13/09/2015

La magie à Paris, de René Thimmy (1934)

Les dessous de Paris, épisode 2

Je ne sais rien de René Thimmy, sinon que dans les années 1934 et 1935, il a signé une paire de best-sellers : La magie à Paris et La magie aux colonies. Je n’ai pas (encore) lu le second, mais tous deux se trouvent sans grand mal sur Internet. Alors, quand après mon billet sur Les nuits secrètes de Paris, un gentil lecteur m’a recommandé La magie à Paris, j’ai décidé d’aller y voir.



Quand je parle de « best-sellers », je ne blague pas. Pour vous donner une idée du phénomène, le livre fait allusion aux événements de février 1934, et a donc été publié au plus tôt en avril de cette année. Mon exemplaire, achevé d’imprimer en octobre 1934, porte la mention « 14e édition » (nous dirions « tirage »). Même en imaginant un éditeur légèrement pipoteur, ou petit tirage au début, ça a dû finir par chiffrer…

Exactement comme son lointain successeur Guy Breton, René Thimmy se prétend journaliste et s’aventure dans l’arrière-monde parisien pour les besoins d’une enquête. Il est guidé par l’inévitable vieil occultiste bienveillant, emploi tenu par Eleuthère K., qui vit près d’une église pour bénéficier de son aura protectrice. Il s’adjoint aussi, ponctuellement, une demoiselle à la vertu intermittente prénommée Loulou, et une certaine Gladys, Américaine excentrique de son état.

Qu’avons-nous au menu ?

Eh bien, saviez-vous que des aspirants immortels tenaient des rites d’origine carthaginoise au bois de Boulogne ? Qu’il y avait assez de musiciens de jazz et de serviteurs afro-américains à Paris pour que des cérémonies vaudou aient lieu dans la forêt de Saint-Germain-en-Laye ? Que satanistes et lucifériens pullulent dans les beaux quartiers ? Qu’ils ont leurs fournisseurs attitrés d’objets sacrés, récupérés de manière diversement honnêtes, mais bon à profaner lors de messes noires ? Qu’un sérieux institut de parapsychologie se penche sur l’énigme des chiens qui parlent ? Que parmi les mages et les sorciers, Thimmy va consulter un… chiropracteur, pratique perçue comme étrange et magique ? Que les fumeurs d’opium sont en danger d’être attaqués par des incubes ou des succubes, dont certains sont de provenance angélique ? Et que les plus démoniaques font des enfants à leurs victimes, d’ailleurs un enfant monstrueux grandit discrètement, dans des appartements écartés d’un hôtel particulier ? Ah, et vous vous souvenez que je vous ai parlé de la Synarchie, il n’y a pas très longtemps ? René Thimmy est allé voir les Polaires, dont les chefs communiquent avec l’Agartha (qui annonce d’effroyables catastrophes pour les années à venir). Et je vous épargne des visites plus conventionnelles parmi les médiums, les conférenciers qui prospèrent sur la foi en l’occultisme, sans oublier les envoûteurs et la mage égyptienne d’origine belge, comme tout le monde.

Le meilleur morceau, à mon sens, est un passage par la case « légende urbaine », avec une explication surnaturelle à l’histoire des « piqueurs du métro », qui refait périodiquement surface depuis les années 20. Détail piquant : le sorcier piqueur, s’étant fait piquer par la police, opte pour la franchise, explique en détail ce qu’il fait du sang de ses victimes… Riche et célèbre, il est aussitôt considéré comme fou par des autorités prosaïques et peu désireuses de faire du scandale pour un délit passible de « huit jours de prison avec sursis ». Il est donc relâché séance tenante contre la promesse de se tenir sage à l’avenir. Et pourtant, ce qu’il fait avec ses petites aiguilles est abominable… sur le plan astral.

Ce vaste fourre-tout bourré de n’importe quoi est doté de tous les signes extérieurs de la vraisemblance – articles de presse, mention d’intellectuels de renom, détail des lieux et des dates, et ainsi de suite. Thimmy écrit dans un style un peu plus pesant et sensiblement moins ironique que Les nuits secrètes de Paris, mais avec beaucoup plus de sexe presque explicite, ce qui explique sans doute ses ventes. Cette version de l’arrière-monde est donc peuplée de sorciers pervers, de fausses ingénues, de couples discutables et de francs partouzeurs. Ils volent assez nettement la vedette aux « intelligences de l’extérieur » qui tuent à distance les initiés trop proches de certaines vérités dérangeantes et autres mages bienveillants…

Au bilan, pour une quinzaine d’euros sur e-bay, vous avez assez de matière pour plusieurs campagnes de Maléfices (en reculant dans le temps) ou de L’Appel de Cthulhu (en remplaçant les incubes par l’inévitable Chose indicible). Et passage, vous aurez eu plusieurs occasions de vous marrer, ce que les livres de jeu de rôle offrent somme toute assez peu.

Quant à Paris... il faudrait refaire une telle « enquête » une fois par génération, en adaptant son contenu aux obsessions de l'époque. René Thimmy dans les années 30, Guy Breton dans les années 60. On a manqué les années 90, en tout cas à ma connaissance, mais l'échéance de 2020 approche à grands pas. 



3 commentaires:

  1. Thimmy serait l'alias de Maurice Magre (https://fr.wikipedia.org/wiki/Maurice_Magre).

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  2. Si tu n'as pas lu Les Incidents de la Nuit de David B. ici même chroniqués, tu devrais. C'est vraiment dans cet esprit, avec en plus la cosmogonie tordue de David B.

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  3. Et par Les incidents de la nuit, on retombe sur Rue des Maléfices, qui m'a beaucoup marqué il y a... longtemps. On peut y ajouter Histoires maléfiques, de C. Seignolle, et on commence à avoir un petit vade-mecum du Paris bizarre...

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