11/12/2015

The Disciples of Cthulhu I & II


A eux deux, S.T. Joshi et Robert M. Price dominent largement le marché des anthologies lovecraftiennes de qualité. (J'ai aussi des noms pour les anthologies lovecraftiennes toutes nazes, mais je ne vous déteste pas assez pour vous en parler, même si un billet sur les Ed Wood du lovecraftisme a des aspects hideusement tentants.) 

Malgré tout leur talent, Joshi et Price ne sont pas seuls en course, et la doublette Disciples of Cthulhu en est une illustration... bizarrement bancale.



The Disciples of Cthulhu (CHA6011)

Cette anthologie de 1975, composée par Edward P. Berglund, a été l’une des premières à se dégager – encore imparfaitement – de l’ombre d’August Derleth pour à donner la parole à une nouvelle génération de disciples de Lovecraft, après le New Lovecraft Circle des années 60. La démarche ne va pas sans ratés, mais réserve quelques bonnes surprises.

Sa version française, parue au Masque fantastique à la fin des années 70, sous le titre Les disciples de Cthulhu, m’a durablement marqué – il est vrai qu’elle n’avait conservé que les quatre meilleurs contes d’un recueil plus copieux. Oriflam en a produit une version complète, Les adeptes de Cthulhu, au début des années 2000, mais je suis passé à côté à l’époque.

• Les deux introductions précisent l’histoire éditoriale de l’ouvrage, expliquent d’où viennent les variations entre l’édition de 1975 et celle-ci, qui est de 1995 – comme le temps passe, et comme il a passé depuis ! Les gens meurent, des histoires de copyright font surface, et en définitive, le recueil évolue un peu…

• La préface, de Robert Bloch, nous parle de l’actualité littéraire de 1929, année où un certain Cthulhu apparaît dans Weird Tales, au milieu d’une indifférence à peu près générale. Avec une pointe de cruauté, Bloch liste les best-sellers de cette année-là, et demande à la cantonade qui se souvient d’œuvres aussi immortelles que la biographie de Disraeli par André Maurois ou Bad Girl, de Vina Delmar. Bien assuré que la réponse est « personne », il constate sereinement que l’histoire a tranché en faveur de l’écrivain de pulps et de sa pieuvre-dragon cosmique. (À titre d’expérience internationale, j’ai consulté la liste des prix Goncourt. En 1929, il a été remporté par Marcel Arlan pour L’Ordre, un bouquin qui ne me  parle pas non plus des masses.)

Passons aux nouvelles.

• Ça commence franchement mal avec The Fairground Horror, de Brian Lumley. Je suis de ceux qui pensent que Lumley a ses bons moments, mais là, il est indéfendable: trente-cinq pages de pudding rassis, qu’on ingurgite en se demandant quand est-ce que, bon Dieu, on va arriver au bout de cette interminable histoire invertébrée. Allez, on oublie et on passe à la suivante.

• The Silence of Erika Zann, de James Wade, est courte – une dizaine de pages – et percutante. Elle prolonge La musique d’Erich Zann, de Lovecraft, et nous parle de rock, de boîtes de nuit, de drogue et d’autres choses qui auraient certainement fait tiquer le Vieux Gentleman. Elle a beau être très connotée « années 60 », je l’ai retrouvée avec plaisir.

• All-Eye, de Bob van Laerhoven, est courte, et c’est son seul mérite. On voit venir sa chute d’assez loin.

• The Tugging, de Ramsey Campbell, a été une surprise : j’y ai découvert la source littéraire de plusieurs scénarios de L’Appel de Cthulhu signés de Keith Herber ou de Kevin A. Ross. Avais-je vraiment besoin de savoir d’où sortait Groth le Grand Ancien ? Je ne sais pas, mais l’apprendre me donne l’impression d’avoir rajouté +1 % à mon score de Mythe de Cthulhu. À part ça, c’est du Ramsey Campbell, ça se passe donc dans une Angleterre grisâtre peuplée de médiocres et de mesquins, et c’est un net cran au-dessus de la moyenne des cthulheries de série.

