08/02/2015

Aventures du baron de Münchhausen, de G.A. Bürger


Chaque époque a ses mythes. Ceux-ci ne venant pas tous seuls, chaque époque a aussi ses mythomanes et ses attracteurs de mythes. Au XVIIIe siècle, Karl-Friedrich-Hiéronymus, baron de Münchhausen, remplit ces deux rôles à lui tout seul, là où notre époque a besoin de BHL et de Chuck Norris.




Né en 1720, le véritable baron a servi dans les armées russes contre les Turcs avant de se ranger. De retour dans son Allemagne, il y a vécu de longues années tranquilles, à chasser et à raconter des souvenirs de plus en plus ébouriffants au fur et à mesure que les années passaient. Personne ne les a consignés sous leur forme originale, mais ils relevaient certainement plus de la mythomanie que du mythe.

En 1785, Rudolf-Erich Raspe, l’un de ses familiers, exilé en Angleterre, a eu l’idée de rédiger directement en anglais une première version de ses Aventures. Elle aura une abondante postérité outre-Manche. Ce premier texte est traduit en allemand l’année suivante – puis enrichi – par G.A. Bürger, qui en donne la version définitive.

Et voilà le baron devenu un personnage littéraire, catégorie « héros mythique ». Que fait-il ? En gros, il court aux quatre coins du monde pour y accomplir des exploits fabuleux. Certains collent à l’actualité des années 1740, du temps où le vrai baron était jeune, ou à celle des années 1780, du temps où le baron a commencé sa carrière littéraire, mais vu d’ici, les deux se confondent. Bürger a pris grand soin d’ajouter ici et là des pincées de vraisemblance : le baron croise d’authentiques figures du XVIIIe siècle, participe à une vraie expédition polaire, et ainsi de suite.

On le retrouve en Russie se battant contre les Turcs, comme le vrai baron. Après quoi, il devient esclave du sultan, ambassadeur du même sultan au Caire, se fait mercenaire au service des Anglais à Gibraltar. Et croyons-le sur parole, il aurait été se battre en Amérique sans ce monstre marin qui a interrompu son voyage « à trois cents miles du Saint-Laurent ».

Car dans le monde du baron de Münchhausen, il y a des monstres marins. Des tas. Il y a aussi une île de fromage où coulent des fleuves de lait, des mers de vin, des arbres à homards, des pois géants qui poussent jusqu’à la Lune, laquelle est peuplée de géants à la tête amovible.

Et quand ce n’est pas l’environnement qui déraille, c’est le baron qui se laisse emporter. Égaré sur un iceberg, il tue à lui tout seul des milliers d’ours polaires, ce qui inspire à l’impératrice de Russie le désir de l’épouser. Il décline poliment – et nie que l’impératrice soit morte du chagrin que lui cause son refus – et part étudier l’Etna, ce qui lui permet de rencontrer Vulcain et Vénus.

C’est aussi un monde où il ne faut pas jeter son manteau sur un chien enragé, parce qu’il va le contaminer, et vous aurez un manteau enragé qui attaquera vos autres vêtements dans la penderie ; un monde où un chasseur avisé apprend a faire tellement peur aux animaux qu’ils sautent hors de leur peau, ce qui évite de l’endommager d'un coup de fusil, etc.

Tout ce délire est raconté dans un français impeccable, pastichant le style du XVIIIe jusque dans les imparfaits du subjonctif. (La traduction est de Théophile Gautier fils, avec en prime, des reproductions des gravures de Gustave Doré. Tiens, à propos de ces gravures, il faut les avoir vues pour réaliser à quel point le film de Terry Gilliam s’en est inspiré – et il faut avoir vu le film pour comprendre ce que Terry Gilliam a apporté de personnel aux aventures du baron.)

Bref… à quoi ça sert, tout ça ? À rien, sinon à apporter un poil de légèreté dans une époque lugubre. On aurait bien besoin d’un Münchhausen du XXIe siècle qui nous raconterait comment il a inversé le réchauffement climatique – à vue de nez, il suffirait qu’il fâche assez Vulcain pour déclencher de très grosses éruptions volcaniques, et le tour serai joué. Ou comment il a réparé à lui tout seul l’atterrisseur de Philae à l’aide de l’un des vautours à trois têtes qui servent de montures aux Sélénites. Ou même comment il a mis un terme aux bisbilles russo-ukrainiennes avec l'aide de ses amis le colosse, l'homme aux yeux d'aigle et l'homme le plus rapide du monde. Oui, décidément, le baron nous manque.


Ed. José Corti, collection Merveilleux, 16 €.

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