24/05/2014

Territoire interdit, de Dennis Wheatley (1933)


Épisode 24


Numéro 140 de la collection « Fantastique / SF / Aventure », 1985 (la première édition française est de 1934).




Prologue : il était une fois… « les quatre indomptables »

Je vous ai déjà parlé de Dennis Wheatley à l’épisode 8. En bon romancier populaire, cet excellent homme multipliait les séries. Sa première a été celle des « Mousquetaires modernes », un groupe d’aventuriers modelés sur les héros de Dumas, transposés au XXe siècle.

La fine équipe se compose de :

Le duc de Richleau est un aristocrate français âgé d’une soixantaine d’années. Ancien soldat de fortune, explorateur, un peu occultiste, collectionneur et doté d’un impressionnant réseau de contacts dans toute l’Europe, il est en exil à Londres, et les autorités françaises le recherchent encore pour tentative de coup d’État monarchiste, aux heures joyeuses de la Belle époque. On aura reconnu Athos.

Simon Aron, sujet britannique, financier cachant une intelligence redoutable et une volonté de fer sous des apparences frêles, est le double d’Aramis, jusque dans sa petite faiblesse pour les dames (incidemment, glisser un héros juif dans des romans « grand public » était semble-t-il un geste audacieux, en ce début des années 30).

Rex van Ryn, riche dilettante américain, colosse jovial, casse-cou impulsif, baroudeur et pilote d’avion à ses heures, est évidemment Porthos.

• Enfin, Richard Eaton, honorable gentleman-farmer britannique aux talents multiples, est un d’Artagnan plutôt plan-plan, mais faut quand même pas le chercher. Son épouse Marie-Lou, connue de l’état-civil comme la princesse Marie-Louise Héloïse Aphrodite Blankfort de Catezane de Shulimoff Eaton, est le cinquième membre du quatuor, et pas le moins dangereux.

Sous sa forme définitive, la chronique de leurs exploits compte onze volumes et balaye toute la période comprise entre les années 1890 et les années 1960. Si l’on s’en tient à l’ordre de parution, en revanche, la série s’ouvre sur Territoire interdit (1933) ; il est suivi des Vierges de Satan (1935) ; d’un titre inédit en français qui se déroule pendant la guerre d’Espagne ; puis d’Étrange conflit (1941).


À quoi bon s’emmerder avec une série où l’auteur n’est même pas capable de donner un nom français crédible à son héros ? Non mais, Richleau, je vous jure...

Il se trouve que si Wheatley avait des difficultés avec l’orthographe française, il ne s’est jamais laissé arrêter non plus par les barrières de genre. Territoire interdit est un pur roman d’aventures. Les Vierges de Satan et Étrange conflit dosent occultisme, enquête et action dans des proportions variables. La composition de ces cocktails s’avère riche d’enseignements.

Quant aux titres inédits en français, on y trouve apparemment des histoires de détective, de l’espionnage, des récits de guerre, etc. Je signale en passant aux anglophones que les huit volumes manquants sont disponibles pour liseuses, dans la plupart des formats.

Bref, ce prologue étant évacué, revenons à Territoire interdit.


En deux mots

Début 1933. Rex van Ryn a disparu. Aux dernières nouvelles, il était en URSS, faisant on ne sait quoi d’improbable et dangereux. Il fait parvenir un appel au secours codé à Richleau qui, accompagné de Simon Aron, part immédiatement à sa recherche, d’abord à Moscou, puis au fin fond de la Sibérie.

Il leur faudra presque trois cents pages pour en revenir, au terme d’un itinéraire jalonné de fusillades et parsemé de cadavres d’agents de l’OGPU (l’ancêtre du KGB), le tout égayé par des scènes et des dialogues qui semblent parfois sortir d’Amicalement vôtre. Ainsi, après une rude bagarre, le duc explique à l’un de ses jeunes amis comment faire lâcher prise à un adversaire… sans oublier d’employer un impeccable imparfait du subjonctif. Non mais, on n’est pas chez Malko Linge, ici.


Pourquoi c’est bien

Vous allez dire que je me répète, mais je n’aime pas le pulp.

Je suis client, en revanche, pour de bons romans d’aventurse bien construits où l’auteur prête un minimum d’attention à la réalité et à la logistique, et évite de rendre ses héros indestructibles. Quand on voit le CV des quatre néomousquetaires, on se dit qu’aucun univers ne pourrait supporter leur poids sans voler en éclats…

Sauf qu’on se rend compte dès la première fusillade que

1) l’avantage des écrivains ancien combattants, c’est qu’ils peuvent décrire une escarmouche avec un minimum de réalisme ; et que

2) les héros qui prennent des balles morflent. Trois héros solidement retranchés contre douze agents de l’OGPU à découvert ? Des morts chez les Russes, mais deux blessés chez les gentils, qui sont obligés de se terrer plusieurs jours, le temps d’être à peu près remis.

En définitive, même si ce sont des héros servis par une chance insolente, ils souffrent et ont parfois du mal à s’en tirer.

Je vais passer rapidement sur l’histoire elle-même, où l’on croise une actrice russe survoltée, des « guides de l’Intourist » sournois, des agents de l’Intelligence Service sous couverture, le Transsibérien, le trésor d’un prince en exil, une installation militaire secrète, des catacombes pleins de moines momifiés, un méchant qui vient ricaner sous le nez de nos héros sur le thème « vous serez fusillés demain à l’aube ». Bref, tout ce qu’il faut, là où il faut.

À mon avis, le point le plus intéressant du roman est l’URSS, cadre gravement sous-exploité en jeu de rôle.

Wheatley s’était certainement documenté autant que faire se pouvait, et il a essayé de produire quelque chose d’équilibré plutôt qu’un Tintin au pays des Soviets. Donc, certes, il y a la misère, la police secrète, des dénonciations, des disparitions et des exécutions sommaires, mais aussi, à l’autre bout, une société modernisée et des idéaux pas si abominables, en fin de compte (et portés par un personnage de communiste sincère).

Je suis bien certain que cette Union soviétique ferait hurler un historien moderne, mais elle fourmille de détails et de notations qui sonnent juste. Que demander de plus à un romancier ? Et puis, à la décharge de Wheatley, en 1933, il devait être difficile de prendre la mesure exacte d’une société totalitaire, on manquait encore de références sur la nature de ces monstres-là.


Pourquoi c’est lovecraftien

« Il n’y a pas de Profonds ici. »


Pourquoi c’est appeldecthulhien

Avec Cthulhu ou pas, moyennant peut-être une ou deux petites adaptations de règles (et encore, ce n’est même pas obligatoire), ça se jouera très bien.


Bilan

Des quatre-vingts romans de Wheatley, seuls cinq sont parus en français, et tous sont épuisés. C’est dommage, parce qu’ils sont tous les cinq excellents dans leurs genres… En attendant qu’un éditeur se réveille, Territoire interdit est à la fois une lecture réjouissante et un scénario quasi prêt à jouer.


3 commentaires:

  1. Si, si, ya du Wheatley dispo d' occasion sur PriceMinister. Tout çà a l' air bien miam-miam. ( Lionel, gardien des arcanes du 47 et fan de monsieur Lhomme ).

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  2. Heureusement qu'on en trouve encore d'occasion ! Sinon, tous ces billets seraient complètement futiles. C'est juste dommage qu'un éditeur n'ait pas pris la peine de rééditer tout ça.

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    1. Dsl, j' avais compris " épuisés = introuvables ". Sinon, super ce que tu fais. Vivement " Le Musée de Lhomme ".

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