22/12/2015

Eclipse Phase


Cela fait quelques années que les livres de JdR de 400 pages et moi, nous ne sommes plus copains. Je préfère 124 pages en A5 qui vont à l'essentiel qu'un nouvel univers encyclopédique où tout est décrit et me force donc à retenir des tonnes de détails qui n’apparaîtront sans doute jamais en jeu. Avec l'expérience, je me contente d'un décor de cinéma (le légendaire village western qui n'est finalement constitué que de façades) au lieu d'éplucher des suppléments qui listent le contenu de chaque salle d'un musée. Pourtant, j'ai fait une exception avec Eclipse Phase, qui se pose pourtant là en terme d'univers étouffe-chrétien.

Tout se passe 10 ans après la Chute, l'apocalypse terrienne qui a vu plusieurs IA se retourner contre l'Humanité, forçant les 5% de la population mondiale ayant survécu à cette guerre asymétrique à fuir la planète pour trouver refuge dans l'espace. Car c'est le futur, l'homme a transcendé sa nature et peut désormais changer de corps à volonté en se téléchargeant dans un clone, une machine biomécanique, un animal amélioré ou même rester sous une forme purement numérique sur un serveur. En cavale dans le système solaire, la Transhumanité a rapidement investi des habitats variés : station spatiale, planète en cours de terraformation, astéroïde creusé... Et ainsi éparpillés dans tout le système solaire, les survivants se sont réorganisés selon une grande variété de systèmes socio-politiques, de l'anarchisme post-Snowden au conservatisme pro-viande. Et comme maintenant l'être humain peut changer de corps comme de chemise (et peut également créer des doubles de lui-même, ou ralentir/accélérer le temps dans des simulations informatisées), les lois terriennes ne s'appliquent plus vraiment. Le vivre ensemble prend un nouveau virage quand tu peux investir le corps d'un poulpe de l'espace ou t'incarner dans une nuée de nanobots.

Eclipse Phase pose donc des tas de questions sur l'identité. Si je fais une copie numérique de moi et que je la colle dans un nouveau corps, au bout de combien de temps on peut considérer que c'est un être à part entière ? Et dois-je partager mes richesses avec cet alter ego ? Est-il légalement mon héritier ? Et si la technologie permet de construire à peu près n'importe quoi avec des nano-usines, quelle est la valeur ajoutée des individus ? Que peuvent-ils imaginer qu'une IA évolutive ne serait concevoir ? Et surtout, qu'est-ce qui s'est passé sur Terre pour que ça merde aussi intensément ? On dit que les IA rebelles ont quitté la planète via des portes dignes de StarGate en emportant avec elles les copies numériques de la majorité des victimes de ce remake de la révolte des machines de Terminator. Mais pour aller où et pour foutre quoi ?

Comme c'est un univers vaste et complexe, le jeu est livré avec un axe principal : les joueurs incarnent des agents de Firewall, une conspiration vouée à protéger la transhumanité des dangers qui la guettent. Car les hommes n'ont pas le cul sorti des ronces : il y a des virus non-euclidiens, d'étranges aliens à la bordure, des pouvoirs psy cheloux... C'est un peu Delta Green dans l'espaaace, cette histoire. Et s'il n'y a aucun scénario dans le livre de base, mais on comprend assez vite que le scénario-type est : Firewall vous envoie en mission dans un coin du système solaire où les gens ont adopté un étrange mode de vie, vous devez enquêter sur un mystère ayant un lien avec des IA, qui va vraisemblablement vous obliger à faire des choix moraux douteux qui vont vous faire vous poser des questions sur les véritables motivations de vos employeurs tandis que vous ferez tout exploser derrière vous. 

Et pour peu que cet axe de jeu ne vous intéresse pas, il est possible de jouer dans d'autres ambiances. Vous souhaitez sauter de planète en planète via des trous de ver ? C'est possible. Vous préférez des missions d'infiltration sur une Terre dévastée, façon Destiny ? On peut. Que dites vous de mener des enquêtes dans un univers où une sauvegarde de la victime peut être réincarnée et où l'emploi du temps et les déplacements des coupables sont accessibles en ligne ? Banco. Mars peut être décrit comme un décor western à la Firefly/Serenity, il est donc possible de retrouver cette ambiance à base de vaisseaux spatiaux transportant des vaches. Mais on peut aussi faire du Alien, du Aliens ou du Interstellar. Il y a vraiment beaucoup d'espace de jeu, c'est dément.

