16/10/2013

Bob présente : le Cameo Porn (Esslemont : Orb Sceptre Throne)


- Bob ! Bob ! Réveillez-vous ! Vous avez un client !
- Aarrgh. Doucement, femme. Laissez ces rideaux fermés !
- Mais réveillez-vous, Bob ! Votre rendez-vous est arrivé. Il est dans la salle d'attente !
- Bon sang, il fallait le dire tout de suite. Vite, videz ma poubelle, emportez ce plateau, il faut que tout ait l'air propre. De quoi ai-je l'air ?
- ...
- Bon, d'accord, pas de commentaires. Passez-moi ma perruque et ma veste. Et enfilez autre chose que cette horrible robe de chambre. Essayez d'avoir un peu plus l'air d'une assistante de direction.
- Hier soir, vous ne vous plaigniez pas de mon air.
- Hier soir, j'avais bu. D'ailleurs, emportez ces bouteilles, ça ne fait pas pro. Un client... Enfin ! Le business reprend, je le sens. Bob is back !
- Je le fais entrer, alors ?
- Oui, oui, je viens de vous le dire, faites-le entrer, dépêchez-vous, ne traînez-pas !


- Cher Ian, entre, prends place. J'espère ne pas t'avoir fait trop attendre. J'étais en conversation avec le CEO de Tor Books. Susan a-t-elle pris soin de toi?
- Heu... Oui. Elle m'a servi... Quelque chose...
- Ah. Je vois ce que tu veux dire. Mais ce n'est pas un mégot, tu sais : c'est un nouveau type d'infusion, pour les gens qui essaient d'arrêter de fumer.
- Et il y avait des chiens dans la salle d'attente.
- Oui, j'aime les animaux.
- Plein de chiens. Avec des numéros. Dans des cages ?...
- Oui, j'aime les animaux qui savent rester à leur place. Et puis, ce serait dommage de ne pas profiter de toute cette place ? C'est un petit side business, une marotte. Mais parlons plutôt de ce qui t'amène. Je reprends ton dossier. E... Erikson ?
- Non, Esslemont. Erikson, c'est l'autre.
- Ah, ton cousin.
- Euh, non. On écrit dans le même monde, les Malazan Books, c'est tout.
- Mais vous êtes canadiens. Vous êtes pas cousins ?
- Euh, non, pas à ma connaissance.
- Autant pour moi. Je t'écoute, Ian.
- Voilà, j'ai un problème. Je sais qu'on s'était un peu perdu de vue depuis mon dernier livre, mais j'ai rencontré  Greg Keyes en convention, et il m'a dit raconté que tu avais relancé sa carrière à un moment où il a failli écrire des récits philosophiques introspectifs. Je me suis dit que j'allais venir te parler de mon problème. Mais j'ai attendu deux heures dans un chenil plein de toiles d'araignée, et je dois dire que je me pose des questions...
- Ian, je suis LE meilleur, je peux te le garantir. Mais le problème de notre putain de société, si je peux me permettre, c'est qu'on n'écoute plus les conseils des gens qui ont le savoir et l'expérience, toute cette toile mondiale donne l'impression que n'importe qui peut en deux clics trouver une information exhaustive et précise. L'auteur s'auto-publie en numérique, ouvre un blog ou un compte Twitter et discute directement avec ses lecteurs. On a court-circuité la vénérable chaîne de l'édition, et les wannabe auteurs s'imaginent que lire deux trois articles qui comportent un chiffre suivi de "better" ou de "worst" suffit en matière d'étude de la littérature. 7 Best Ways to End A Novel. 12 Worst Villains in Fantasy Books. Ah, bien sûr, ça rassure de voir un article ou un billet commencer par un chiffre, ça annonce tout de suite que ce sera pas trop long, et qu'on vous dira l'essentiel, et que l'effort de faire une liste suppose une étude préalable de la matière. "Lis mon article, ça te bouffera pas trop de temps de cerveau, et tu pourras frimer en le retweetant." On aime les listes, à numéros, à puces, les gens veulent du POWERPOINT. MAIS BOB NE FERA PAS DE POWERPOINT DE MERDE ! CHEZ BOB, LES AUTEURS NE REDIGENT PAS LEURS TEXTES EN S'AIDANT D'UNE PUTAIN DE TO DO LIST ! Aarrgh.
- Ça va ? Tu ne t'es pas trop fait mal ?
- Ça va... Aide-moi à me relever...
- Je ne t'imaginais pas capable de sauter d'un bond, comme ça, sur le bureau. Tu es leste, en fait !
- C'était quoi ce bruit ?
- Ce n'est rien, Susan. Puisque vous êtes là, aidez-nous à redresser le bureau. Et laissez-nous, maintenant. Où en étions-nous ? Ah oui. Ton problème.
- Voilà, mon problème, c'est que j'ai trop bien suivi ton conseil. Je ne peux plus m'arrêter. Je viens de boucler mon 4e roman, Orb Sceptre Throne, et j'ai tout fait comme tu m'as dit. Une liste de personnages en début de chapitre, une alternance de points de vue. J'essaie d'écrire comme Steve, et je réutilise tous les personnages qu'il n'a pas tués. J'ai les mêmes gimmicks, les mêmes clichés, les vétérans bad ass, les mages mystérieux, les vieilles sorcières énigmatiques, la caution comique, des Mary Sue à la pelle... Jai recyclé TOUS mes PJ et PNJ de nos campagnes de JdR.
- D'accord. Et ?
- Et les chapitres s'enchaînent, je pisse de la copie, et avant que je puisse m'en rendre compte j'ai pondu 800 pages.
- D'accord. Et ?
- Et bien c'est de la merde. C'est chiant. Même en l'écrivant, je m'endors.
- D'accord. Et ?
- Comment ça, "et" ? Ben c'est nul. J'écris de la merde. Je suis un mauvais auteur dans un mauvais genre littéraire, et ma femme préfère dire que je suis en thèse depuis 7 ans plutôt que d'avouer que j'écris des bouquins de Fantasy dans l'univers de mon copain de lycée.
- Je comprends bien, mais ça se vend, non ?
- Euh, oui, ça va. Je ne suis pas JK Rowling, mais ça va.
- Voilà la seule mesure à prendre en considération. Si ça se vend, c'est que tu vas dans la bonne direction. Les gens ne te lisent pas pour frimer en société, il y a de bonnes chances qu'ils cachent la couverture de ton bouquin avec le NY Times quand ils lisent dans le métro. Ils sont accros à votre série, et ils en veulent encore. Donc, surtout, il ne faut pas que vous arrêtiez. Continuez à écrire des malazan books jusqu'à votre mort. Votre groupe de fans ne grossira pas, mais il vous suivra fidèlement, et vous écrivez tellement de bouquins à vous deux qu'ils ne trouveront jamais le temps de lire autre chose.
- Ah... Ok...
- J'insiste, c'est vraiment à eux qu'il faut penser. Imagine, la courbe d'apprentissage de votre série, c'est un mur en fait. Les types, ils se sont enfilés le premier bouquin imbitable de Steve, et ils ont encaissé chaque année des tomes de 1000 pages qui ajoutaient à chaque fois 200 personnages principaux et 5 ou 6 nouveaux niveaux de réalités, systèmes de magie, ou menaces cosmiques; ces types-là, ils ont payé cher pour avoir le privilège de te lire, et ce qu'il faut, mon cher Ian, c'est que tu fasses un gigantesque "Où est Charlie ?".

