12/06/2014

Les aventures d’Ellery Queen, d’Ellery Queen (1935)


Épisode 28

Numéro 66 de la collection « Le miroir obscur », 1983 (première édition française 1937)






Oui, c’est l’autre collection NéO, celle qui est consacrée au polar. Le fantastique, c’est bien, et j’y reviendrai bientôt, mais de temps en temps, ça ne fait pas de mal de respirer une bouffée d’air vicié par autre chose que d’indicibles miasmes.


Un mot de l’auteur

Déjà, je ne bégaye pas, le titre est bien Les aventures d’Ellery Queen, et l’auteur s’appelle aussi « Ellery Queen ». C’est même le début d’une double mise en abyme, puisqu’Ellery Queen, auteur de polars, écrivait les aventures d’Ellery Queen, auteur de polars (et aussi détective amateur et fils d’une huile de la police de New York, il fallait bien justifier qu’il puisse fourrer son nez partout sans avoir d’ennuis avec les flics).

Dans le monde réel, Ellery Queen n’existait pas. Manfred B. Lee et Frederic Dannay étaient cousins et ont passé quarante ans de leurs vies respectives à écrire des aventures d’Ellery Queen, à en faire écrire par d’autres et à gérer un Ellery Queen’s Mystery Magazine qui a été l’une des références du polar américain pendant très longtemps. Bref, ils ont eu des existences bien occupées.

Dans la suite de ce billet, j’emploierai « Ellery » pour le personnage et « Queen » pour le romancier bicéphale, histoire d’éviter à tout le monde se faire des nœuds au cerveau.


En deux mots

Ce recueil comporte neuf nouvelles, rédigées à la fin des années 20 ou au début des années 30. Elles balayent un spectre assez large de situations, allant du crime au music-hall au mystère pendant la réunion de famille à Long Island, en passant par un kidnapping qui tourne mal.


Pourquoi c’est bien

Pour connaître les mentalités d’une époque, sa littérature vaut toutes les dissertations érudites du monde. Et tous les catalogues d’équipement, aussi.

La production littéraire de Queen commence dans les années 20 et s’étend jusqu’aux années 70, sans oublier de s’adapter à l’air du temps – une longévité et une adaptabilité qui font penser à Ed McBain et au 87e district. Du coup, Ellery vivra plusieurs vies, sans jamais changer de comparses.

À partir des années 40, Queen évoluera petit à petit vers des histoires plus psychologiques et plus sombres, mais dans les années 20 – 30, il suit à la lettre les règles de S.S. Van Dine sur la composition d’un roman policier. Il bâtit des intrigues qui sont, à peu de chose près, de purs jeux de logique (fort bien emballés, avec ce qu’il faut d’humour pour masquer l’aridité fondamentale de la formule).

C’est là que nous mettons le doigt sur le vrai sujet de ce billet : le « roman problème » ou, dans le cas qui nous occupe, sa déclinaison en nouvelle. Tout le monde connaît la formule : un lieu, généralement garni d’un cadavre, un détective, un assortiment de suspects dotés de mobiles plus ou moins voyants et d’alibis plus ou moins branlants. La vérité émerge à force d’interrogatoires et d’examen de la scène du crime.

Tout cela est aussi vieux que Sherlock Holmes, soit un bon demi-siècle à l’époque de Queen, mais l’école du roman problème innove en s’efforçant de donner une chance au lecteur. Alors que Conan Doyle embrouillait tout le monde avec les déclarations fumeuses de son violoniste cocaïnomane, les auteurs qui suivent cette formule s’efforcent de jouer cartes sur table : on donne les indices au lecteur et on veille à ce qu’il ait exactement autant d’informations que le détective. Bref, on se conduit comme un meneur de jeu dans un scénario d’enquête. Et c’est normal : ces bouquins étaient écrits pour être lus papier et crayon à la main, par des curieux décidés à « battre le détective ».

Surtout, n’allez pas non plus imaginer que le roman policier des années 20 ou 30 n’était composé que de romans problèmes ! À l’opposé de cette école, et pesant nettement plus lourd en termes de ventes, on trouvait le « thriller », du polar moins nettement dégagé du roman populaire. Attendez-vous à ce que je vous parle bientôt d’Edgar Wallace, même si ça ne sera pas forcément en termes très élogieux.


Pourquoi c’est lovecraftien

Ce premier Ellery, héros positif et machine à déduire, est l’exact opposé de tout ce que Lovecraft considérait comme une création littéraire intéressante. Il n’a pas de failles, ne s’intéresse guère qu’aux beaux crimes et aux jolies filles, se trompe rarement et a autant d’épaisseur qu’un personnage de jeu de rôle moyen.

Ceci posé, Queen n’hésitait jamais à faire joujou avec des situations étranges, pour mieux les dégonfler ensuite. Dans ce recueil, il joue éléments empruntés à Edgar Poe : cadavre emmuré, exhumation nocturne et autres facéties macabres sont là. Elles conservent leur efficacité même face aux capacités de déduction d’Ellery, et il suffirait d’un petit coup de pouce pour les refaire basculer dans le fantastique.

Prenons Les sept chats noirs, par exemple. Une vieille dame paralytique a les chats en horreur. Cependant, une fois par semaine, elle téléphone à une animalerie pour qu’on lui livre un chat noir aux yeux verts. Pourquoi ? Les chats ne sont nulle part dans son appartement. Où sont-ils ? Qu’en fait-elle ? La solution est prosaïque, mais avec cette situation de base, je vous construis un scénario pour L’Appel de Cthulhu en quart d’heure.


Pourquoi c’est appeldecthulhien

Parce que de temps en temps, c’est reposant de se confronter à un petit mystère qui ne débouche pas sur du fantastique, où les indices ne débouchent pas sur des conclusions du type « cet homme a été étranglé par une créature dotée d’une force surhumaine, qui s’est aidée de trois mètres de goémon ».

Parce que des énoncés comme « dans le problème figuraient les éléments suivants : une améthyste mauve, un gentilhomme européen et fort désargenté, une tasse d’argent, une partie de poker, cinq cadeaux d’anniversaire et, relique du passé, une pendule sous globe » sont stimulants à lire. Cette technique de la liste est un outil très commode pour bâtir un scénario d’enquête.

Parce que cette incarnation d’Ellery se promène à New York à la fin des années 20 et au début des années 30, et qu’on y apprend plein de détails intéressants sur la vie quotidienne et les techniques d’enquête (qui, progrès de la criminalistique ou pas, sont encore rudimentaires au possible).


Bilan

Apprendre à monter une intrigue cohérente et une bonne enquête, ça sert toujours, même si ensuite, on peut détourner et subvertir ce que l’on a appris. Et comme guide pratique dans ces deux domaines, personnellement, je préfère Ellery Queen à, disons, Agatha Christie.

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