher un léger a priori positif pour l'auteur, mais il suffit d'avoir ce biais présent à l'esprit quand vous lirez mon billet. De toutes façons, dites-vous bien que si je collabore avec Cédric depuis toutes ces années, c'est que j'apprécie ce qu'il fait. Ayant été le chercher pour écrire ce tout premier scénario pour Casus Belli, je pourrais même prétendre au titre de découvreur de cette étoile montante de la Fantasy française !
Toutefois, afin de présenter une plus grande diversité de points de vue sur le livre, Hugin & Munin ont également demandé à Bob de chroniquer Wastburg. Les deux avis sont à lire pour se forger sa propre opinion.

La Fantasy - ou du moins le médiéval-fantastique épique - a connu son âge d'or. Même si des cycles continuent d'être publiés, le bouseux-qui-part-en-quête-d'un-objet-pour-protéger-le-monde-du-retour-du-Mal a finalement trébuché sur son épée, et personne ne le pleurera. Dans son sillage, on a vu naître entre autres la dark ou grim fantasy, dans laquelle le bouseux et sa famille étaient brûlés vifs par des soudards ivres avant d'avoir pu mettre un pied hors de leur cahute, et d'autres sous-genres. Mais, pastiches, caricatures ou hommages, ces livres ne sont jamais très loin du Héros, qu'ils le prennent comme modèle ou anti-modèle. La Première Loi de Joe Abercrombie, par exemple, ou Les Magiciens de Lev Grossman, ne peuvent s'apprécier si l'on a déjà lu leurs prédécesseurs. (On me susurre dans l'oreillette que le mot savant pour désigner tout ceci est l'intertextualité.)

En choisissant plus simplement d'ignorer ces envahissants archétypes, sans les embrasser ou tenter de leur faire un croche-patte, Cédric a fait de Wastburg un des rares romans de la Fantasy contemporaine qui ne nécessite ni plusieurs tomes d'exposition ou de développement, ni connaissance préalable du genre, pour être apprécié à sa juste valeur. Wastburg, c'est une cité-état corrompue et décadente, dans une ambiance qu'on pourrait appeler Renaissance si celle-ci avait consisté à dézinguer les vieux barons féodaux à coups de canon pour les remplacer directement par des politicards de la IIIe République. Dans cette ville, en proie au communautarisme et aux revendications minoritaires, on suit les tribulations de miliciens locaux, guidé par un fil rouge narratif qui serpente entre les chapitres à la manière d'un boa repu : s'attardant ici, accélérant là, développant sur le riche folklore local dès que l'occasion se présente (souvent). 

Récit choral, donc, mais pas façon "choral-fantasy" avec un groupe de personnages entre lesquels on saute de chapitre en chapitre ("ah zut ! encore un chapitre sur Sansa !..."); mais plutôt à la façon de saynètes indépendantes, composant en kaléïdoscope l'image de la ville. C'est autant dans les portraits des gardes que dans les us et coutumes locaux que se déploie l'inventivité de Cédric, qui communique au lecteur une affection pour les couches populaires de sa ville totalement dépourvue de condescendance. On suit sans mépris, et avec une certaine tendresse, les trajectoires, ou plutôt les chutes, des personnages. Difficile, pour les habitués de ce blog, de ne pas penser aux critiques de Cédric des frères Coen quand on lit Wastburg : dans son billet sur Burn After Reading, Cédric écrit :  
"C'est un véritable complot des imbéciles. La même imbécilité qui était mise en avant Fargo ou dans The Big Lebowski. Celle des plans foireux, des hasards malheureux et des petites bassesses humaines." 
Ce complot des imbéciles, la succession de malchances, on les retrouve avec délectation dans Wastburg, jusqu'à l'inévitable conclusion en feux d'artifice.

