09/03/2015

Yeruldelgger


Ce polar débute sur l’aveu (par son auteur) d’une supercherie : le mystérieux Ian Manook est en fait Patrick Manoukian, un grand baroudeur devant l’éternel qui a fait le journaliste, fondé une agence de communication et même œuvré dans l’édition jeunesse en publiant des magazines sur Goldorak, Candy, Ulysse 31, X-Files. Un aimable roublard, donc, qui avoue sa faute pour se la faire pardonner à moitié. Son passif de routard multirécidiviste lui a par contre donné une idée géniale : raconter un polar en Mongolie. On y suit Yeruldelgger Khaltar Guichyguinnnkhen, commissaire de son état dans la cité boueuse d’Oulan-Bator. Un gars compliqué, ce Yeruldelgger : autrefois marié avec la fille d’un gros ponte de la mafia, sa vie a basculé avec la mort de sa fillette, victime d’un enlèvement visant à inciter son père à ne pas enquêter sur certaines malversations. Sa femme en deviendra folle, son autre fille apprendra à le haïr tandis que sa carrière ne sera désormais plus qu’une dégringolade en roues libres. Et un soir, on retrouve 3 cadres chinois dans leurs usines, massacrés. Ça pue l’affaire politico-économique. Yeruldelgger en a un peu rien à foutre car une autre affaire vient l’accaparer quand il retrouve le corps d’une fillette enterrée dans la steppe. Il y aura des flics corrompus, des fusillades, des moines de Shaolin, des néo-nazis avant que ces deux affaires ne soient bouclées.

Pour être tout à fait franc, ce n’est pas un polar d’une grande qualité policière. Manoukian l’avoue : il n’y entend rien à ce genre, son récit est une excuse pour raconter la Mongolie. Ça donne une intrigue inutilement compliquée, de nombreuses redites et un abus de scène où le protagoniste perd connaissance ou est sauvé in extremis par un tiers. Non, la grande force de ce bouquin, c’est ce pays qui a le cul entre deux chaises : d’un côté une vie dans des yourtes avec des traditions ancestrales où le chamanisme est primordial, de l’autre des iPads, des compagnies qui s’accaparent les richesses du sous-sol mongol et des gens perdus au fin fond de la steppe mais qui regardent CSI à la télé. C’est dans ce choc culturel permanent que ce polar est plaisant. Les grands espaces, le vent qui souffle à l’infini, les visages burinés, la multitude d’us et coutumes. Mais aussi le nationalisme débile, le pognon roi, la pauvreté des villes, la sauvagerie du capitalisme chinois.


Le polar ethnique est un créneau très porteur. Manoukian s’en sort très bien en recyclant tous ses souvenirs d’autostoppeurs. Il y arrive si bien qu’il réussit à entourlouper le lecteur pour lui faire oublier que les flics en bout de course et jusqu’au-boutistes, on en a déjà treize à la douzaine, et que son récit est dans le fond du déjà-lu. Son décor est si dépaysant qu’il cache la misère et permet à l’auteur de collectionner les prix littéraires. Mais maintenant que le succès l’oblige à écrire une suite (Les Temps sauvages) l’effet de nouveauté va se dissiper et il va falloir assurer sur la forme autant que sur le fond. La posture d’auteur de polar qui n’en lit jamais ne sera pas tenable éternellement. Reste cette Mongolie fascinante qui a encore pour idole un Khan responsable de plus de morts que Staline et Hitler réunis.

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