28/04/2014

Le Pays de la Nuit, de W.H. Hodgson (1912)

Je profite de l'invitation de Cédric Ferrand, puissent mille best-sellers s'empiler sur son compte en banque, pour donner une forme un peu plus pérenne aux retours de lecture que je faisais jusqu'ici sur le forum Casus NO. 

Pour ceux qui prendraient la série en route, l'idée est de relire de vieux bouquins des Nouvelles Editions Oswald, NéO ayant été l'éditeur de référence en fantastique / horreur et un peu science-fiction dans les années 80. L'optique retenue était, au départ, d'éviter la "critique littéraire pure" et d'évaluer les bouquins en fonction de leur intérêt, certes, mais aussi de leur valeur pour les rôlistes et plus spécifiquement, parce qu'on ne se refait pas, pour les Gardiens des Arcanes de L'Appel de Cthulhu. J'ai tenu ce cap sur les dix-sept premiers, on verra ce que ça donne par la suite...





Et donc : 

Épisode 1, Le Pays de la nuit (n°51 et 52 de la collection Fantastique / SF / Aventure)


Ce très bizarre ovni me confirme que le plus important, quand on joue des Victoriens, c'est de travailler sur le vocabulaire et les mentalités.


En deux mots

Tellement loin dans l'avenir que notre époque n'est même plus un souvenir, le Soleil est éteint ou caché, la Terre est aux mains de monstres et de mutants. Les humains survivants sont réfugiés dans une arcologie, une pyramide de douze kilomètres de côté protégée par un champ de force contre les horreurs qui rôdent à l'extérieur. Ils sont convaincus d'êtres les derniers, mais le héros, télépathe, capte des pensées venues d'un autre refuge. Vêtu d'une armure blindée et armée d'une scie circulaire électrifiée, il sort...

Résumé comme ça, on peut filer le bébé directement à Christophe Gans ou à Luc Besson : un héros solitaire (et inexpressif) doté de pouvoirs psis, qui avance dans une contrée hostile en tronçonnant des monstres, ils peuvent en faire un film à succès. Sauf que pour en tirer un scénario, il faudrait d’abord qu’ils le lisent, et il n’y a aucune chance qu’ils y parviennent.


Pourquoi c’est bien

Parce qu’il y a là-dedans de l’inventivité, du souffle, une volonté de créer un univers qui, forcément, me parlent.

Parce que ce monde ravagé et livré aux ténèbres est en avance sur son temps. Pas de beaucoup, d’ailleurs, le vrai « pays de la nuit » va ouvrir ses portes en 1914 et dévorer Hodgson quatre ans plus tard.

Parce qu’il y a un travail sur les mots que je trouve séduisant. On ne dit par « arcologie », on dit « Bastion », on ne dit pas « champ de forces » mais « Courant-de-terre », on ne dit pas « télépathe », on parle d' « Oreille-de-nuit », ou de « projeter ses pensées dans l'éther » (incidemment, il y a des développements rigolos sur le fait que les Forces du Mal peuvent entendre les échanges, voire les pirater et se faire passer pour des humains). Etc.

Reste plusieurs choses qui risquent d’accrocher sérieusement les lecteurs du XXIe siècle, à commencer par les mentalités.

Le héros, c'est à peine un spoiler, trouve l'Amour dans les ténèbres.

Et donc, perdus dans un paysage polaire hanté de monstres avec une jeune fille en haillons, il insiste pendant plusieurs pages pour qu'elle prenne l'unique couverture lorsqu'ils dorment. Il lui faut un demi-chapitre pour admettre qu'il pourrait, éventuellement, partager la couverture avec elle, en tout bien tout honneur.

Plus généralement, de la manière dont le narrateur parle des femmes, je me suis dit à plusieurs reprises que si un jour les talibans veulent traduire des romans occidentaux, ils peuvent prendre celui-là, il est raccord avec leur conception des rapports entre les sexes.

"Et la jeune fille marchait à mes côtés, sans mot dire, mais restant très près de moi, et je sus qu'elle ressentait un véritable amour pour moi, et cette humilité douce et étrange qu'engendre parfois ce noble chez sentiment chez une femme lorsqu'elle se trouve en compagnie de l'homme qui est son Maître."

Bien sûr, la jeune fille, ne sentant pas bien qu’elle est en présence de son Maître, ne manque pas de faire des bêtises, qui lui valent une correction.

Et enfin, le plus gros « sauf que » de tous, le style. Je l’ai trouvé très très victorien, mais un critique qui s’y connaît mieux que moi, un certain H.P. Lovecraft, y a vu un pastiche maladroit du style du XVIIIe siècle. Comme il a lu la version originale et moi une traduction, il a forcément raison. 

Quoi qu’il en soit, si vous vous embarquez là-dedans, attendez-vous à un un texte présentant les caractéristiques suivantes :

1) Rien au style direct. Surtout, pas de dialogue, des paraphrases.
2) Des phrases longues, avec beaucoup, beaucoup de points-virgules et de généreuses doses de subjonctifs.
3) L'invocation constante de la divinité.
4) Des majuscules. Enormément de Majuscules qui font Peur ou soulignent à quel point ce concept est Important.

Aucune chance qu’un réalisateur pressé aille au bout de ce pavé de 500 pages, donc.


Pourquoi c’est appeldecthulien

Si vous cherchez un monde après la victoire des Grands Anciens, où l’humanité agonise, vous l’avez là, tout prêt.

Ce n’est pas pour rien que Lovecraft y voyait « l'une des meilleures œuvres d'imagination fantastique jamais écrites », tout en déplorant qu’elle soit gâchée par son style.


Bilan

Si vous êtes courageux et prêt à vous enfiler deux tomes au style pâteux, vous pouvez y trouver une amorce de campagne sur le thème « ILS ont gagné ».


Si vous êtes flemmard, procurez vous Dark Earth d’occasion, c’est la même ou, en tout cas, les auteurs l’ont lu.

3 commentaires:

  1. Zarbe. Mais tentant.

    De W.H. Hodgson, j'ai lu l'excellent recueil de nouvelles "Carnacki", qui est à mon avis ce qui se fait de mieux en histoires de fantômes mitigé Sherlock Holmes.

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  2. C'est bien de faire travailler les petits-jeunes ! ;-) Plus sérieusement, en tant que membre de Casus No, je suis bien content que ces retours de lecture trouvent leur place ici, et de pouvoir les relire à satiété.

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