• Where Yidhra Walks, de Walter C. DeBill Jr, avait beaucoup impressionné le Tristan des années 70. Elle conserve une belle ambiance, une entité intéressante et, chose rare dans ce genre littéraire, une scène d’action bien fichue à la fin. Elle représente aussi une variation sur le thème convenu de l’étranger qui arrive dans une petite ville où tout le monde est louche, et à trente-cinq ans de distance, je distingue mieux les greffes de Dunwich et d’Innsmouth posées sur cet inquiétant village texan.

• Glimpses, d’A.A. Attanasio, est ambitieuse – c’est le point commun de beaucoup de ces nouvelles. Elle démarre à l’ère victorienne, puis avance… bien au-delà. Elle évolue un peu trop dans le sillage de Derleth à mon goût, mais c’est dans le ton de l’époque.

• Dope War of the Black Tong, de Robert M. Price est une surprise, voire une incongruité. C’est un pastiche howardien, où le Steve Harrison de REH s’attaque à un trafic de drogue organisé par des amateurs de lotus noir : les diaboliques Tcho-tchos. Au passage, il croise le Dr Zarnak, héros récurrent de Lin Carter, et fait équipe avec lui. J’imagine qu’on ne parlait pas encore de fan fiction en 1975, mais c’en est, même si, pour autant que je puisse m’en rendre compte, la reconstitution howardo-carterienne est de qualité.

• Darkness, My Name Is, de Eddy C. Bertin, est sans doute la meilleure histoire du recueil, et au-delà, sans doute l’une des meilleures histoires cthulhiennes jamais écrites. Elle nous livre un pan entier du mythe situé en Europe, l’histoire de Cyäegha, de ses gardiens et de ses sectateurs (mais qui est qui ?) Elle mélange du classique (oh, encore un village sinistre et des villageois qui font des trucs pas clairs à la pleine lune), du novateur pour l’époque (certains éléments préfigurent la vogue du gore des années 80) et du novateur tout court (on y trouve l’un des rares efforts hors Lovecraft pour faire d’un Grand Ancien quelque chose de radicalement autre).

• The Terror from the Depths, de Fritz Leiber, est pudiquement annoncé comme « une collaboration entre le Leiber de 1937 et le Leiber de 1975 ». Autrement dit, devenu vieux, Leiber a rhabillé un texte de jeunesse en profitant du métier durement acquis en quarante ans de carrière. Le résultat est étrange, pique un peu les yeux par moments, et ne restera pas dans les annales.

Par rapport à l’édition du Masque, il manque Zoth-Ommog, de Lin Carter, qu’il faudra que j’aille chercher dans l’anthologie Chaosium a consacré à cet auteur. À part ça, l’anthologiste qui avait choisi les nouvelles à inclure dans la version française avait eu le nez creux : The Silence of Erika Zann, Where Yidhra Walks et Darkness, My Name Is sont les trois meilleures histoires du recueil. Sur cette édition, j’y rajouterai volontiers The Tugging. Glimpses et Dope War of the Black Tong ne sont pas non plus sans mérites, et même The Terror from the Depths se laisse lire si on suspend son esprit critique deux minutes. En revanche, The Fairground Horror et All-Eye ne sont pas bons, et toute l’indulgence du monde ne suffit pas à les racheter.

 

The Disciples of Cthulhu II (CHA6033)

Où l’on retrouve le même anthologiste vingt-cinq ans plus tard. Il nous livre un panachage de textes anciens et récents… et hélas, aucun n’a la puissance de ceux de la première anthologie. J’entonnerais bien le grand air de la pente savonneuse qui conduit à la décadence, mais comme les lovecrafteries montrant une belle vitalité par ailleurs, on peut peut-être diagnostiquer l’épuisement d’une génération, d’un modèle… ou de l’anthologiste, ça arrive aussi.

The Bookseller’s Second Wife, par Walter C. DeBill, Jr est une nouvelle des années 70 qui trahit son âge à de multiples détails d’ambiance qui faisaient « réalistes » à l’époque, du genre « vous voulez informatiser le stock de la librairie ? Vous êtes fou ? » Je l’ai bien aimée, davantage pour son ambiance « huis clos glauque » que pour l’histoire elle-même, dont on devine assez vite vers quoi elle tend.

Eldritch, par Brad Linaweaver et Fred Olen Ray, est une tentative pour annexer L’île du Docteur Moreau au mythe de Cthulhu. L’idée n’est pas mauvaise, mais le résultat est sans grand intérêt.

