09/04/2015

Original Sin de Jason Aaron et Mike Deodato

J'avais initialement prévu d'aborder d'autres sujets pour mon premier post sur ce blog, mais un défi que je ne pouvais ignorer m'a été lancé. Je le relève donc avec plaisir pour vous parler non seulement comics, mais, puisque c’est autorisé ici, de gros comics bien mainstream qui tâche. Panini vient de terminer la publication française du dernier événement Marvel, Original Sin. Sous tous rapports, c'est la série parfaite pour faire le point sur la politique éditoriale Marvel qui a court depuis une bonne dizaine d'années.


Rembobinons : Dans les années 90, les crossovers Marvel consistaient à publier chaque chapitre d'une histoire dans une série séparée, dans la même famille de titres pour les plus restreints, ou à travers tous les titres Marvel pour les plus larges. C’est un modèle nécessitant une coordination très forte entre les équipes créatives et qui est centré, par nécessité, sur l’univers ou les histoires qui s’y déroulent.
Ce modèle a éclaté au début des années 2000 avec la montée en puissance des super-héros au cinéma, pour se reconstruire autour de la notion de licence. Il correspond, concrètement, au passage de relais entre les X-Men, série phare de la décennie 90 (c'est le dernier grand "million seller" de Marvel, et l'un des derniers tout éditeur confondu avec Spawn) et les Vengeurs. Soit la mise au ban de tout un pan de l’univers Marvel, dont les droits cinématographiques sont acquis à la Fox (1), au profit d’une famille titre gérée directement par la maison des idées.
(1) Il en résulte la construction de deux univers Marvel parallèles au cinéma, un cas unique et passionnant sur lequel je reviendrais peut-être à l'avenir. Spider-man est lui isolé chez Sony, mais des accords ont récemment été conclus avec Marvel pour permettre son utilisation dans le cadre de la franchise Avengers.
Deux crossovers en particulier font office de charnière: Avengers Disassembled et Civil War. Tous deux sont soucieux à la fois de l'histoire qu'ils construisent et des modalités éditoriales en passe de s'imposer. Ce sont de fait les deux derniers events un tant soit peu intéressant proposés Marvel, du moins à date.

De Civil War au récent Original Sin, c’est donc le même modèle qui marque les années 2000/2010 (2). Une ligne directrice, prenant la forme d’une série limitée, sert de colonne vertébrale à l'ensemble. Chaque série dispose ainsi d'un outil pour construire les années à venir, et ce en toute indépendance du crossover lui-même. Prenons par exemple Secret Invasion: nos héros découvrent que les Skrulls, une race de métamorphes, ont remplacé depuis plusieurs années de nombreux héros et vilains. La découverte du subterfuge déclenche leur plan d'invasion. La série limitée principale est le récit de cette dernière, tandis que chaque série régulière imagine les conséquences de cette  découverte. On souhaite ramener tel personnage? Facile, en fait c'est son double Skrull qui est mort et l'original était en stase quelque part. On veut se débarrasser de tel autre? Et hop, en fait il s'agit d'un Skrull, le vrai ayant disparu depuis longtemps.
(2) On notera une (légère) exception avec Avengers vs X-Men, en partie parce que l'idée d'une nouvelle rencontre entre les deux groupes traînait dans les esprits depuis la dernière en date dans l'excellent Blood Ties. Mais malgré un crossover un cran au-dessus du lot, la politique Marvel aura tout de même raison de ses conclusions, dont les impacts sont cantonnés au monde mutant, en marge des séries "core" de la maison des idées.
Et ce, sans qu'aucun lien ne soit jamais établi entre ces remplacements et l'invasion elle-même. Vous voyez poindre les problèmes... Au pire, la série est viciée avant même son départ par un concept probablement intéressant sur le plan de la licence, mais crétin sur le plan artistique - au hasard, World War Hulk, baston de super-héros crasse à peine digne d'un annual et dont même Romita Jr ne trouve rien de plus intéressant à en faire que des splash pages à tout va. Au mieux, on se retrouve avec une série dont les concepts sont prometteurs, comme pour Secret Invasion, mais dont la réalisation vire rapidement au cauchemar en raison des contraintes éditoriales qui pèsent dessus.