Par contre, les règles de jeu sont assez peu intéressantes et compliquées pour pas grande chose. Elles ont été écrites par des ingénieurs qui trouvent super ludique de demander à un joueur de répartir 1 000 points de création en guise de bienvenue dans leur jeu. Elles ont un autre gros défaut : quand vous changer de corps d'accueil (ce qui arrive souvent dans un jeu basé sur ce concept même), il faut refaire un tas de calculs à la con. Je ne saurais que trop vous conseiller le Projet Moonlight, qui vous permettra de motoriser tout ça de manière bien plus sexy en utilisant des mécaniques en adéquation avec la thématique principale du jeu.

Autre chose : c'est un bouquin qui vous parle d'univers qui n'existent pas encore mais qui ne vous les montre jamais. C'est très frustrant. Par exemple, on peut s'incarner dans des dizaines de corps différents et vraiment variés, mais les joueurs et le MJ n'auront aucune idée de ce à quoi peut ressembler un corps génétiquement modifié pour survivre dans le vide intersidéral ou pour flotter dans les nuages d'une lune lointaine.

De plus, ça reste un catalogue, hein. À lire d'une traite, la liste des hypercorps qui dirigent le monde intérieur ou les descriptions succinctes des habitats où l'homme est allé trouver refuge peut vite devenir une purge. Il faut savoir picorer dans ce livre.

Et puis c'est un univers obsédé par ce qui obsède ses auteurs, qui du coup sont persuadés que l'avenir sera un vaste réseau social, tout ça parce que c'est un peu notre réalité du moment. C'est une fausse prospection à bien des égards, mais ce n'est pas un problème en soi, ça permet aux joueurs de facilement comprendre les enjeux de cet univers. Et on sent bien que les auteurs ont un message à faire passer : l'information doit être libre. C'est un peu lourdement asséner par moment, mais ces gens ont de la suite dans les idées car leur gamme est téléchargeable légalement en VO. Et ça, c'est bien.

Ce travail de synthèse de tout ce qui nourrie la SF est vraiment bien foutu. On y retrouve ce qui fonctionne bien dans les romans de Richard Morgan. Si, comme moi, vous êtes encore hanté par l'existentialisme des Nexus 6 et que vous rêvez de vaisseaux de combat en feu sur l'épaule d'Orion ou que vous frissonnez à l'idée de ce qui pourrait bien franchir la porte de Tannhäuser, alors Eclipse Phase vous tend les bras. Surtout que ce livre de base est accompagné de toute une gamme qui approfondie cet univers avec des suppléments dédiés à la description de la vie de ces êtres qui se sont détachés de leur mortalité sans pour autant se libérer des contraintes bassement humaines.

Bref, c'est X-Files en apesanteur. La scène d'intro de Ghost in the Shell. Le test de Voight-Kampff. Dollhouse aussi. Un peu de Gravity. Je vous ai déjà parlé de Peter Watts ? Disons qu'il y a de quoi faire.

6 commentaires:

  1. Je suis master à ce jeux !! et pour moi c'est vraiment géniale ! Les suppléments sont juste geniaux.

    BOn après BBE qui fait du crowdfunding à 50€ le supplément ça fait un peu mal au fesse.

    Sinon je t'invite a lire le scénario "EGO HUNTER" qui en one shot est vraiment excellent. ça change des scénario habituelle et exploite le potentiel de d'EP a fond

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    1. Merci pour le scénario, Atreyou, je m'en vais lire ça.

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  2. J'avais été attiré par le thème, surtout en tant que fan d'Adam Warren ("Dirty Pair"), mais je n'accroche pas du tout au côté ultra-crunchy des règles.

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    1. C'est clair que le moteur est un tue-l'amour.
      Mais il y a des solutions alternatives en plus du Moonlight que je pointais. Genre FATE. Si tu demandes gentillement à Loris, il peut même te faire de la retape pour TechNoir.

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    2. Il l'a déjà fait, et tellement bien que je l'ai acheté. ;)

      Par contre, ça laisse de côté un des aspects primordiaux d'Eclipse Phase: la dichotomie entre corps et esprit.

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    3. Il y a un truc à bidouiller, genre faire en sorte que le score des 9 actions de base dépendent autant de l'ego que du morph. Et personnaliser les morphs avec des adjectifs, évidemment.
      Genre t'as 2 en Prowl en tant qu'ego, mais t'es enveloppé dans un morph caméléon ninjaté qui augmente ton score de 2.

      Faut que j'en parle avec Loris, tiens.

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