17/08/2015

Belphégor, d’Arthur Bernède (1925) et de Claude Barma (1965)




Il était une fois Arthur Bernède. Né en 1871, mort en 1937. Ami de Gaston Leroux. Presque 250 romans au compteur, et dans tous les genres : policier, histoire, romans d’amour et autres fantaisies patriotiques. Plus des scénarios de film. Plus du journalisme. Plus la vice-présidence de la société des Gens de Lettres. Sans oublier une moustache dont l’entretien devait l’occuper plusieurs heures par jour.

Dans sa surabondante production, vers le milieu des années 20, se trouve un roman intitulé Belphégor. Il se trouve gratuitement sur liseuse… et je vous le déconseille si vous n’êtes pas un amateur endurci de littérature populaire. Pour le situer, disons que c’est un sous-Fantômas mâtiné de sous-Lupin. Un détective privé génial assisté par sa fille et vite flanqué d’un jeune journaliste, y affronte l’inévitable criminel sinistre, qui cherche à soulager le Louvre du trésor d’Henri III, avec l’aide involontaire d’un policier gaffeur qui tombe dans tous les panneaux. Il y a une intrigue sentimentale, une pointe de critique sociale contre les nouveaux riches, mais surtout des plans machiavéliques qui semblent sortis d’un mauvais scénario de L’Appel de Cthulhu et des fins de chapitre à la Rocambole, du genre « Qu’allait donc faire le bossu dans ce lieu sinistre ? »

Belphégor s'accorde un instant de détente

Quarante ans passent. Nous sommes en 1964. Claude Barma et Marcel Jullian, à recherche d’un feuilleton à proposer à l’ORTF, tombent sur ce premier Belphégor… et c’est le début d’une cascade de miracles.

Premier miracle, ils optent pour une adaptation à la dynamite. Du roman, il reste l’argument, « un homme masqué s’introduit dans le Louvre la nuit et tourne autour de la statue du dieu Belphégor », trois noms propres et peut-être une ou deux répliques. Tout le reste est une création. Certes, l’intrigue principale reste policière. Vaguement. De loin. Par temps de brouillard. Mais elle est enrichie d’une solide dose d’occultisme, où se mélangent joyeusement les Rose+Croix, l’alchimie, l’hypnose et tous les miasmes qui traînaient dans l’air de ces années-là. Le « fantôme du Louvre » n’est plus un banal cambrioleur, mais un étrange surhomme flanqué d’un mystérieux enfant.

Second miracle, la très raisonnable ORTF a embrayé et diffusé le résultat à 20 h 30.

Troisième miracle, sous l’influence de Belphégor, la France cartésienne des Trente Glorieuses a collectivement pété un câble. Dix millions de téléspectateurs dans un pays sous-équipé en téléviseurs. Les acteurs harcelés de « qui est Belphégor ? » dès qu’ils sortent dans la rue. Le général de Gaulle glissant une allusion à la série pendant une conférence de presse. Avant Lost, il y a eu Belphégor.

Quatrième et dernier miracle, cet emballement était mérité.

Je ne vais pas prétendre que c’est d’un dynamisme fou[1]. Si votre truc, c’est Tarantino ou Game of Thrones, vous aurez l’impression d’être enchaîné devant un épisode de Derrick. Nous sommes dans les années soixante, on dîne en ville, on pratique l’art de la conversation, on expose ses émois dans des termes mesurés et parfois avec un petit subjonctif (mention spéciale à la voix off du résumé-des-épisodes-précédents, qui emploie des expressions qu’il faut être vieux pour comprendre[2]). Bref, c’est bavard, mais…

Mais il y a des digressions bizarres, sans rapport apparent avec l’intrigue, dont le long clin d’œil à Charles Fort qui ouvre le premier épisode.
Mais il y a une galerie de personnages secondaires cinglés, de la vieille lady collectionneuse de phonographes au sbire qui a des problèmes familiaux en passant par un gardien de musée à qui je ne confierai pas un tamagochi.
Mais même les personnages les plus monolithiques, comme le commissaire, se révèlent différents de ce qu’ils semblaient être lorsque l’on a fait leur connaissance. Mais il y a Paris et sa banlieue, filmés sous toutes les coutures, ses pavillons de banlieue suspects, ses appartements élégants ou bourgeois, ses monuments crasseux, son marché aux Puces…
Mais il y a le Louvre, reconstitué en studio, avec ses tombes, ses statues et ses bas-reliefs, dont on oublie vite qu’ils sont visiblement en plâtre.
Mais il y a une distribution pleine d’acteurs de qualité, y compris un méchant estampillé « Comédie française »[3] qui en fait trop, mais très justement.

En dehors de faire passer quatre heures quarante divertissantes, ce qui n’est déjà pas si mal, Belphégor s’avère riche d’enseignements pour le rôliste moyens. Parmi eux :

1) Les motivations à la con marchent. Notre héros se passionne pour l’affaire du fantôme après avoir lu la presse. Dix lignes dans un journal lui suffisent, il court se faire enfermer dans le Louvre pour y démasquer le fantôme. Quoi de plus naturel ?

2) Il y a une différence entre « ennemi » et « adversaire ». Être dans le camp des méchants est une chose, être méchant à plein temps en est une autre. L’étrange vieille lady sympathise avec le policier, la femme fatale a une relation trouble avec le jeune héros, et ça suffit à redonner du grain à moudre pendant plusieurs épisodes, alors que s’ils étaient monolithiques comme un PNJ, tout serait bouclé en une heure.

3) Ça ne fait pas de mal de jouer sur les sentiments. Une paire de triangles amoureux où figurent indifféremment « méchants » et « gentils », et vous avez de quoi occuper des scènes entières, et justifier des comportements impossibles autrement.

4) Mais si, le scénario se tient, ce n’est pas ma faute si les scènes d’explication ont été coupées au montage. On ne comprendra jamais vraiment pourquoi le héros, qui a tout compris très vite, s’obstine à ne rien dire pendant des semaines. On ne saura jamais qui est ce gamin qui sert de poisson pilote à Belphégor. Le McGuffin qui faisait courir tout le monde dans les premiers épisodes passe à la trappe dans le dernier et tout le monde s’empresse de l’oublier. Etc. Chacun en trouvera d’autres à sa guise, le filon est riche.

5) Plus c’est gros, mieux ça passe. Bien sûr que le Louvre est truffé de passages secrets ! Bien sûr que les méchants s’y sont installés comme des souris dans un gruyère ! Bien sûr que la femme fatale a une sœur jumelle ! Bien sûr que la jumelle est morte… ou pas !

Et donc, il faut avoir vu Belphégor. Idéalement, les quatre épisodes en un week-end.

(En DVD, environ 17 €.)




[1] Mais il faut comparer ce qui est comparable. Par rapport aux productions de l’ORTF, c’est à la limite du frénétique.
[2] Du genre « une jeune femme très lancée ».
[3] Clin d'œil des scénaristes : chez Bernède, le méchant avait un nom allemand. Son successeur des années soixante porte un prénom russe et un nom anglo-saxon.

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