Le lecteur est entraîné, guidé dans cet entrelacs de combines crapoteuses par l'imagination baroque et féconde de l'auteur et la langue qui la véhicule. Car il est difficile, pour Wastburg, de séparer le fond de la forme. La narration comme les personnages usent du même argot gouailleur, un parler gouleyant dont on fait rouler les mots en bouche comme un vin de terroir de caractère.  Le vocabulaire fleuri, les métaphores hardies, font de chaque moment de lecture un plaisir intense et jubilatoire. Vous n'êtes pas obligés de me croire sur parole, vous pouvez lire le premier chapitre ou apprécier l'extrait suivant :
"La bouscotte était une tradition wastburgienne, une cité où rien ne se perd : tous les tenanciers de troquet avaient une bouteille à part, dans laquelle ils versaient tous les fonds de verre non bus par les clients. Une mixture dégueulasse mais qui en arrachait, et pour pas cher. Certains collaient une étiquette dessus, d’autres mettaient au défi les voyageurs d’en boire un coup : à chacun sa manière de vendre le produit. Si le patron n’était pas con, il avait plusieurs boutanches à bouscotte, une par type d’alcool, pour ne pas trop mélanger les genres. Une pour le pinard, une pour les gnôles, une pour les liqueurs, une pour les bières... Séparer les liquides ne rendait pas la bouscotte meilleure au goût, ça non, mais ça retardait le moment où le client devenait malade. Un adage local disait même « Vin sur bière, je digère. Bière sur vin, je vomis bien. » Certaines buvettes devaient leur renommée à la qualité (toute relative) de leur bouscotte. Leurs bistrotiers avaient le tour de main pour faire des mélanges honorables. Ça tenait parfois à un ingrédient secret, qui faisait qu’une bouscotte était savourée ou évitée."
Cette critique dithyrambique ne doit pas faire croire que j'ai oublié tout sens critique en lisant Wastburg. J'ai été frustré de l'absence de personnages féminins : où sont les matrones wastburgiennes, les fleurs du pavé, les mères, les femmes, les soeurs et les filles ? Les gardes en parlent beaucoup, mais on les voit peu.  Dommage, je suis sûr qu'elles sont aussi intéressantes que leurs mâles. Par ailleurs, le fil narratif, peu intrusif dans les premiers chapitres, le devient trop dans les derniers : on ne lit pas Wastburg pour son intrigue, mais pour sa galerie de portraits. Le retour de l'intrigue dans les dernières pages, les raccourcis un peu trop elliptiques, et le changement de ton avec le dernier personnage présenté, surviennent trop rapidement. On aurait aimé continué sa promenade dans les bas-fonds fangeux de Wastburg, sans être importuné par l'artifice du suspense. Mais finalement, mon seul vrai reproche à ce livre est qu'il semble trop court, on en redemande.

Cette vision rafraîchissante et innovante de la Fantasy, l'éditeur l'a étiquetée avec beaucoup de flair crapule-fantasy. Wastburg donne à ce nouveau sous-genre ses lettres de noblesse. Comme livre, c'est une superbe réussite. Comme premier livre, c'est un ouvrage impressionnant d'audace, à propos duquel j'exprime ici toute mon admiration à mon co-blogueur*. Bravo, compadre.






*je vous avait dit que c'est moi qui l'avait découvert, ce petit ? Je lui ai tout appris

22/09/11

Wastburg - Cédric Ferrand - Critique "Contra"


Afin de contrebalancer l'avis de Philippe, dont on peut légitimement douter de l'impartialité et de l'objectivité, Hugin et Munin ont demandé à Bob son avis sur Wastburg. En guise de critique, le célèbre agent littéraire spécialisé en Fantasy a livré l'enregistrement de l'entretien qu'il a eu avec Cédric Ferrand quand celui-ci lui a demandé de prendre en charge son manuscrit.

- Bonjour m'sieur Bob. Vous avez lu mon manuscrit ? Vu qu'on écrit dans le même blog, ça crée des liens, je me disais que peut-être vous pourriez...

- Ah oui, ça... Mon petit Cédric, je vous félicite. Si vous aviez pondu votre bouquin plus tôt, Orson Scott Card aurait pu se dispenser d'écrire "Comment écrire de la Fantasy et de la Science-fiction".

- Ah ?...

- Oui, il aurait juste pu donner comme définition de la Fantasy : "Vous voyez Wastburg ? Hé bien c'est l'inverse".

- Heu...

- Sérieusement. Vous vous foutez vraiment de moi, hein ? Vous croyez que j'ai que ça à faire, lire des daubes infâmes de cet acabit ?

- Comment ça, une daube ?