- Pardon ?
- Des caméos. Tu mets des caméos partout, des clins d'oeil à d'autres événements, d'autres tomes, que le fan il puisse se dire "ah ouais, là c'est une allusion à ce qui s'est passé 100 ans avant sur l'île de Mélasse"...
- Malaz.
- Oui, voilà. Tu fais plaisir au fan, OK ? Vois ça comme une sorte de fan service d'une autre nature. Après tout, c'est aussi du porn. Du cameo porn ?
- Oui, je vois... C'est bien, comme idée. Y aller encore plus à fond...
- Mais vraiment à fond, OK ? Que TOUS tes dialogues soient cryptiques, du genre "Je suis sûr qu'il y a la main de quelqu'un derrière tout ça... - A qui penses-tu ? Pas LUI, quand même ? - Mmmh... Il est encore trop pour le dire... Et si c'est LUI, il ne tardera pas à se découvrir... Après tout, on sait tous ce qu'il est advenu la dernière fois qu'il a fait ce que tu sais..." Pour les descriptions, ne te prends pas trop la tête, tu as assez de matière avec tous vos manuscrits pour faire des copier-coller.
- Et pour l'intrigue ? Je touche quelque chose ?
- Non, c'est parfait comme ça. Une momie qui sort de sa tombe et reprend sa place de roi en tuant tout le monde. Tout le gratin de votre univers qui accourt dare dare. Une grosse pause pendant laquelle tout le monde attend, s'observe, et se fait des clins d’œil allusifs. Et pour finir, une mega-baston quand le gros objet magique ultra-puissant est découvert et renverse l'équilibre des pouvoirs. Rien à changer.
- Merci, Bob. Ça me fait du bien ce que tu me dis. Tu sais, ces dernières semaines, j'ai même pensé à changer de voie, revenir à l'archéologie, ou écrire de la poésie.
- La poésie, normalement, je conseille pas, mais j'ai lu les épigraphes de tes chapitres, et je pense que tu as de l'avenir là-dedans. Parole de Bob.

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