Toutes ces explications nous ramènent à Original Sin, qui s'inscrit complètement dans cette perspective et la pousse même encore un peu plus loin. Tout commence avec l'assassinat et le vol des yeux du Gardien, être omniscient faisant office d’observateur de la Terre. Contraint par un vœu de non-ingérence (qu'il ne respectera pas toujours, aux grès des besoins des scénaristes peu soucieux de la cohérence du personnage), il se contente d'enregistrer inlassablement les événements. Original Sin démarre donc comme une enquête policière façon Super-Héros, dans une tonalité plutôt rafraîchissante pour Marvel.

C'était sans compter la capacité inénarrable de Marvel à pourrir le concept avec une direction complètement absurde. Au cours des premiers épisodes, les yeux du gardien, qui font office de magnétoscope (et oui, c’est déjà n’importe quoi à ce niveau, mais attendez un peu que je finisse le paragraphe !), sont retrouvés. Leur voleur libère leur contenu, révélant au monde de nombreux secrets, des plus bénins (un quidam à proximité apprend que sa femme le trompe) au plus grave (Voir le spin-off Hulk/Iron Man que j'évoquerais dans un deuxième article). Chaque scénariste repart donc avec le choix d'un "secret" à révéler, lui permettant de reconstruire, selon ses besoins pour les années à venir, les bases de sa propre série.

Et en jeu de rôle ?
Curieusement, cette simplification à l'extrême rend l'histoire principale d'Original Sin assez facile à reprendre en jeu de rôle. Quitte à retravailler un peu les indices, l'enquête fourni un bon fil directeur qui apporte son lot de révélations et de rebondissements, jusqu'à une conclusion pas piquée des vers.
Elle offre par ailleurs un excellent concept d’équipe à dimension galactique réutilisable en l’état. Ses avantages sont nombreux. Peu visible de l’univers Marvel, elle peut justifier la création de personnages originaux au sein d’un univers déjà bien balisé, tout en restant crédible. Elle permet par ailleurs de se passer du côté « paladin » des super-héros classiques et d’explorer des questions morales peu courantes dans cet univers.

En parallèle, la série limitée Original Sin elle-même se concentre sur l'enquête du meurtre du gardien, qui doit amener à révéler "le plus grand secret de l'univers Marvel". Sauf que les impacts de la série ont été décidés au début de celle-ci, afin de justifier, tout au long de l'event, l'étiquetage "Origin sin" d'un maximum de titres Marvel. Les conclusions n'ont plus aucune importance à ce stade. Résultat: désintéressé complètement par ce qu'ils écrivent, l'équipe artistique pond un ensemble de numéros sans queue ni tête. Une intrigue posée ici est oublié à l'épisode suivant, les motivations des personnages sont passées à la trappe, leurs décisions et actes sont contradictoires et incompréhensibles...

Marvel a au moins simplifié le travail du commentateur, puisque Original Sin, plus encore que ses prédécesseurs, peut se résumer en deux mots: blougi boulga.

3 commentaires:

  1. pourtant jason aaron est le meilleur des meilleurs avec Scalped et Punisher max. qui sont les meilleurs comics et de loint !
    dommage qu'il ait raté son coup !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. C'est tout le tragique des events, bien noté par M. Slawick Charlier : le talent du, voire des scénaristes impliqués, est systématiquement sous-employé, voire saboté, par des contraintes grotesques, ou plus exactement une conception grotesque : chaque personnage de premier plan, et chaque équipe, est une sorte de gros bloc de caractéristiques simplettes drainant mécaniquement un lectorat donné. Il suffit de les faire interagir avec assez d'explosions, et ces lectorats viennent s’additionner comme les veaux à l'abattoir. Ainsi, plus il y a de tronches connues (et d'explosions), mieux c'est. Et pour donner à chaque tête d'affiche de ces castings pléthoriques une surface suffisante pour attirer le gogo, forcément on simplifie la trame générale... voire on la torche. Cf. Axis, le dernier event en date : j'ai beau être un fan-boy de Rick Remender, qui a fait de l'excellent avant, pendant et après, Axis est bien raté, et correspond en tout point à ce que notre contributeur relève pour Original Sin. Il est peut-être même pire.
      Et quand je vois les annonces de Marvel pour "Secret Wars"... j'ai vraiment peur.

      Supprimer
    2. D'autant qu'il y a des choses plutôt bien côté séries régulières, où les équipes artistiques ont un peu plus les mains libres, ce qui prouvent que leur pool d'auteurs et de dessinateurs est de qualité.

      PS: On peut éviter les "M. Slawick Charlier" ici hein, Slawick, c'est bien aussi ,-)

      Supprimer