27/09/2012

Umberto Eco - Le Cimetière de Prague




Le journal de Ciderico Ferrandini est foullis, assez peu structuré, et (comme on le verra par la suite) truffé de 'trous' qui sont comblés en partie par les annotations de l’Abbé Fenot. La section du journal que reproduit (ou plutôt conviendrait-il de dire ‘reconstruit’) ci-dessous le Narrateur parle de l’expérience de Ferrandini à la lecture du dernier roman d’Umberto Eco 'Le Cimetière de Prague'.

« Ce jour, je suis à la fois happé et rendu perplexe par la lecture du foisonnant ouvrage d’Eco, le Cimetière de Prague. Le personnage principal, le capitaine Simonini, est une crapule veule et réactionnaire dont le seul amour est la bonne chère, dont la misogynie et le racisme ne sont qu’une expression plus ciblée de sa misanthropie générale. C’est aussi un faussaire de génie qui, élevé sous la double influence d’un grand-père obsédé par des fantasmes de conspirations juives et d’un père obsédé par des fantasmes de conspirations jésuitiques se réfugie dans la lecture des romans feuilletons de Sue et Dumas et… n’en extrait que la moelle conspirationniste. Le bouquin nous plonge donc dans un XIXè siècle glauque et manipulé de toutes parts par les services secrets aussi machiavéliques qu’incompétents que Simonini sert à qui mieux mieux. Il y a toutefois une discontinuité dans le récit par moments, mais je n’arrive pas à me rappeler de quoi il s’agit. Il est tard, je vais me coucher… »

« Captaine Ferrandini, si je me permets d’écrire dans votre journal c’est que je me suis réveillé ce matin dans votre lit, ce qui n’a pas manqué de me causer une grande frayeur. Et ce d’autant plus que les détails que vous ne parvenez pas à vous remémorer dans le livre d’Eco, moi, je m’en souviens fort bien ! Je suis l’Abbé Fenot, mais j’en viens à me demander si vous et moi, comme dans le roman d’Eco, ne formons pas une seule et même personne. Dans le roman en effet, Simonini écrit son journal pour se remémorer qui il est parce qu’il a des absences; or pendant ses absences, l’Abbé Dalla Piccola est bien là, lui et annote le journal. Mais sur les travaux de Simonini je n'ai aucun ressouvenir de ma lecture. Je suis écroulé de fatigue… »

« Père Fenot, je ne sais qui vous êtes ni ce que vous faites dans mon lit, mais je puis en tous cas vous dire que Simonini, dans le roman, est obsédé par les juifs, enclin à leur prêter tous les maux et les plus mauvaises intentions. A travers plusieurs itérations, comme le faussaire de talent qu’il est, il échafaude ce qui deviendra le tristement célèbre Protocole des Sages de Sion, pamphlet antisémite dont les répercussions historiques sont bien connues, jusqu’à la terrible solution finale qui sera mise en œuvre 70 ans après leur rédaction. Outil de manipulation des masses acheté à Simonini par les services secrets Russes, il les considère comme son grand œuvre. On ne s’attache pas à ce répugnant personnage, mais on est amusé de le suivre dans les méandres des conspirations réelles ou supposées auxquelles ses relations compliquées avec les services secrets Français, Russes, Turcs ou Vaticanaux le confrontent. »

« Je ne me souviens pas clairement des activités de ce Simonini, mais les implications de l’Abbé Dalla Piccola dans la diffamation des Francs-Maçons et autres supposés socialistes, c’est la partie la plus prenante de l’histoire à mon sens. L’Abbé est un homme pieux mais qui se laisse emporter par ses élans vengeurs à l’égard des Francs-Maçons et entraîne à sa suite une troupe de défroqués, plagiaires et fous pour constituer un corpus de documents sulfureux que même les commanditaires de l’Abbé finissent par trouver outranciers. L’Abbé est fasciné surtout par la figure de Diana, une femme aux personnalités multiples, tantôt maçonne lubrique, tantôt pieuse effarouchée. Mais, quand j’essaie de me rappeler en quoi elle constitue une des clés du récit, la mémoire me fait défaut et... et… »

A ce stade du récit il convient au Narrateur de reprendre le fil. Ferrandini et l’Abbé Fenot semblent bien n’être qu’un, comme le sont Simonini et Dalla Piccola dans le roman. C’est cette double personnalité du récit qui fait son sel, qui crée également le suspense et le sentiment de voyager à travers les brumes du XIXè siècle politique, entrevoyant çà et là la vérité sur la fabrication des grandes conspirations qui l’ont modelé.  Le consensus entre nos deux moitiés de chroniqueurs semble être que le roman est foisonnant sans requérir l’effort de lecture de certains des précédents ouvrages d’Eco. Que la répugnance légitime que suscite son (ou devrions nous dire ‘ses’ ?) personnages principaux n’entrave en rien l’appréciation du livre, et que finalement, à travers un hommage littéraire appuyé aux grands romans-feuilletons du XIXè siècle le dernier opus d'Eco dévoile dans toute sa laideur la cruauté des conspirations qui ont tant pesé sur l'histoire du XXè…


4 commentaires:

  1. Merci! C'est qu'ils me mettent la pression les deux autres à faire des critiques plus intelligentes que le bouquin...

    (Ce qui n'est pas le cas de la mienne, rassure-toi!)

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  2. Comme commentaire, je voulais écrire : "Très belle chronique, bravo !", mais Gromovar est passé par là, quelques jours avant moi, alors...

    A.C.

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  3. Ben merci quand même AC !

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