28/12/2013

Limonov


Un livre qui pourrait aussi s'intituler "C'est plus compliqué que ça".

Édouard Veniaminovitch Savenko, dit Édouard Limonov, n'est pas qu'un personnage romanesque : c'est une vraie personne au parcours erratique mais saisissant : loubard à Kharkov, poète moscovite, SDF puis domestique pour un milliardaire à New York, écrivain à Paris, soldat pro-serbe dans les Balkans, prisonnier politique sous Poutine et enfin candidat à la présidentielle en 2012. Et Emmanuel Carrère en biographe.

Commençons par Carrère : c'est la première fois que je parle de lui sur Hu-Mu, mais c'est un auteur que j'affectionne depuis D'autres vies que la mienne (un bouquin où il raconte le deuil d'un couple ayant perdu sa fille unique lors du tsunami de 2004 au Sri Lanka mais aussi les derniers jours de sa propre belle-soeur cancéreuse. Oui, du gros pathos, mais très bien écrit, j'ai été le premier surpris). Il parle toujours de lui dans ses livres, ça pourrait en agacer certains, je préviens. Il se définie lui-même comme un bobo : il faut avouer qu'il répond parfaitement à la description du poste tel que décrit par Renaud. Sa mère est Hélène Carrère d'Encausse (soviétologue et académicienne) et donc Emmanuel est le frangin de Marina Carrère d'Encausse, médecin médiatique s'il en est. Ah oui, il a écrit un livre sur Philip K. Dick, c'est donc forcément un mec bien, non ?

Et Carrère, dont les grands-parents ont fui la Russie, a connu Limonov quand c'était un auteur à la mode dans le tout Paris. Du coup il est bien placé pour dresser le portrait du bonhomme. Mais comme c'est Carrère, le livre n'est pas que la biographie d'un homme trouble, c'est aussi un livre sur la Russie, la dissidence, la littérature et Emmanuel Carrère.

Étrangement, les débuts de Limonov en petit truand ukrainien sous Brejnev ressemble à une chanson de Renaud (encore lui ?). À tel point que ça m'a beaucoup fait penser à un autre livre (Le jeune Staline) où les débuts du petit père des peuples sont eux aussi tumultueux. Sauf que Limonov s'extraie de sa vie de mauvais garçon grâce à la poésie, qui lui permet de tenter sa chance à Moscou, où il découvre que les poètes d'état sont de vieux monsieurs tristes obnubilés par leur petit pouvoir. Amoureux, il s'enfuie en Amérique où le réseau des dissidents ne lui permet pas de devenir le grand homme qu'il souhaite. Il devient alors homosexuel, couche avec des Noirs, et en parle dans des livres que le grave Alexandre Issaïevitch Soljenitsyne qualifie de pornographiques. Une coucherie lui permet d'accéder au rôle de domestique d'un milliardaire avant qu'un petit succès littéraire lui permette de partir pour Paris, où il devient une plume de Jean-Edern Hallier, qui essaye de convaincre les gens que Mitterrand a une fille secrète nommée Mazarine (quelle idée). Et puis Limonov va s'engager du côté des Serbes en Yougoslavie. C'est à partir de là qu'il va devenir infréquentable en France, qui est éminemment pro-Croate. On ne sait pas trop s'il y a tué des gens, mais une chose est certaine : il a participé à une guerre, contrairement à son père, petit kagébiste n'ayant jamais participé pour de vrai à la Grande guerre patriotique. C'est le passage du livre où Carrère a failli abandonner son livre, par peur de faire l'apologie d'un salopard. Mais comme je le disais en ouverture, c'est plus compliqué que ça. Puis Limonov a l'idée de cofondé le parti national-bolchévique en Russie. Entouré de jeunes aux crânes rasés (les nasbols), il va se présenter contre Poutine, se faire rétamer puis foutre en prison, comme il se doit.

Ironiquement, la sortie de cette biographie, qui a été un vrai succès littéraire, a réhabilité Limonov à Paris, qui est redevenu fréquentable. Du coup ses livres ont été réédités, on peut à nouveau parler de lui en évoquant se période de milicien pro-serbe comme une anecdote un peu honteuse, mais ahahah, quel homme, n'est-ce pas ?

Avec ce livre, vous saurez tout de ses amours (même quand il couche avec une mineure), des gens dont il a toujours été jaloux (dont Poutine, auquel il ressemble trop pour ne pas le haïr), de ses expériences transcendantales face à un aquarium... Vous les verrez toujours dans le mauvais camp. Contre Boris Nikolaïevitch Eltsine, par exemple. Contre Mikhaïl Sergueïevitch Gorbatchev, aussi. Bref, c'est le portrait d'un poète fasciste qui a aimé faire l'amour avec des SDF basanés. Mais pas que. C'est plus compliqué que ça.

En 1978, dans L'Empire éclaté, Hélène Carrère d'Encausse prophétisait la fin de l'URSS en raison de la forte natalité dans les provinces musulmanes. Ce n'est pas tout à fait ce qui s'est passé, mais son fils parle quand même de la Russie à travers la vision de sa mère. En particulier Gorby, qui en prend plein les dents quand il est décrit comme un imbécile parlant un mauvais russe et qui est complètement dépassé par les changements qu'il a provoqués sans trop le faire exprès. C'est loin de l'image idéalisée du bonhomme qui circule en France, notamment dans une certaine chanson de Renaud (décidément).

Pour sûr, c'est un livre passionnant sur un type haïssable qui n'a (heureusement pour nous) jamais pu réaliser ses rêves de grandeur. Mais quand même, quelle vie...

2 commentaires:

  1. Un parcours hallucinant… !

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  2. Je confirme, c'est vraiment un livre à lire.
    Je fuis normalement les bibliographies comme la peste mais quand j'ai ouvert celle-là, je l'ai dévoré, car c'est beaucoup plus qu'une biographie.
    C'est un livre passionnant et très bien écrit.

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