21/12/2015

Extraordinary Renditions

(Arc Dream Publishing, 2015)





Ce recueil de nouvelles situé dans l’univers de Delta Green prolonge Tales of Failed Anatomies, paru l’an dernier et chroniqué ici. Extraordinary Renditions était le principal bonus du Kickstarter de Tales… et, à l’époque, j’avais dit que j’en attendais davantage que de son volume-mère.

Eh bien, j’avais raison.

Tales of Failed Anatomies avait pour grand point fort et principal point faible d’être entièrement de la plume de Dennis Detweiller. Extraordinary Renditions s’ouvre à plein d’autres contributeurs. Le curieux y retrouvera à la fois des représentants historiques de Delta Green, Detwiller et John Tynes en tête, des auteurs rôlistes comme Greg Stolze et Kenneth Hite, des cthulhiens confirmés comme Cody Goodfellow, et des gens dont je vois la signature pour la première fois, mais qui tirent leur épingle du jeu comme les vieux pros. Bref, une grande bouffée d’air… heu, pas exactement frais, mais au moins respirable.

Ces dix-huit histoires déroulent une fois de plus l’histoire de Delta Green des années 1930 à nos jours, avec ses missions plus ou moins foirées, ses agents diversement paranoïaques et ses phases d’existence entièrement clandestine, semi-clandestine ou officielle mais discrète. Certaines font référence à des détails du background, d’autres en sont presque complètement déconnectées et jouent juste sur la corde du thriller surnaturel, avec ou sans le renfort de la technologie. Toutes se lisent agréablement, et l’ensemble est à la fois de qualité et très homogène (la maquette plutôt aérée donne l'impression qu'elles sont plus longues qu'elles ne le sont réellement, mais certaines tutoient les cinquante pages et sont réellement substantielles).

The Color of Dust, de Laurel Albany, est un récit de la Crise, qui prend place dans le Dustbowl des années 30. Une jeune photographe rejoint une équipe qui travaille sur la manière de stabiliser les sols. Le récit est à peu près sans surprise, mais elle est plaisante.

• PAPERCLIP, de Kenneth Hite, se déroule en Autriche juste après la guerre, au moment où les USA ramassent d’anciens savants nazis… et bien sûr, leur définition de « savant » inclut d’anciens SS collectionneurs de livres qui rendent fous.

• A Spider With Barbed-Wire Legs, de Davide Mana, se passe dans le Paris des années 50, avec beaucoup de couleur locale pas trop mal appliquée et une solide dose d’horreur. L’ensemble évolue dans un entre-deux bizarre, où Amélie Poulain côtoie Hellraiser, disons.

• Le Pain Maudit, de Jeff C. Carter, cthulhise l’affaire de Pont-Saint-Esprit, une intoxication à l’ergot de seigle qui fait beaucoup de bruit dans les années 50. L’auteur rate son jet de Couleur locale, avec du français approximatif et un paysan qui s’appelle Honoré Fragonard. En dépit de ces faiblesses, elle fonctionne, mais il faut faire un petit effort supplémentaire pour y rentrer…

Cracks in the Door, de Jason Mical, nous ramène dans l’Amérique de J. Edgar Hoover et du sénateur McCarthy. Vingt ans après le raid sur Innsmouth, deux survivants affrontent un avenir problématique… L’ensemble ne contient pas un atome de surnaturel et louche davantage vers James Ellroy que vers H.P. Lovecraft, mais une histoire sans un atome de surnaturel, ça ne fait pas de mal de temps en temps.

• Ganzfled Gate, de Cody Goodfellow, avance le curseur jusqu’aux années 60, avec beaucoup de drogue et de sexe, une narration pas toujours facile à suivre et des tas de cadavres. Pour rester dans les références : David Lynch scénarisant Tarantino, ou le contraire. Je ne suis pas 100 % client, mais je ne suis pas inquiet, elle trouvera son public.

• Utopia, de David Farnell, nous promène dans le Japon des années 70, et présente surtout une variation intéressante sur la santé mentale : et si nous étions tous fous, et que l’état que nous connaissons comme la démence était juste de la lucidité ? L’idée n’est pas neuve, mais elle est bien amenée.