The Web, par Gary Myers, illustre en quelques pages les périls des livres maudits à l’âge d’Internet. Même si ce n’est pas un chef-d’œuvre, elle m’a plu. Gary Myers fait partie de ces disciples arrivés juste après la grande vague des traductions de Lovecraft & Cie dans les années 70, qui restent à peu près inconnus en français. Il mériterait d’être mieux connus en France.

Passing Through, par Robert Weinberg, nous fait visiter l’inévitable l’université Miskatonic, avec l’inévitable mathématicien, l’inévitable parallèle « nous sommes aux êtres à quatre dimensions ce que les points et les traits sont à nous, êtres à trois dimensions », et l’inévitable fin « choquante » qui tombe très à plat. Elle est très… évitable.

The Idol, par Scott David Aniolowski, nous envoie prendre l’air à Innsmouth aujourd’hui. La visite est agréable et sympa, sans plus, mais le niveau général étant ce qu’il est, elle prend un relief qu’elle n’aurait pas ailleurs.

Time in the Hourless House, par A.A. Attanasio. Quatre pages de poème en prose, pas désagréables à lire, mais qui ne m’ont pas fait sauter de joie.

Special Order, par Henry Lee Forest. Une nouvelle qui démarre bien, monte bien en puissance… et se plante lorsqu’un un gentil monstre vient remettre le méchant monstre au pas. À la fin, la narratrice se demande pourquoi Lovecraft pensait que les « monstres » étaient tous des vilains. Moi je sais : c’est parce que, ô bougre d’imbécile, Lovecraft n’écrivait pas dans une perspective bondieusarde genre « oh là là, ma médaille de saint Michel a invoqué un ange ».

Lujan’s Trunk, par Donald R. Burleson, est un peu décourageante : oyez oyez l’histoire de l’écrivain qui part s’installer au milieu de nulle part pour écrire. Et là, surprise, uneuh découverteuh dérangeanteuh va le conduire à la folie. Oui, c’est une variation sur un canevas déjà lu mille fois, et la micro-surprise de la chute ne la rachète pas.

The San Francisco Treat, par C.J. Henderson, nous narre la courte et tragique histoire d’un gars qui essaye de garder son cerveau hors de portée des incursions de l’Extérieur. Cette courte nouvelle représente une bonne démonstration du Mythe comme « plutonium mental ».

Acute Spiritual Fear, par Robert M. Price est une étrangeté, comme la plupart des nouvelles de Price. Sous le prétexte d’une visite du séminaire de l’université d’Arkham, le bon réverend Price s’y livre à une relecture tout à fait fascinante de l’histoire de Wilbur Whateley. L’histoire elle-même est bien menée sans être palpitante, mais on s’en fiche, elle sert surtout d’écrin à des spéculations joyeusement hérétiques.

The Edridge Collection, par Will Murray, est une histoire du CEESP, le groupe deltagreenoïde déjà croisé dans l’une des dernières nouvelles de Dead but Dreaming II et un peu partout ailleurs. Elle est amusante et, si on aime les Men in Black, assez bien fichue.

An Arkham Home Companion, par Brad Strickland, est encore une réécriture de l’affaire Whateley, qui nous dévoile les liens secrets entre Wilbur et le football américain. Il faudra dresser la liste de tous les trucs qui ont des liens secrets avec Cthulhu, un jour, je suis sûr qu’elle occupera une base de données joufflue à souhait. La nouvelle elle-même fait quatre pages et donne l’impression d’un pas très bon pastiche de Stephen King quand il parle de ses petites villes du Maine.

The Last Temptation of Ricky Perez, par Benjamin Adams conclut sur une note mineure. Quel besoin de mêler Cthulhu à cette (bonne) petite histoire, alors que Satan aurait tout aussi bien fait l’affaire ? Je l’aime bien, cela dit, mais elle est vaguement hors sujet.

Je garde The Bookseller’s Second Wife, The Web, The Idol et Acute Spiritual Fear. En repêchage, je prends The Eldridge Collection et The Last Temptation of Rick Perez. Le reste est soit objectivement pas bon (Eldritch), soit pas ma came (Time in the Hourless House)…

Sur les deux anthologies, le bilan est vite tiré : tâchez de vous procurer la première, ignorez la seconde à moins d’être un complétiste fou dans mon genre.


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