23/01/2012

The Troubleshooter Rules: Stay alert



J'ai une tendresse particulière pour le jeu de rôles Paranoïa car il fut mon tout premier jeu de rôles en tant que MJ. Pas par choix : dans le club de JdR de province que je fréquentais (les plus curieux pourront lire les épisodes 1, 2, 3, 4 et 5 de mes souvenirs de guerre), la tradition voulait que lorsqu'un jeune joueur se sentait prêt à maîtriser, il se devait de racheter un jeu à l'un des fondateurs du club. Nous ne collectionnions pas encore les jeux : le titre qui t'était refourgué devenait ton sacerdoce pour les années à venir. Et il faut croire que le vieux joueur à qui j'ai osé demander de me revendre un livre de base avait le coup d'œil car il m'a toisé, a fouillé dans sa ludothèque et m'a tendu Paranoïa. Quelle bonne idée il avait eu.

J'ai donc fait mes premières armes de MJ en dézinguant du clarificateur à coup de laser et de grenades à fragmentation. J'ai dû trucider plusieurs centaines de clones au cours de scénarios hystériques nommés "Pressez les oranges" ou "Blues en jaune pour une boite noire" où je regardais mes petits camarades s'étriper et abuser de leur pouvoir mutant. Bon, j'étais adolescent, la thématique orwelllienne du Complexe alpha me dépassait souvent, mais j'ai appris l'absurdité bureaucratique, le totalitarisme et les effets de l'expérience de Milgram en lisant et relisant ce jeu de rôles qui avait un truc différent des autres : ses scénarios étaient souvent plus drôles à lire qu'à faire jouer. Aussi j'ai toujours pensé que cet univers parodique où l'Ordinateur est votre ami ferait un excellent décor de dessin-animé où de BD. Et pourquoi pas de romans ? Or c'est justement ce qui m'amène (après ce long préambule) à ce billet : une collection de romans Paranoïa est disponible sur Kindle. Et Allen Varney, l'auteur, propose des copies gratuites en échange d'une critique sur Amazon.

Et justement, on retrouve dans The Troubleshooter Rules: Stay alert tous les ingrédients de mes heureuses heures de massacre joyeux. Des imbéciles envoyés accomplir une mission impossible. Du matériel expérimental qui menace de leur péter au nez. Des services administratifs kafkaïens. Des petits chefs qui abusent de leur pouvoir. De la traitrise. Un Ordinateur bipolaire. Une botte gauche encore fumante… 20 ans après, l'univers de Paranoïa, engoncé dans son anticommunisme primaire, est malgré tout d'une délirante actualité quand on regarde du côté de la Corée du nord ou de la privation volontaire des libertés individuelles suite au 11-Septembre. Et comme l'auteur est un homme de son temps, il en profite pour se moquer de choses bien ancrées dans notre réalité, comme les produits Apple. C'est terriblement efficace. Ça swingue tellement que l'on entend les dés rouler entre les lignes. Et c'est bien ça le problème : à aucun moment je n'ai été surpris. Je connaissais tellement bien l'univers et ses codes que j'ai eu une impression permanente de déjà-lu (ou de déjà-joué). Le scénario-type de Paranoïa est tellement prévisible (convocation, briefing, récupération du matos, mission, débriefing) que tout arrive comme on s'y attendait. On sait que chacun des clarificateurs du groupe à un pouvoir mutant et une société secrète. Que la SecInt a infiltré un espion. Que la mission en cache une autre. Que ça va gicler. L'auteur a beau brisé un peu cette linéarité en utilisant des flashbacks, on se retrouve quand même avec la novélisation d'une partie de jeu de rôles. C'est marrant, ça évoque plein de beaux souvenirs, mais c'est formaté et limité.

Il y a 20 ans, ce roman aurait été une bible pour moi. Il m'aurait permis de mieux visualiser le déroulement d'une mission et de mettre en scène un Complexe alpha plus vicelard. Car c'est un excellent roman d'initiation paranoïaque qui permet de saisir toute la folie de cet univers fermé tout en ricanant. Sauf que je ne suis plus l'adolescent d'antan. Je pense sincèrement qu'il y a de la place pour une approche différente du Complexe alpha. Au lieu de raconter des histoires classiques d'une équipe archétypale de clarificateurs, il est possible de mettre de l'avant cette création incroyable en abordant ce décor sous un autre angle. Les pensées d'un bot qui observe le comportement humain. 24h dans la vie d'un infrarouge. Les pensées intimes de l'Ordinateur. Peut être pas des romans, mais des nouvelles plus expérimentales qui briseraient le moule rôlistique en proposant une narration qui surprend. Parce que là, tout est prévisible et connu. Le terrain a déjà été tellement balisé que le roman est une redite.

8 commentaires:

  1. Tu sais ce qu'il te reste à faire.

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  2. J'y vais, j'y vais.
    En espérant que mon clone suivant aura garder un peu plus de son âme d'enfant (ou du moins qui sera plus réceptif quand on lui vend de la nostalgie).

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  3. J'ai l'impression que cette critique s'appliquerait aussi bien au JDR Paranoïa. Il vieillit mal : à force on se lasse des clichés et il se prête difficilement à autre chose.

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  4. C'est vrai que par essence, Paranoïa est un univers où il est difficile de se renouveler puisqu'il est lui-même en stase.
    Pourtant, ils ont fait un vrai effort de modernisation avec l'édition XP, le cadre de jeu s'est bien adapté à notre réalité.
    Mais le scénario-type de Paranoïa est vite répétitif, c'est certain.

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  5. Je crois que dans l'édition récente, on peut jouer des ultra-violets ? Ca doit renouveler le scénario-type, ça, non ?

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  6. Effectivement, High programmers propose d'incarner un UltraViolet et Internal Security permet de jouer un joyeux drille de la SecInt.

    Mais au final, tu suis quand même le scénario-type : il y a une crise, l'Ordi t'ordonne de corriger le tir, tu essayes mais tes collègues t'en empêchent. L'ambiance change, mais sur le fond, c'est la même routine.

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    1. A ce niveau-là d'abstraction, est-ce que toutes les histoires ne se ressemblent pas ? Crise, conflit, solution ? Et n'est-ce pas le but d'un JdR que de proposer un certain type de scénario ? La première question que posent des joueurs à qui tu proposes un nouveau jeu, c'est "qu'est-ce qu'on y joue ?", non ?

      NB : je parle sans savoir, je n'ai pas lu High Programmers ou Internal Security.

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  7. Tu as raison, c'est un mauvais procès que je fais à l’ancêtre qui a su évoluer à travers ses éditions.

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