08/12/2014

Chasses infernales et cohortes de la nuit au Moyen Âge, de Claude Lecouteux




Non non, ne partez pas, le titre fait peur, mais le contenu s’avère autrement plus digeste !

Et donc, la nuit, au Moyen Âge. Pas de pollution lumineuse, pas grand-monde non plus, d’autant plus qu’il n’est pas sain de traîner dehors après le coucher du soleil. De l’Irlande à la Russie et de la Scandinavie à l’Espagne, tout le monde sait que certaines nuits, la Chasse est de sortie, et qu’il ne fait pas bon la croiser.

Quelle chasse ? Ça dépend des endroits et des moments. Il existe des chasses infernales, ou un démon à cheval poursuit un damné en rupture d’enfer. Certaines sont peuplées de morts, spectraux ou solides, qui tuent le temps en attendant l’heure de monter au Paradis. Parfois, ils en sont incapables et réclament l’aide des mortels. D’autres s’intéressent si peu au Paradis qu’ils sortent des cimetières pour assassiner les vivants. Si vous avez de la chance, il s’agit d’un cortège de fées accompagnées de sorcières, venu inspecter les maisons. Elles récompensent les bonnes ménagères en leur accordant des années de prospérité, et punissent les souillons en les condamnant à la misère. Ailleurs, vents et orages signalent le passage d’une Chasse qui ressemble bougrement au chariot d’un dieu Thor à peine christianisé. D’autres dissimulent peut-être des sociétés secrètes ou des confréries dont les rites affadis nourriront charivaris et carnavals au cours de siècles suivants.

Certaines Chasses évitent les mortels, souvent par le moyen d’un vivant qui crie à tous les échos de s’écarter. D’autres n’ont rien contre un peu de compagnie, qu’il s’agisse d’une simple conversation à un carrefour… ou d’un enlèvement en bonne et due forme. Dans ce cas, parfois, le disparu se retrouve dans un autre pays et, à son retour, doit batailler pour se faire reconnaître.

Claude Lecouteux, qui s’était déjà penché sur des terreurs plus classiques, loups-garous et vampires, se livre là à un balayage de croyances qui ont prospéré pendant plus de mille ans, à l’échelle d’un continent, avant de s’éteindre peu à peu au XIXe siècle (et c’est dommage, quand on lit le paragraphe sur les « démons tournoyants qui abattent des arbres et démolissent les cheminées », on regrette que la météo ne soit plus présentée comme ça).

Des milliers d’auteurs anonymes ont bâti des légendes à partir de plusieurs fonds mythiques, romain, celte, germanique et slave, derrière lesquels on distingue des racines encore plus lointaines. Transcrites par des chroniqueurs, modifiées par des moines dont les versions « diaboliques » se sont répandues à leur tour dans le grand public, se mêlant à des récits du cru, elles ont évolué, muté, changé de protagoniste et de signification… 

Culte de morts, rites de renouveau, souvenirs flous d’anciennes divinités, récits païens et légendaire chrétien ont joyeusement partouzé pendant des siècles, donnant naissance à des hybrides dont le sens s’est plus ou moins perdu, ou s’est transformé. Lecouteux nous présente un vaste foutoir à des milliers de lieues des bons gros recueils de contes normés, normalisés et pasteurisés qui en sont l’ultime avatar (enfin, ultime... là comme ça tout de suite à vue de nez, je dirai que ce n'est pas tout à fait un hasard si Michael Myers s'en va traquer de l'adolescent le soir d'Halloween).

Bien sûr, ce livre a les défauts de ses qualités. Il est impossible de faire le tour d’un sujet aussi riche en 250 pages et parfois, on regrette que certaines pistes n’aient pas été poussées plus loin – une mention en une ligne d’une « armée des morts » japonaise, ou un paragraphe sur les Maruts indiens amènent à se demander jusqu’où il faut remonter pour trouver une source commune, ou même s’il y en a une. Parfois, des tangentes donnent autant à penser que le texte principal, comme l’histoire de cette sorcière jugée pour avoir assassiné un homme bien vivant, mais c’est normal aux yeux des contemporains : elle l’avait tué, fait cuire et mangée pendant un sabbat, avant de le ressusciter.

Au bout du compte, c’est une lecture stimulante, qui donne une idée plus juste des croyances de nos ancêtres que, disons au hasard, Vampire – The Dark Ages… qui, pourtant, s’inscrit parfaitement dans le paradigme d’une Chasse nocturne.

(Éditions Imago, 22 €)




5 commentaires:

  1. La version locale :
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Chasse-galerie

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  2. J'aime bien l'emprunt du canoë aux Amérindiens...

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  3. Dans le même genre, ici on a le Bonhomme Sept Heures, un vagabond maléfique qui kidnappe les enfants qui restent dehors après 19h. Certains linguistes pensent que c'est une déformation du "bone-setter" (rebouteux). Je trouve la glissade de l'un vers l'autre très savoureuse.

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  4. Ça m'a tout de suite fait penser à la Chasse-Galerie! Intéressant, je le met sur ma liste de livres à lire.

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