- Oui, une daube, et je pèse mes mots ! Il y a tellement de lacunes et de trous dans le concept, que si c'était un bateau il aurait coulé avant de larguer les amarres. Vous l'avez testé avec le Fantasy Bingo, votre truc ?

- Ben, non...

- Heureusement pour vous. Regardez. Un seul bon résultat, et qu'est-ce que c'est ? Une armure rouillée.


- Il y a des auberges, dans Wastburg...

- On a même l'impression qu'il n'y a que ça ! Vous avez écrit une étude sur des alcooliques imaginaires !  A quoi ça sert d'écrire sur ce blog pour vous essayer de vous inculquer un peu du métier ? Je l'ai déjà dit : la Fantasy, c'est comme les figures imposées du patinage artistique : on n'invente rien d'une performance à une autre, on change juste l'ordre et la qualité d'exécution des figures. Vous, vous traversez la patinoire tout droit en chancelant et vous vous mangez la balustrade en face. A quoi ça vous a servi, vraiment, de passer vos années d'adolescence à faire du porte-monstre-trésor, à lire tout Weis et Hickman ? Tous ces romans Warhammer relus à titre semi-professionnel ne vous ont-ils rien appris ? C'est ainsi que vous remerciez tous ces auteurs qui vous ont porté sur les fonts baptismaux du médiéval-fantastique ? Ils ont peuplé votre imaginaire, nourri vos fantasmes adolescents de puissance, satisfait vos pulsions régressives, ils vous ont permis de vous isoler du quotidien, vous ont préservé de Christine Angot ! Et dès que vous en avez la possibilité, qu'est-ce que vous faites ? Vous crachez sur leur héritage ! Wastburg, c'est de la merde, et vous avez posé votre étron sur la tombe de Tolkien !

- Quand même...

- Ne niez pas !"Tolkien est le kyste sur le cul de la littérature fantasy." Ca vous dit rien ? Mais quand on regarde votre pauvre bouquin tout maigrichon, même pas une trilogie ni un diptyque, est-ce qu'on y trouve la moindre bataille ? Le moindre enjeu héroïque ? Un début de quête ? Ca se prétend rôliste, et c'est incapable de pondre le moindre foutu système de magie !

- Mais...

- Je n'ai pas fini ! Et votre style, mon pauvre ami, votre style. Pathétique. Un bon écrivain de Fantasy, il s'efface devant sa création, son monde EST son œuvre. On doit l'oublier, il doit être neutre, transparent, terne, fade. Il faut qu'on puisse lire au kilomètre sans avoir l’œil attiré par des fioritures. La Fantasy, c'est du world-building, un peu de story-telling. Vous, vous êtes gouré, vous avez fait du word-telling ! C'est pas pour rien que dans un vrai roman de Fantasy, on trouve une carte ! Si vous voulez faire du style populo, vous écrivez du polar. Mais venez pas souiller un genre essentiellement lu par des ados mal intégrés avec votre argot ! Vous croyez qu'ils ont pas déjà assez de difficultés sociales comme ça ?

- Mais c'est ma jactance ! Je cause comme ça en fait !

- Hé bien il fallait vous abstenir d'écrire ! Avec l'autre fâché de la ponctuation, là, Calvo, elle est belle l'écurie d'auteurs des Moutons électriques. Une bergerie d'auteurs, oui ! Une porcherie, même ! Les cochons électriques, voilà comment vous devriez vous appeler ! Crapule-fantasy, le terme est bien trouvé. C'est vous les crapules, les parasites, vous vivez comme des tiques sur un genre littéraire à qui vous ne donnez rien en retour. Ingrat ! La Fantasy vous a nourri, vous lui chiez dans la main.

(Fin de l'enregistrement)

17/09/11

Stéphane Beauverger - le Déchronologue


Hop, je fais remonter un billet de Philippe. Je vous résume son avis : il a arrêté la lecture du Déchronologue au milieu du livre car il a eu l'impression de lire le même livre 3 fois de suite. Comme je suis plus têtu que lui, moi je suis allé au bout du voyage. Et j'ai donc eu l'impression de lire 6 fois le même livre.

