14/11/2014

Lekhaim !


Malka Zipora habite dans Landau Land, le quartier hassidique de Montréal. Elle a 12 enfants, ne mange pas à la même table que son mari et doit aller se purifier rituellement après la fin de ses règles. Quand son époux veut lui faire l’amour, elle le sait à l’avance car il commence alors à réciter une prière dédiée à cet acte.

Malka Zipora ne raconte pas ça dans son petit livre de 140 pages, ça je l’ai appris en lisant d’autres sources. Elle n’a aucun regard critique sur sa pratique hassidique, elle l’embrasse même avec une fougue jovialiste. Par contre, ce qu’elle fait dans cette collection de petites chroniques du quotidien, c’est d’ouvrir la porte de sa maison. Et c’est rare, dans ce milieu. C’est un monde à part, qui tient énormément à son intimité, pour des tas de raisons. Peur d’être jugés. Stratégie d’évitement pour ne pas avoir à justifier ses croyances orthodoxes. Sentiment que c’est nous-contre-le-reste-du-monde…

C’était dans le film Samsara qu’un moine bouddhiste expliquait qu’il est aisé de résister à la tentation en restant enfermé dans un monastère. Le vrai test, c’est de confronter ses croyances au réel. Il faut reconnaître ça aux hassidiques : ils vivent au cœur de la ville, pas à l’écart sur une terre perdue comme des amish ou des mennonites.  Mais pour résister à la pression du monde moderne des goyim, ils ont dû mettre en place des tonnes de barrières. Les femmes ne regardent pas les hommes dans les yeux. Il existe beaucoup d’écoles religieuses qui ne respectent pas le programme ministériel de l’éducation. C’est devenu un ghetto volontaire. Et nécessairement, cette défiance envers le reste des montréalais crée des tensions locales. Les demandes d’accommodement ont largement défrayé la chronique dans les dernières années : il a été exigé de rendre opaques les vitres d’une salle de gym du quartier pour ne pas que les yeux des hommes hassidiques tombent sur le corps des femmes qui s’y exercent. La police de Montréal a indiqué à ses agents féminins qu’il fallait qu’elles évitent d’interagir avec les hommes juifs du quartier. Et les riverains se plaignent de nombreux comportement, principalement du nom respect chronique des règles élémentaires de stationnement aux abords des synagogues ainsi que des nombreuses violations de règlement en matière de construction quand des bâtiments sont agrandis sans permis de construire. Bref, c’est une coexistence pas toujours pacifique. Parce que basée sur une incompréhension réciproque : les hassidiques exigent de vivre autrement et les non-juifs ne comprennent pas cette logique contradictoire de vouloir vivre à l’ancienne dans le monde actuel.

Et donc Malka Zipora. Elle, elle raconte de l’intérieur sa vision humoristique de sa position de mère de famille nombreuse. Les caprices de ses filles. La solidarité féminine. L’humour juif. Elle réussit un truc qui semble incroyable pour quelqu’un d’extérieur à ce microcosme : montrer qu’il se passe la même chose sous un toit hassidique et un toit de goy. Il est impossible d’accéder au téléphone quand toute la maisonnée se l’accapare pour parler avec ses copains. Il faut mettre en place des ruses de sioux pour ne pas céder aux demandes lancinantes d’une fille qui veut avoir un animal de compagnie. C’est la guerre pour faire en sorte que des adolescents se lèvent à l’heure… Au final, si l’on enlève les nombreux rituels et interdictions religieuses qui rythment la vie hassidique, c’est une vie bien ordinaire qui possède une grande universalité. Une fois qu’on met de côté les fantasmes qu’on a sur l’orthodoxie juive, on entraperçoit des problématiques d’une grande banalité que nous connaissons tous. Et on se rend compte qu’on a beaucoup plus de choses en commun que de vraies différences. Certes, on ne construit pas de cabane en bois sur notre balcon pour fêter un obscur événement historique lié à la diaspora. Mais la logistique d’un mariage (même s’il met en place une forte ségrégation dans le cas des hassidiques puisque la salle des fêtes est divisée en deux parties pour que les femmes et les hommes ne s’y côtoient pas) est la même.


Ce n’est pas un livre qui mettra fin à l’antisémitisme et aux abus puritains des traditionnalistes les plus virulents qui nuisent à leur communauté, mais il démystifie bien des choses. C’est un début de pont entre ces deux mondes qui se tournent le dos. Et c’est déjà énorme en soi.

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