19/03/2012

Rue Saint-Urbain



De la littérature blanche écrite par un Canadien juif. Si avec ça je n’intéresse pas les lecteurs traditionnels de HuMu, c’est à désespérer.

La rue St-Urbain passe à deux coins de rue de chez moi. Elle traverse Chinatown du nord au sud comme un coup de katana vengeur délivré par Toshirō Mifune en personne. Mais comme énormément de rues nord-américaines, elle est si longue qu’elle passe par des réalités socio-économiques très différentes à mesure qu’elle trace à travers les différents quartiers de Montréal. Et justement, dans les années 40, la rue St-Urbain était dans le nord de la ville une artère importante du quartier juif. Un ghetto anglo-yiddish où est né en 1931 Mordecai Richler, l’auteur. Et ce court livre de 185 pages est une évocation des années 40 dans cette rue symbolique de la situation juive montréalaise de l’époque. Des maisons pauvres, qui n’ont pas nécessairement l’eau courante et l’électricité. Des familles qui tirent le diable par la queue en rêvant que leurs fils deviennent rabbin ou médecin. Une communauté qui ne brille pas toujours par ses qualités, aux yeux de Mordecai. Une population qui accueille à bras ouverts les Juifs qui fuient l’Europe nazie pour finir par les détester car ils sont plus éduqués qu’elle. Un groupe qui déteste les Canadiens français (les fameux Pea Soups) parce qu’eux aussi sont pauvres et rêvent de devenir prospères comme les Canadiens anglais.

Mordecai Richler a toujours été un emmerdeur de première. Il a dit des horreurs savoureuses sur les Québécois, et a été servi en retour d’une haine tenace et entière de la part de ses voisins francophones qui ne peuvent toujours pas le sentir. Richler était tellement un polémiste dans l’âme que même sa propre communauté a fini par le traiter d’antisémite tant il se plaisait à montrer tous les petits travers des siens. Ainsi dans cette biographie des années 40, il est sans complaisance pour ses parents (avec un splendide chapitre où ils deviennent complètement dingues quand ils louent une chambre de leur maison à un écrivain qui fera chavirer tout le quartier), ses amis d’enfance ou ses voisins. Il décrit les choses crument en faisant passer toute cette comédie humaine avec un humour qui fait grincer des dents. Car même quand il évoque l’antisémitisme ambiant de l’époque (à la tête duquel on retrouve Adrien Arcand, le chef du parti national socialiste canadien qui rêvait d’une victoire nazie), c’est toujours en ricanant.

Ceci étant dit, ce n’est pas un livre qui intéressera forcément un lecteur européen tant les références politiques et sportives sont canado-canadiennes. Mais c’est un bon moyen pour un goy comme moi de goûter la plume de Richler et d’entrer par la petite porte dans son univers yiddish qui est savoureux. D’ailleurs, si vous voulez avoir une idée de l’esprit de Mordecai Richler, vous pouvez regarder le film Le Monde de Barney (avec Paul Giamatti et Dustin Hoffman) qui raconte la vie amoureuse et rocambolesque de Barney Panofsky, un producteur de télé qui ne fait pas dans la simplicité.

2 commentaires:

  1. Sur ce coup, je vais passer mon tour.

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  2. De ce que je lis, le roman le plus marquant de Richler est "L'apprentissage de Duddy Kravitz", qui est dans ma PÀL.
    Rue St-Urbain n'était qu'une mise en bouche, mais du coup elle est parfaitement oubliable pour les non-Montréalais.

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