Je suis assez client des histoires de pirates, mais quand ils se mettent à écouter du Johnny Cash sur une platine-disque, je décroche assez vite. Quand un sous-marin entre dans la danse (ne faites pas les surpris, la couverture est sans équivoque là-dessus), je baille. Quand en plus l'histoire est racontée dans le désordre chronologique, mon cerveau déjà en peine se met à patiner dans la choucroute. Parce que mélanger l'ordre des chapitres, c'est un artifice narratif qui n'apporte rien dans ce cas précis. Certes, le livre traite de la manipulation du temps, mais il ne suffit pas d'intervertir les chapitres pour faire du David Lynch maritime.

Le capitaine Villon n'est jamais arrivé à décrocher chez moi un brin de sympathie. Je l'ai regardé boire son tafia, errer en mer et collectionner les disques de rock sans jamais m'intéresser à sa vie.

Le pire, c'est que racontée dans l'ordre et débarrassée de ses éléments SF grossiers qui la font ressembler à un remake de Nimitz, retour vers l'enfer digne des soirées nanar de M6, cette ambiance pirate aurait été géniale. Car Stéphane Beauverger sait très bien raconter la vie des boucaniers. C'est juste que là, à cause du mélange des genres et du récit déconstruit, ça ne prend pas.

Cédric




J'ai essayé le Déchronologue, dont tout le monde a dit partout beaucoup de bien, et j'aurais voulu l'aimer. Un récit de pirate, une déconstruction audacieuse de l'histoire, un bel effort d'écriture, et un auteur rôliste ayant pigé dans le milieu (il a collaboré à la gamme Archipels d'Oriflam).

Malgré toute ma bonne volonté, ce livre m'a ennuyé. Je n'ai pas accroché au style, trop écrit et alourdi de métaphores pas toujours maîtrisées. La déconstruction temporelle m'a donné l'impression de relire plusieurs fois le même événement, et une meilleure utilisation de l'ellipse aurait permis d'éviter de repasser par la narration de moments dont on connaît déjà les tenants et les aboutissants. Du coup, le récit, émaillé de petites anecdotes historiques un peu gratuites, semble traîner. Enfin, le thème central de l'histoire repose sur un mélange entre SF et récit de piraterie, qui de mon point de vue ne prend pas.

J'ai finalement reposé le livre sans le finir, ce qui m'arrive assez rarement. Peut-être que je passe à côté d'un final époustouflant, mais j'en doute vu que je pense l'avoir déjà lu 2 ou 3 fois au cours des chapitres présentés dans le désordre.

Quitte à lire des jeux sur le sens du récit, je conseille plutôt l'Usage des armes de Ian M. Banks (dans le cycle de la Culture), ou au cinéma Memento.

Quelques autres critiques pour vous faire une idée : chez Efelle, chez Nebal, sur Book en Stock, chez le Naufragé Volontaire, ou chez Big Luna et Mme Charlotte (qui ont un avis proche du mien).

Philippe

10/09/11

L'enjomineur, 1794


Après 1792 et 1793, Pierre Bordage ne s'est pas foulé et a pondu un 1794. Tout ce qui devait arrivé est arrivé sans le moindre soupçon d'un début de surprise. Le gentil a mené sa mission a bien et le salaud s'est racheté in extremis une conduite. Plus prévisible que la divulgation du méchant dans un épisode de Scooby-Doo. Pourtant, l'ambiance pedzouille de l'arrière-pays vendéen est toujours là, les dialogues en patois sont encore excellents, mais ce troisième tome n'en finit pas de se diriger vers la conclusion téléphonée qu'on imaginait aisément dès le premier tome de cette trilogie.

Pour ne rien arranger, Bordage se laisse aller à quelques facilités langagières, par exemple en utilisant l'expression "jean-foutre" deux à trois fois par chapitre, c'est pénible.

L'Enjomineur aurait été un bouquin génial si l'intrigue avait tenu en un seul volume et si le lecteur n'avait à suivre que les vicissitudes de Cornuaud le saligaud. Parce qu'en l'état, les fariboles d'Émile le jeune garçon au coeur pur qui est orphelin mais ô surprise a une destinée hors du commun plombe la série.

Reste une évocation populaire de la Révolution qui fleure bon les bocages et les faubourgs. Une histoire qui a l'intelligence de ne jamais mettre directement les grands noms de l'époque en scène pour rester toujours au niveau du français moyen bringuebalé entre les divers factions. Mais plus de 1500 pages et deux protagonistes principaux et inégaux, c'est trop.

