17/01/2012

Le Concile de fer



L'avis de Cédric
Les habitués de HuMu le savent déjà : China Miéville est, pour Philippe et moi, un auteur qui compte beaucoup. Nous ne nous en cachons pas : Perdido Street Station et Les Scarifiés ont été des plaisirs de lecture incroyables en leur temps, et voilà qu'arrive le moment de retourner à Nouvelle-Crobuzon pour un troisième roman dans le même univers : Bas-Lag. Le Concile de fer, donc. Comment le définir ? C'est de la weird fantasy jaurésienne. Une histoire prolétaire avec des communards, un animateur de golem, des catins décaties, des miliciens serviles, un pseudo-dieu oublieux, des militants qui basculent dans la lutte armée, une ville qui se déchire, une course en avant… bref c'est un mouvement social qui dépasse l'entendement. Une grève qui devient mythique et qui inspire les générations suivantes. Le tout vécu de différents points de vue à des moments différents. Et comme toujours avec Miéville, c'est d'un foisonnement incroyable : on croise des créatures étranges, des praticiens bizarres, des races méconnues. Pris isolément, chaque élément semble improbable, mais tout s'emboite au quart de poil de cul près. Pour rendre tout cela possible, il n'y pas seulement une imagination débridée, il y a une langue qui fait feu de tout bois sans jamais faiblir. Le lecteur est canardé, assiégé par la narration de Miéville qui canonne sa mitraille linguistique à chaque page. Ce n’est pas toujours limpide, ce n’est pas le genre de livre qu’on lit fatigué pour se vider la tête. Ça demande de l’attention et de la persévérance.

Car comme à chaque fois avec cet auteur, les premiers chapitres m'ont déstabilisé. Il me faut toujours un temps d'adaptation avant de retrouver le rythme miévillien. J'ai du me faire violence pour dépasser les 50 premières pages exigeantes. Mais une fois mon souffle retrouvé, quel voyage ! Des quartiers sordides de Nouvelle-Crobuzon aux terres étranges où se cache le Concile, c'est un tel dépaysement. Ce n'est pas la resucée d'un énième truc fantasy : c'est vraiment nouveau. Bizarre. Mais doté d'une vie propre, d'une logique interne. Et le pire, c'est que Miéville ne perd jamais de temps à expliquer son univers : tout va de soi, ça s'explique tout seul avec le temps. Des mots qui entrent en collision pour donner des néologismes auto explicatifs. Il fait vivre sa création en emportant le lecteur avec lui. Ça pue, ça colle aux doigts et c'est assourdissant. Et c'est surtout passionnant.

J'ai vu dans ce Concile de fer une allégorie de ce Mai 68 qui hante chaque début de commencement de prémices de contestation. Alors qu'on ne semble pas foutu de se mettre d'accord sur ce que l'on exige et qu'on a du mal à s'unir pour défendre le bien commun, j'ai vu cette quête du Concile comme une nostalgie socialiste. L'éternel espoir que ça serait possible. Parce que dans le temps, ils faisaient trembler le monde en exigeant des congés payés. Le Concile de fer, c'est un petit peu le Midnight Express : l'espoir qu'il existe un moyen de sortir de cette impasse.

Pour finir, je tiens une fois de plus à saluer le travail de traduction de Nathalie Mège. Chapeau bas, madame.

L'avis de Philippe
Lire le Concile de fer, c'est accepter de se laisser emporter par un foisonnement d'idées, de personnages, d'événements, de visions, dans le tumulte d'une révolution qui n'a rien de paisible ou de pacifique. Le rythme posé de Perdido Street Station et les Scarifiés, dans lesquels Miéville construisait minutieusement son univers fantastique, cède ici la place à des intrigues se chevauchant et qui, comme le Concile de fer du roman, se précipitent vers la conflagration. La scène d'introduction donne le ton du récit, qui ne ralentira pas ensuite d'un iota. Les ressemblances avec notre réalité - les mouvements révolutionnaires, la condition prolétaire, l'histoire du chemin de fer - sont savamment utilisées dans l'univers baroque de Miéville pour surprendre encore plus le lecteur par les aspects de Fantasy et les trouvailles originales.  Et, comme le dit Cédric, il y a la langue, dont la traduction restitue toute la richesse. Le Concile de fer n'est ni facile, ni reposant, mais comme toutes les réussites de l'auteur, il récompense très largement le lecteur qui fera l'effort de s'y plonger.

10 commentaires:

  1. Faudra que j'y vienne alors parce que Perdido était vraiment trop posé pour moi.

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    1. Nathalie Mège17/1/12

      Pas l'habitude de cette interface de commentaire, j'ignore si je réponds @Gromovar ou pas.

      Donc, pour Cédric : MERCI :-))

      Et, tiens, @Gromovar : trop posé, pas trop osé ? ;-)

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  2. Nathalie : je suis sincèrement admiratif de ce travail d'équilibriste que doit-être la traduction de Miéville.
    D'ailleurs, est-ce que ça vous tenterait de répondre à quelques questions sur notre blog ?

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    1. Nathalie Mège20/1/12

      Merci encore, Cédric :-)
      Quelques questions seulement, oui, avec plaisir (sinon les futurs lecteurs de Kraken en VF vont piaffer ;-).

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  3. @ Nathalie : Je crois me rappeler qu'au bout de 150 pages environ j'ai désespéré d'un début de l'histoire.

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    1. Nathalie Mège20/1/12

      La fin de l'Histoire (avec ou sans cap), les trucs qui tournent en rond, ou qui se répètent, c'est justement en grande partie le thème sous-jacent du roman… Dont la conclusion poignante est d'ailleurs exemplaire de ce point de vue AMA.

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    2. Nathalie Mège20/1/12

      NB: Je parlais du Concile de Fer dans ce dernier commentaire

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  4. À cause de vies critiques élogieuses, je viens de craquer pour The City & The City. Ça sera mon premier Mieville ...

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  5. C'est un bon choix car c'est un livre bourré de bonnes idées sans être de la grosse weird fantasy qui tâche. C'est bon moyen de savoir si Miéville nous convient. Et après, on attaque Perdido.

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  6. Est-ce que Nathalie Mège peut me contacter sur kedrik_arobase_gmail.com ? J'aiguise mes questions.

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