25/12/2014

Fouché, les silences de la pieuvre, d’Emmanuel de Waresquiel



Ah, les bonnes grosses biographies historiques ! Appétissantes comme une dinde aux marrons noyée dans le gras, denses comme des Christmas puddings, elles vont bien avec la saison. Certaines sont difficiles à digérer. D’autres, en dépit de leur masse, glissent toutes seules. Disons-le tout de suite, ce Fouché rentre dans la deuxième catégorie, sans quoi je ne vous en parlerai pas.


Si vous avez vu Le Souper, vous avez une image de Fouché, le terrible ministre de la Police de Napoléon. Il y rompt des lances avec Talleyrand pendant une heure et demie, et finit par y arrêter le sort de la France, entre deux plats. Rien n’y est faux, mais tout n’y est pas, loin de là.

Revenons en arrière, aux années 1760 et 1770, à la jeunesse sans heurts d’un petit bourgeois, fils de capitaine nantais. Trop frêle pour la marine, le jeune Joseph Fouché se dirige vers l’enseignement. Sans devenir prêtre, il enseigne dans les établissements de l’ordre de l’Oratoire. Pendant près de dix ans, il sera un paisible professeur de physique, aimé de ses élèves et apprécié de sa hiérarchie.

Et puis, la Révolution arrive et, en deux ans, notre homme bascule. Qu’est-ce qui change le « père Fouché », qui enseigne en soutane, en terroriste anticlérical ? Qu’est-ce qui fait de ce citoyen engagé à l’extrême-gauche l’un des tombeurs de Robespierre ? Qu’est-ce qui le métamorphose sur le tard en génie du renseignement ? À quel moment ce « grand flic » devient-il un homme d’État capable de faire et de défaire les régimes ?

Une autre question transparaît derrière ce cas particulier : qu’est-ce qui transforme des gens qui ont grandi dans l’atmosphère sentimentale et paternaliste du règne de Louis XVI en extrémistes qui vont entre-tuer pendant vingt-cinq ans ? La réponse reste à découvrir, même si Emmanuel de Waresquiel pointe à plusieurs reprises l’influence du catholicisme comme matrice de la pensée de tout le personnel de la Révolution, y compris parmi les athées les plus féroces. Quand on a été formé à penser en termes absolus et qu’on est convaincu de détenir la Vérité, quelle qu’elle soit, on ne sait tout simplement plus faire de compromis.

Cette biographie, pourtant appuyée sur des archives inédites, est résolument pointilliste. Comment mener l’enquête sur un homme qui a passé sa vie à détruire les papiers susceptibles de le compromettre ? Alors, certes, il reste des traces, des indices, des lettres, mais les témoins n’ont vu que ce qu’il voulait bien montrer, et les documents écrits émanent de quelqu’un qui mentait à tout le monde, tout le temps.

Beaucoup de brouillard, donc, ponctués de conditionnels, d’où émergent des anecdotes incertaines. Je donne la palme à une histoire à tiroirs de libération d’otage, soigneusement mise en scène par Fouché pour lui donner le beau rôle. Elle se déroule dans les forêts de Touraine en 1800, mais pourrait aussi bien prendre place au Mali, de nos jours, et montre d'intéressantes connivences entre autorités, rançonneurs et rançonné...

L’homme privé, encore plus insaisissable que l’homme politique, ne montre le bout de l’oreille que de loin en loin. Surprise : le terrible ministre de la Police, qui terrifie la France entière, est un bourgeois sentimental, fidèle à sa femme, adorant ses enfants, et très occupé à se construire un patrimoine immobilier à coups de fonds secrets (un voisin explique qu’« à chaque fois qu’une conspiration était découverte, on savait dans le bourg que M. Fouché allait acheter une nouvelle ferme »).

Au fil des pages, on découvre un bourreau de travail ; un maniaque des statistiques ; un obsédé du renseignement capable de dénicher des informateurs partout, y compris dans le lit de Napoléon ; un innovateur qui imagine aussi bien les passeports standardisés que l’enquête antiterroriste moderne ; sans oublier un ministre de la Propagande avant l’heure, qui a compris que la liberté de la presse était une excellente chose pour peu qu’elle soit cadrée par de judicieuses subventions à tel ou tel journaliste. Bref, là encore, quelqu’un d’étrangement moderne…

L’image d’ensemble n’est pas séduisante, mais cet étonnant caméléon politique finit par fasciner. C’est un pragmatique sans états d’âme, qui joue de tous les registres selon les besoins, l’ambiance du moment… et ses propres ambitions. Le chapitre sur les Cent-Jours, où on le voit « soutenir » le retour de Napoléon tout en lui savonnant consciencieusement la planche, est fantastique. Par comparaison, sa chute est presque décevante : à force de jouer avec des gens de sa force, Fouché a oublié les médiocres, les royalistes de base, et c’est eux qui le briseront, fin 1815. Un Conventionnel ayant voté la mort de Louis XVI, ministre de Louis XVIII ? Impensable, scandaleux ! Et comme il n’était plus aussi indispensable qu’il le croyait, on l’exile. Il vivra cinq ans hors de France, mourant d’ennui à petit feu, avant d’y succomber.

Fouché laisse en héritage une police qui changera peu tout au long du XIXe siècle (voire après). Il a aussi marqué la littérature. Balzac, Dumas, Hugo et beaucoup d’autres écriront des histoires pleines de policiers austères qui sont entrés dans la police comme en religion, ou des romans-feuilletons sur des machinations policières à base de complots et d’indicateurs… Bref, son ombre pèse sur la protohistoire du roman policier. (Un siècle après lui, le rôle du policier génial qui joue des médias comme personne sans oublier de monter des dossiers sur tout le monde a été repris avec talent par un certain J. Edgar Hoover, mais c’est Fouché qui l’a créé.)

Emmanuel de Waresquiel, biographe de Talleyrand et spécialiste de la Restauration, explique dans sa préface qu’il partait avec un préjugé défavorable sur Fouché. Au bout du compte, il finit par le couvrir de fleurs – hérissées d’épines, pour la plupart, mais quand même. Cette conversion, opérée à deux siècles de distance, amène à s’interroger sur le pouvoir de conviction qui devait être celui de Fouché vivant.

2 commentaires:

  1. Par rapport a la bio écrite par Zweig, ça donne quoi ?

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  2. Difficile à comparer : Zweig est un écrivain des années 30 qui se sert de Fouché pour parler de son temps et du totalitarisme. Waresquiel est un historien du XXIe siècle qui travaille dans un contexte plus serein... et avec des fonds d'archives inconnus du temps de Zweig.

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