07/09/11

The Heroes - Joe Abercrombie

Après la trilogie de la Première Loi et Best Served Cold, Abercrombie continue sa déconstruction systématique de la Fantasy en s'attaquant cette fois-ci au thème de la bataille. The Heroes est un roman indépendant, situé dans le même univers que ses précédents, qui décrit trois jours de bataille acharnée pour un caillou pelé dans une région perdue, dans le cadre d'une guerre sans véritable enjeu. On est donc loin des conflits dramatiques et manichéens, entre Bien et Mal, elfes et orcs, paladins et nécromants. Généraux incompétents, officiers carriéristes et soldats démotivés pataugent sous la pluie en sachant qu'à l'ennui de l'attente succèdera bien trop tôt la brève et intense folie du combat.

Si l'on retrouve, encore une fois, quelques personnages secondaires, The Heroes est avant tout un récit choral. Les trois jours sont décrits du point de vue d'un grand nombre de personnages, de chaque bord et de tous les grades : du maréchal en chef à la jeune recrue, en passant par le vétéran cynique, le patriote idéaliste, et bien d'autres. L'ensemble forme un kaléidoscope de points de vue qui tous donnent à voir la bêtise de la chose militaire : les rapports de force au sein des états-majors, les rivalités mesquines, les erreurs de l'intendance, l'héroïsme stupide... Un chapitre montre ainsi la transmission d'un ordre le long de la chaîne de commandement, avec les effets que l'on imagine.

Contrairement aux romans précédents de l'auteur qui empruntaient une partie de leur humour au registre du pastiche, The Heroes est cynique et violent. Les dialogues sont toujours aussi ironiques, et les combats, déjà sanglants, sont portés ici à une échelle de violence rarement atteinte. Les écrivains occupant la même niche de"gritty fantasy" ont en comparaison une écriture très fleur bleue : The Heroes est au récit de guerre médiévale ce que la séquence d'introduction de Il faut sauver le soldat Ryan à la charge des Rohirrim dans le Retour du Roi.

Si l'on peut tout à fait lire The Heroes isolément du reste de l'oeuvre d'Abercrombie, le lire dans la succession des précédents permet de discerner le "meta-plot" qui unit l'ensemble. Agréable mais pas indispensable, l'intensité du récit lui permet de se suffire à lui-même. Un bémol toutefois :  le procédé consistant à critiquer la Fantasy dans un roman de Fantasy ne permettra pas d'aller bien loin, et il serait bien qu'Abercrombie envisage un axe différent pour son prochain roman, annoncé comme un mélange de western et de Fantasy, toujours dans le même univers.

06/09/11

Le Vaisseau des voyageurs - Robert Charles Wilson

Une fois de plus, je fais remonter un vieux billet de Philippe pour y juxtaposer mon avis.

Or donc, Robert Charles Wilson ne raconte pas ici une histoire d'invasion extraterrestre mais au contraire une histoire d'évasion extraterrestre. Et ça fait toute la différence. Il se désintéresse pratiquement de ses Voyageurs pour suivre une poignée de gens qui refusent la proposition de cette race avancée. C'est comme si on venait ouvrir les portes d'une prison et que quelques rares prisonniers refusaient de sortir de leur cellule pour continuer à expier ou ne pas à avoir à affronter la société. Au lieu d'impressionner le lecteur avec des grands concepts et du spectacle intersidéral, Wilson raconte l'hommerie.
Bon, c'est parfois maladroit (un militaire schizophrène et assassin, vraiment ?) et c'est parfois long comme toutes les histoires de survie où l'on décrit en détail comment les hommes trouvent du matériel et de quoi manger. Il est difficile de se sentir concerné par ces adeptes du refus aux motivations parfois défaillantes. Ils refusent le cadeau des Voyageurs, et une part de moi n'avait tout simplement aucune empathie pour eux. C'est comme si quelqu'un de malade refusait les médicaments à cause de ses croyances religieuses : y'a des limites à ma compassion. Et là, ces gens se montent le bourrichon entre eux, nient la réalité, s'enferment dans une paranoïa typiquement américaine où la cohésion de la petite ville du fin fond du trou du cul du monde doit être plus forte que les épreuves. Alors leur survie m'indiffère, surtout quand ils font des choix collectifs incohérents.
Ça reste un roman très intéressant qui préfigure les livres suivants de Wilson où il sera arrivé à maturation de son écriture.

