28/09/2015

Le Chemin des dieux


La recette est connue : vous prenez un personnage passe-partout, vous le plongez dans une situation compliquée au sein d’un décor déconcertant, et quand il touche le fond et semble avoir tout perdu, vous révélez aux lecteurs qu’en fait, l’univers est magique et que le héros est un élu. Et à la fin, il a trouvé sa place. Ça s’appelle de l’urban fantasy, et Neil Gaiman le fait très bien.

Donc, cette fois-ci, c’est l’histoire d’Achille, un type lambda, qui reçoit un coup de fil d’un vieux pote (Francis) qui vit au Japon. Achille est parti du Japon il y a une douzaine d’années et il y retourne sur un coup de tête car son amour d’alors (Uzumé) est en danger. Il débarque à Tokyo, découvre que Francis s’est suicidé et tout va aller alors de mal en pis. Il va faire une incroyable série de rencontres iconoclastes qui vont le plonger au cœur du mythe nippon. Rien n’est ce qu’il parait être… aux yeux d’Achille. Parce que le lecteur verra l’auteur venir avec ses péniches aux pieds tant c’est cousu de fil blanc comme livre. Il n'y a pas besoin de sortir de St-Cyr pour comprendre que le lutteur de sumo qui se fait appeler Tanuki est un véritable tanuki. Surtout que le 4ème de couverture vend la mèche en déclarant "Achille va pénétrer dans un monde oû se mêlent l’éternel et l’éphémère, la tradition et la modernité, un monde que les dieux intemporels n’ont jamais abandonné". C’est limite si on ne vous donne pas le nom de l’assassin avec.

Et donc le Japon, terre étrange avec des gens pas comme chez nous. Certes, certes. Le bouquin est rempli de « Les Japonais sont comme si… » et autres « Ouais, mais là-bas, c’est pas pareil, la fragilité du moment est vécue comme la force de l’intemporalité éphémère face à la beauté de la simplicité du vrai. » Je caricature, mais vous voyez le genre. L’auteur est sincèrement amoureux du Japon (il y a d'ailleurs vécu 4 ans) et de tout que ce pays embrasse, sauf que personnellement, les aphorismes zen et la beauté de la philosophie de la simplicité face au monde qui va trop vite, ça m’ennuie profondément. Je n’aime pas qu’on me tartine à longueur de pages que les Japonais savent savourer l’instant présent et le cycle de toute chose. D’autant que je suis très loin d’être un nippophile averti (je suis plus Rokugan, on s’entend) pourtant je n’ai rien appris de nouveau sur le Japon. Je savais déjà ce qu’était un kitsune, j’ai vu assez de dessins animés des studios Ghibli pour me douter de l’élasticité du scrotum du premier tanuki venu, je sais très bien ce que hurle Ken à chaque coup spécial dans Street Fighter 2… Bref, on me vendait du dépaysement, mais dans les faits on m’a servi un Japon de surface. Désolé, mais je ne suis pas tombé en bas de ma chaise quand Amaterasu s’est invitée dans le récit, parce que c’était téléphoné au possible.

Et l’autre truc qui fait que ça n’a pas marché avec moi, c’est Achille, le protagoniste de tout ce merdier. Jean-Philippe Depotte vient du monde du jeu vidéo. Ce n’est pas un mal en soi, mais du coup l’auteur a adopté une technique qui est efficace quand on fait du game design : son héros est une page blanche pour que le lecteur puisse aisément se substituer à lui et ainsi se sentir plus impliqué. Ça marche super bien quand on est en vue subjective avec une grosse arme à la main en train de tuer des nazis (ou des Templiers, je ne suis pas sectaire), un peu moins quand on essaye de raconter de l’urban fantasy. Car Achille, c’est une coquille vide. On comprend qu’il était amoureux transi de son intouchable spécialiste de la cérémonie du thé (bonjour l’autre cliché japonais) et qu’il est parti quand il a osé la frôler de la main et qu’elle l’a mal pris, mais en dehors de ça, zobi la mouche. Son amitié indéfectible avec Francis, on n’en sait rien. La vie qu’il abandonne pour retourner subitement à Tokyo, on ne la connait absolument pas. Or Achille, il est le point focal des 550 pages de ce roman. Pourtant je ne peux pas vous dire s’il est brun ou grand, ce qu’il aime manger en hiver, car il n’est qu’un truchement assez grossier pour accéder à cette guerre divine qui se joue. Idem, on parle très tôt de l’Incident, une catastrophe mystérieuse qui frappe l’île et qui force les étrangers à fuir tandis que le pays s’enfonce dans la crise, mais ce n’est absolument pas traité.

Je suis allé au bout du bouquin pour voir si j’avais loupé un truc, mais non, toute la narration se déroule bien sagement comme l’urban fantasy l’exige. Quand un personnage de Street Fighter 2 est devenu un dieu, j’ai été aussi surpris que quand David Pujadas annonce que les chiffres du chômage sont encore à la hausse ce mois-ci.


Le seul cliché qui manquait, c’était les ninjas. Je les ai presque regrettés.

1 commentaire:

  1. c'est vraiment bon tes critiques de boukin !je sais pourquoi je suis fidèle à ce blog ! zobi la mouche !

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