15/05/2014

La Dame en blanc, de Wilkie Collins (1860)

Épisode 20

Numéro 2 de la collection « NéO+ », 1986.





En deux mots

Tout commence à l’été 1849, lorsqu’un jeune professeur de dessin croise une mystérieuse femme vêtue de blanc, fraîchement échappée d’un asile. Sa vie vient de basculer.

Il s’ensuit trois cents pages de péripéties, présentées sous la forme d’un dossier compilé sur le conseil d’un homme de loi. On y trouve journaux intimes, transcription de témoignages, et ainsi de suite. Seuls les articles de presse manquent à l’appel. Tous les autres types « d’aides de jeux » qui accompagnent un scénario sont là.


Pourquoi c’est bien

Honnêtement, je me suis embarqué là-dedans un peu à reculons. S’adapter au style d’un roman vieux d’un siècle et demi exige un effort, mais une fois dedans, j’ai eu beaucoup de mal à le poser avant de l’avoir fini.

Avant de vous précipiter, souvenez-vous quand même que je suis client pour les machinations infernales™. Or, La Dame en blanc nous en propose une splendide, à multiples détentes, avec un baronet moustachu et pervers secondé un vil comte italien qui multiplie les saloperies tout en chantant du Rossini.

Reste à définir l’objet. Ce n’est pas l’exercice le plus simple.

Est-ce un roman de mœurs balzacien ? Toute la première partie tourne autour d’un acte suprêmement important pour les Victoriens : la négociation d’un contrat de mariage, avec des hommes de loi qui pinaillent sur les clauses, un fiancé qui a deux fois l’âge de sa promise, une orpheline qui se marie pour respecter les vœux de son père mourant, un tuteur dépassé... L’ensemble est très lent, mais constitue une jolie étude sur l’art de forcer la main d’une pauvre fille tout en lui répétant « mais oui, mais chérie, nous ne voulons que ton bonheur ».

S’agit-il d’un roman-feuilleton à la Dumas ? C’était son format original, avant qu’il ne soit recueilli en volume. Complots, amours contrariées, manipulations, vengeance, une bonne partie de la panoplie est de sortie, et on savoure encore certaines chutes de fin de chapitre, destinées à pousser le lecteur de 1860 à trépigner en attendant la suite…

Est-ce un polar ? Il y a un mystère, celui de la dame en blanc, et toute la troisième partie est une enquête. Ça s’en rapproche, mais c’est un polar « sauvage », antérieur aux codes du genre. Soit dit en passant, Collins tient mieux la distance que Conan Doyle : La Dame en blanc est nettement meilleur que la plupart des romans sherlockiens.

Un récit d’aventures, alors ? On y voit passer une expédition dans les jungles d’Amérique centrale, des Indiens féroces, un naufrage et une société secrète de révolutionnaires, mais tout cela est ultrapériphérique et sert juste à nourrir l’action, qui s’éloigne le moins possible de l’Angleterre rurale, ses manoirs, ses domestiques, etc.

Un roman fantastique ? En comptant large, deux pages s’y rattachent.

Bref, La Dame en blanc est un objet assez unique. Cela fait partie de son charme.


Pourquoi c’est lovecraftien

Ça ne l’est pas, et d’ailleurs…


Qu’en pensait Lovecraft ?

Dans Épouvante et surnaturel en littérature, Lovecraft mentionne Wilkie Collins au milieu d’une liste de représentants de « la tradition romantique, semi-gothique, quasi morale », sans s’attarder et sans même citer le titre de ses œuvres. Collins y est en très bonne compagnie, aux côtés de Rider Haggard, de Conan Doyle ou de Robert-Louis Stevenson…

En revanche, Lovecraft a des choses à dire sur cette « tradition romantique », qui « s’adresse à l’intelligence plus qu’à l’imagination » et prône « une attitude positive de solidarité vis-à-vis de l’humanité ». Tout en lui reconnaissant de la force et une large audience, il la qualifie en définitive de « produit dilué »… en comparaison d’un modèle qui ressemble bougrement à son propre cahier des charges. Nous pouvons donc sereinement appliquer un tampon « ne contient pas d’horreur cosmique » sur la couverture de La Dame en blanc, c’est Ze Godfather of Ze Cosmic Horror qui le dit.


Pourquoi c’est appeldecthulhien

L’action de La Dame en blanc se déroule entre 1849 et 1850, avec des racines au tout début du XIXe siècle. Cela paraît très loin des années 1890 qui sont le décor habituel de la déclinaison « victorienne » de L’Appel de Cthulhu. En réalité, le monde qu’il décrit a perduré, à peine transformé, jusqu’en 1914.

La principale différence entre les années 1860 et les années 1890 est technologique – les personnages de Collins évoluent dans un monde où les communications se font à la vitesse du courrier. Pas de télégrammes et encore moins de téléphone. Des trains, certes, mais uniquement sur les grands axes. Ce n’est pas un hasard si le seul élément « fantastique » du roman est une histoire de communication accélérée !

C’est à la fois reposant et déstabilisant. Imaginez un monde incertain où, sorti de votre village, vous êtes ce que vous prétendez ou paraissez être, parce que personne n’a de moyen simple de vérifier votre identité. Attention, le mot-clé de la phrase précédente est « simple ». Si vous attirez l’attention, des vérifications sont possibles… mais elles prendront plusieurs jours.

À y regarder de plus près, ce flou est encadré par des règles, sociales et légales, infiniment plus rigides – et féroces – que les nôtres. Vous êtes pauvre ? Vous n’épouserez pas la jeune fille riche dont vous êtes amoureux, et ce même si elle vous aime. Point final. Roturier ? Si vous vous faites passer pour un noble, c’est un aller simple pour l’Australie.


Bilan

La Dame en blanc est un roman inclassable et bizarrement addictif. Je ne dois pas être le seul à le penser : depuis la version de NéO dans les années 80, il a été réédité deux fois.

Un Gardien des arcanes consciencieux y trouvera une intrigue tout à fait utilisable, quelques personnages faciles à récupérer, et surtout un coup d’œil fascinant sur l’Angleterre victorienne.

Quant à moi, j’ai un autre Collins en stock, La Pierre de lune. Je ne vais pas me lancer dedans tout de suite, mais vous en entendrez sûrement parler un de ces quatre.


Bonus


Juste pour le plaisir, un portrait de Wilkie Collins, parce que de belles têtes d’écrivains comme ça, on n’en fait plus, on est obligé de se contenter des bobines de Marc Lévy ou de Bernard Werber.



1 commentaire:

  1. Faut absolument que tu lises la Pierre de Lune. C'est vraiment un très bon roman (d'autant que je m'en souvienne, parce que je l'ai lu il y'a une bonne trentaine d'année). Il est d'ailleurs classé parmi 8ième parmi les 100 meilleurs romans policier de tout les temps (classement qui ne veut rien dire mais auxquels on ne résiste pas d'y faire une petite référence). Bonne continuation et bonne lecture.

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