Cédric



Après les Chronolithes, Spin et Darwinia, j'entame 2009 avec la suite de mon exploration de l'oeuvre de cet auteur canadien, qui est en fait relativement prolifique si j'en juge par sa bibliographie sur Noosfere.
Ce qui est drôle, à lire son oeuvre à rebours en partant de Spin, c'est de discerner dans chaque roman ce qui fait la permanence de son style, et les scories dont l'auteur se débarrassera pour aboutir à l'équilibre qui est celui de Spin.
Le pitch, tout d'abord : un jour, un vaisseau extra-terrestre grand comme une petite lune arrive et se met en orbite autour de la Terre. Tout le monde s'interroge sur les motivations de ces visiteurs, qui n'émettent pas un signal vers la surface. Jusqu'à ce que tous les habitants de la Terre fassent simultanément le même rêve, qui leur propose un choix. Ils ne seront que 1 sur 10.000 à refuser la proposition des visiteurs, et le roman va suivre des représentants de cette minorité, dans une petite bourgade de l'Oregon, et détailler leurs doutes, leurs peurs, leurs espoirs et leurs conflits. 
On retrouve là ce qui fait l'intérêt des romans de Wilson : l'opposition entre une situation totalement incroyable et des personnages ordinaires dont la psychologie est détaillée avec une attention naturaliste qui parfois, comme c'est le cas ici, surpasse la cohérence de l'intrigue générale. Ce gros roman est en effet très bavard, et les personnages, bien que très détaillés, n'échappent pas tous aux stéréotypes. Au fil des discussions pour savoir qui dirigera le groupe de "survivants", on perd un peu de vue les Voyageurs qui donnent leur nom au roman, au point qu'on se demande si leur présence est autre chose q'un prétexte pour placer des hommes devant un choix cornelien. Ca pleurniche en outre beaucoup, et j'avoue ne pas avoir éprouvé beaucoup de sympathie pour les protagonistes un peu geignards.
Au final, le roman est loin d'être mauvais : même dans ses mauvais moments, Wilson, par son ambition et sa plume, tient la dragée haute à beaucoup d'écrivaillons. Mais, encore une fois, ce roman fait pâle figure auprès de son magnum opus, Spin
Bon, vous savez quoi ? Je vais arrêter de vous bassiner avec Spin, au moins tant que je n'aurai pas lu Axis, qui constitue sa suite et qui permettra de vérifier si la qualité de ses livres continue d'aller crescendo.


Philippe

05/09/11

Best Served Cold - Joe Abercrombie

Joe Abercrombie avait non seulement, dans sa trilogie de la Première Loi, tordu le cou du Héros en Quête, mais il l'avait aussi jeté dans une fosse commune avec les cadavres du Sage Mentor et d'autres personnages de Fantasy, avant de copieusement pisser sur leur tombe. J'étais donc curieux de lire ce qu'il pouvait continuer à écrire. Best Served Cold est un roman indépendant situé dans le même univers. Quelques personnes secondaires de ses romans précédents y font leur apparition, mais il n'y a aucune continuité entre les livres. Les lire dans l'ordre permet une meilleure compréhension du contexte politique et culturel de l'univers, mais on peut très bien s'en passer.

La contrée de Styria est divisée entre des cités-Etats. A la tête de la plus puissante d'entre elles, le Duc de Talins est sur le point, après des décennies de guerre, d'écraser définitivement la coalition de ses rivaux et d'enfin unifier le pays. Mais, se méfiant de son général en chef, trop populaire, il décide de l'assassiner, ainsi que son frère avec qui elle commande à leur troupe de mercenaires. Celle-ci en réchappe, grièvement blessée, et, après une longue convalescence, entreprend une vengeance patiente et méthodique à l'encontre de tous les complices du meurtre de son frère. Elle se fait aider, pour y arriver, par un groupe hétéroclite : un ex-criminel, un maître-empoissoneur et son assistante boulimique, un barbare naïf et optimiste, et d'autres.

