15/03/2012

Fortitude


1944. Les Alliés veulent débarquer en France, mais leurs troupes sont en infériorité numérique par rapport à celles des Allemands. Si Hitler masse ses forces à l’endroit du débarquement, c’est la catastrophe assurée. D’où une idée anglaise aussi géniale que folle : intoxiquer les Allemands pour leur faire croire que le débarquement de Normandie n’est qu’une diversion et que le vrai déferlement des forces alliées se fera au Pas-de-Calais. De la sorte, l’état-major allemand devrait concentrer ses soldats et ses panzers loin des plages normandes, ce qui devrait permettre aux Alliés de toucher terre sans se faire massacrer. Mais pour monter un tel bateau aux Allemands, il va falloir la jouer finaude. 

Et donc c’est le festival du film d’espionnage. Des agents doubles téléguidés pour divulguer des vérités afin d’obtenir du crédit auprès de Berlin pour au final placer un gros bobard stratégique au bon moment. Des Allemands qui font la chasse aux résistants pour les torturer mais qui au final ne recueillent que les mensonges qu’on a volontairement divulgués à ses hommes de l’ombre pour brouiller les cartes. Des parachutages d’armes nocturnes. Londres qui se fait bombarder. Les mille et un stratagèmes anglais pour faire gonfler artificiellement ses effectifs et ses moyens pour dérouter ceux d’en face. La chasse à l’homme pour trouver où se cachent les opérateurs radio qui travaillent pour la résistance… On suit des traitres, des nazis, des résistants et des stratèges tandis que l’opération Fortitude est sur le point de se conclure sur un jet de dés. 

Évidemment, on sait dès le départ que ça va fonctionner, aussi le suspens n’est pas macro mais micro. On veut savoir si le chef de la Gestapo va finir par coincer les résistants, si le traitre va se faire démasquer et comment le commando va réussir à mettre hors de combat les canons qui protègent les côtes. L’un des protagonistes est un Américain qui regarde au départ toutes ces magouilles d’état-major d’un œil critique. C’est qu’il faut en sacrifier des pions pour arriver à ce drôle de gambit. On envoie volontairement au casse-pipe des agents pour ne pas laisser l’ennemi soupçonner que l’on est capable de lire ses communications cryptées. On utilise des sommes faramineuses pour alimenter cette campagne de désinformation au lieu de subvenir aux besoins élémentaires des londoniens. Et surtout, on ment à son propre camp parce que ce que l’on est en train de monter comme bobard est tellement énorme que les grosses huiles prendraient peur devant les risques encourus. 

Bon, il y a des passages où on entend les violons jouer la bande originale du film. En particulier quand l’héroïne (franco-anglaise) qui était mannequin pour Coco Chanel décide de devenir agent sur le terrain. L’auteur tartine des scènes de coucheries gratuites, dont un splendide passage dans un bordel qui bat des records dans le cliché franchouillard. Mais bon... Il se trame quelque chose qui dépasse les personnages, alors on finit par ne plus trop prêter attention à cette vision américaine d’une France coincée pour toujours entre une chanson de Piaf et une publicité pour un parfum chic. Il faut dire que l’auteur, Larry Collins, a pas mal bourlingué quand il était journaliste. Il a d’ailleurs coécrit le roman Paris brûle-t-il ? qui a inspiré le célèbre film sur la libération de Paris. Collins a également écrit un New-York brûle-t-il ? post 11 septembre qui démontre bien qu’il cédait parfois à la facilité comme dans ce Fortitude archétypal où les officiers allemands sont tous lubriques, les Anglais cyniques et les Américains idéalistes. Et tant pis si les Français ne sont que des figurants. 

La vision de la guerre est anglo-centrée, à croire que les FFI ou le Conseil national de la résistance devaient jouer à la belotte pendant ce temps-là. Ne cherchez pas de personnage juif ou communiste. Idem pour les Allemands : en dehors d’un chef de la Gestapo vicelard et d’un soldat un peu con-con qui se fait emberlificoter par la belle espionne, vous n’aurez rien à vous mettre sous la dent. Par contre, vous serez tout des parties de jambes en l’air du soldat américain qui est planqué à Londres. Ça donne au final un effet de papillonnage qui ne permet à aucun moment de se sentir embarqué dans le récit. Et comme le lecteur ne sait pas comment a été montée l’opération Fortitude, les personnages font de long discours explicatifs à l’Américain candide pour montrer à quel point tout est risqué mais parfaitement maîtrisé par les Anglais. C’est même risible tant tout est réglé comme du papier à musique. À chaque fois que les Allemands font une découverte, c’est forcément un mensonge que les Anglais ont délicatement ciselé. 

Fortitude n’est pas foncièrement un mauvais bouquin, il est surtout tributaire d’une certaine vision de la guerre. Un mythe forcément binaire même si le récit montre bien que les Anglais ont sacrifié des principes et des hommes pour arriver à leur fin. Ça reste une histoire tantôt romantique quand la belle espionne fait fit de ses peurs pour aller sauver son pays, tantôt moralisatrice quand le stratège anglais explique à l’ingénu Américain qu’il faut s’asseoir sur certains idéaux pour vaincre les Nazis. Ça manque cruellement de relativisme moral et de personnages moins clivés. Surtout que la narration bondit d’un endroit à l’autre mais sans jamais prendre le temps de réellement dresser le portrait d’un pays occupé (en dehors de 2 ou 3 clichés sur les tickets de rationnement et les Parisiens). J’ai retrouvé l’ambiance des films de guerre de mon enfance où l’ambigüité morale est tacitement interdite pour laisser la place à des absolus idéologiques et des répliques grandiloquentes.

Ceci étant dit, en lisant la page Wikipédia sur la Résistance intérieure française, on apprend que les vrais résistants qui ont servi d’inspiration pour ce roman n’ont pas reçu par la suite le statut de résistants (qui permettait d’obtenir une petite rente) par la France car ils travaillaient pour un service de renseignement étranger. Quelle classe. La page Wikipédia est un bon moyen de démystifier pas mal d’idées reçues sur la résistance (comme le fait que les résistants représentaient 2 à 3% de la population). 

Une adaptation de Fortitude en téléfilm avec Richard Anconina dans le rôle du sniper nous a heureusement donné l'une des plus belles couvertures de la collection Pocket. Et c'est toujours ça que les Boches n'auront pas.


2 commentaires:

  1. Le sujet de Fortitude et toutes les opérations du même genre pendant la guerre est passionnant et tellement énorme que j'ai du mal avec les 'novellisations' ... il y a par contre pas mal de bouquins historiques, de témoignages, qui décortiquent ces actions. Pas toujours bien écrits, souvent de la microhistoire, mais celle-ci dépasse toujours la fiction. Genre (http://books.google.fr/books/about/La_guerre_des_magiciens.html?id=lTdyAAAAIAAJ&redir_esc=y), mais il y en a plein d'autres

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  2. Est-ce que cette guerre des magiciens (excellent titre fantasy) est reliée à la BD publiée par Delcourt ?

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