• The Perplexing Demise of Stooge Wilson, de David J. Fielding, se déroule presque tout entière dans une salle d’interrogatoire, où un débile léger raconte ce qu’il croit avoir compris d’une opération de Delta Green à laquelle il a été mêlé. Bel exercice de style, et bonne histoire.

• Dark, de Daniel Harms, nous fait visiter New York pendant une combinaison d’émeute et de black-out. Beaucoup plus courte que la moyenne du recueil, elle ne m’a pas emballé.

• Morning in America, de James Lowder, est une plongée dans l’Amérique des années Reagan, avec des racistes du Sud profond, un héros noir et une dernière réplique qui m’a fait ricaner, mais qui ne sera pas forcément compréhensible de ce côté de l’Atlantique. Ce n’est pas grave, elle tient sans ça.

• The Mirror Maze, de Dennis Detwiller, est la nouvelle du recueil que je ne suis pas sûr d’avoir pigé. Il y en a toujours une, et elles sont souvent de Detwiller. Mais bon, six pages très aérées de sauts entre la réalité d’un auteur et les faits et gestes de ses personnages, ça reste supportable.

• A Question of Memory, de Greg Stolze, est un petit bijou de vice, sur lequel je n’ai pas envie de m’étendre pour ne pas vous la gâcher. Mais elle fait partie de mes préférées, non seulement du recueil, mais de toutes les deltagreeneries passées et présentes.

• Pluperfect, de Ray Winninger, nous présente le Delta Green de la guerre contre la Terreur, avec ses algorithmes piratant ceux de la NSA, sa prison secrète et tout ce qui s’en suit. Ce n’est pas forcément un cadre très séduisant, mais l’histoire est un bon exercice de paranoïa à plusieurs niveaux. Les complétistes noteront qu'elle prolonge Pnomus, une nouvelle du recueil Alien Intelligences

• Friendly Advice, de Garenth Ryder-Hanrahan, nous parle de l’impossibilité de profiter de sa retraite quand on est un vieil agent, surtout quand on la prend dans un coin de campagne où…

• Passing the Torch, d’Adam Scott Glancy, est une longue histoire truffée de références deltagreeniennes. Après la paranoïa qui imprégnait Pluperfect, cette histoire nous montre l’autre côté du nouveau Delta Green : le gros matos. Fini les flingues, place aux armes de guerre. Pour situer, une bonne partie de la nouvelle est consacrée à un affrontement homérique entre un rejeton de Shub-Niggurath et un détachement comportant un hélicoptère Apache et trois Humvees équipés de mitrailleuses de calibre .50. Ça décoiffe !

• Boxes inside Boxes, de Dennis Detwiller, est une histoire bien classique racontée selon un angle original. Elle ne bouleverse rien, mais je l’ai bien aimée.

• The Lucky Ones, de John Scott Tynes, est un exercice de nostalgie appliqué, du type « que sont mes amis devenus ». Au passage, Tynes répond à une question qui a dû tracasser certaines personnes depuis la première page du premier Delta Green, il y a vingt-cinq ans.

• Enfin, Syndemic, de Shane Ivey, nous raconte la lente désintégration mentale d’un agent, du point de vue de son cercle familial, sauf que… Elle est courte, efficace et plutôt mineure.

A la lecture, un truc m’a frappé. On s’est beaucoup moqué de L’Appel de Cthulhu comme du jeu où votre vieil oncle vous lègue un manoir pourrissant et une caisse de livres moisis. Or, Delta Green est en train d’établir ses propres clichés. Plusieurs nouvelles jouent sur le ressort de « l’ex-agent réticent qui, de plus ou moins bon gré, accepte une dernière affaire » ou du « candide qui se retrouve embarqué dans une opération DG et suit sans rien y comprendre ». On verra s’ils s’avèrent aussi prégnants – et aussi suffocants – que ceux du Cthulhu classique.

Au bilan ? Vous pouvez craquer, c’est de la bonne !



(disponible chez DriveThruRPG)



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