Le point de départ du livre est évidemment un hommage au Comte de Monte-Cristo : un destin prometteur cruellement brisé, un héros (une héroïne) trahi par ses proches, une vengeance patiemment ourdie, une fortune opportune apportant le confort des moyens matériels... Mais là s'arrête toute ressemblance. Edmond Dantès n'avait pas, avec lui, une telle équipe de bras cassés; mais surtout, sa vengeance n'était pas aussi sanglante, ni ne faisait pas autant de dommages collatéraux. La Geste des Princes-Démons et d'innombrables autres oeuvres nous ont appris, lecteurs de SF et de Fantasy, que la vengeance n'apportait aucune satisfaction, aucun plaisir. Mais rarement avait-elle produit autant de morts, brisé autant de personnes, et répandu autant de tripes sur le sol. Aucun des personnages n'en sortira indemne.

Le livre se lit d'une traite, sans temps morts, même si la greffe entre des genres différents (Fantasy, roman noir) ne prend pas aussi bien que dans son roman suivant (The Heroes, prochain billet). Parmi les faiblesses, on peut relever des éléments comiques, comme l'artisan en poisons, qui viennent atténuer le côté cynique et amer du livre, ou gâcher le traitement réaliste des autres personnages; ainsi que quelques retournements de situation sont excessifs, faisant penser aux twists à la mode à Hollywood après Usual Suspects. Malgré ces réserves, Best Served Cold est un audacieux pari, en très grande partie réussi.

01/09/11

La Stratégie Ender


Ender est un enfant, le dernier d'une fratrie de trois. Son frère et sa sœur sont comme lui des génies. L'Armée enrôle Ender car elle a besoin du stratège ultime pour repousser une invasion extraterrestre d'êtres insectoïdes dont on sait peu de choses. Ender rejoint donc une école militaire spatiale. À grands coups de simulation, il apprend à la dure comment être un bon petit soldat puis comment mener ses hommes au massacre. Car la Terre n'aura pas le droit à une seconde chance : il faut que ses forces soit menées par le plus fortiche des stratèges. Aussi, rien n'est épargné à Ender pour faire de lui l'arme ultime. Qu'est-ce qu'une enfance sacrifiée comparée à la survie de l'Humanité ?

Bien qu'il se situe dans le futur, j'ai voyagé dans le temps à rebours grâce à ce livre. Je me suis revu pendant le service militaire. Oh, je n'étais pas une recrue aussi exceptionnelle qu'Ender, j'étais juste un pioupiou parmi tant d'autres. Mais j'ai connu, l'espace de quelques mois, les exercices qui vous poussent à bout, le sergent qui vous mène la vie dure et qui cristallise la cohésion de votre unité en faisant de vous le souffre-douleur de toute la troupe, ce semblant d'esprit de corps, ces amitiés entre frères d'armes qui virent à l'aigre dès qu'il y a de l'avancement dans l'air. Et La Stratégie Ender, c'est tout ça, mais en démultiplié. J'avais la jeune vingtaine, je faisais juste mon service militaire. Lui est un gamin qui doit sauver le monde. Un gamin qui grandit en accéléré, en apesanteur, en apprenant à haïr un ennemi qu'il ne connait pas. On le manipule, on le façonne, on le teste. Et pendant qu'on le taille comme une pierre précieuse, son frangin et sa sœur font une OPA politique sur leur pays en se servant des réseaux sociaux pour acquérir de l'influence. Sur la terre comme au ciel.

Orson Scott Card écrit sur la perte de l'innocence. La formation militaire d'Ender est le formatage implacable d'un mioche qui aurait pu changer le monde si on ne l'avait pas dressé pour tuer. On se prend à penser à ces gamins envoyés dans un jeu vidéo nommé Irak. À se dire que les jeunes joueurs professionnels coréens de StarCraft II sont des Ender en puissance. Que les barbus islamisant sont nos aliens insectoïdes à nous. On voit poindre le 10ème anniversaire de vous-savez-quoi, et on se dit que ça été, c'est et ça sera un massacre. Pas juste des adultes qui s'entretuent pour des mots en -isme. Des gamins qu'on fait muter en enfants-soldats. Avec une Kalashnikov plus grande qu'eux. You're in the army, now…