20/06/2016

In the court of the Yellow King





Cette anthologie de Glynn Owen Barrass se concentre sur le Roi en Jaune et l’œuvre de Robert W. Chambers, un prédécesseur de Lovecraft. Pour des raisons qui échappent à la rationalité, mais qui ont sans doute à voir avec August Derleth, Chambers s’est retrouvée annexé au « mythe de Cthulhu », une structure qui a l’estomac solide et la capacité de digérer n’importe quoi, quitte à le dénaturer. Dans les années 1900, Chambers écrivait du fantastique impressionniste et symboliste un peu déroutant, mariant l’effroi à une pointe de poésie. Essayez d’injecter ça dans l’espèce de bétonnière à concepts qu’est devenue la fiction lovecraftienne, vous aurez forcément de la perte…

Et en effet, de nos jours, l’histoire-type « chambersienne » n’a plus grand-chose à voir avec ce pauvre Robert W. Il y est question de l’irruption de forces cosmiques hostiles-qui-rendent-fou par l’intermédiaire d’une pièce de théâtre intitulée Le Roi en jaune, représentée par des dupes et mise en scène par un sectateur. Ajoutez à cette base un lac, un nombre de lunes anormal dans le ciel, un bal masqué, des étoiles noires sur fond blanc, un étranger blafard, les noms « Carcosa » et « Hali[1] », et vous avez tous les ingrédients d’une recette quasiment ISO-normée, qui a servi à produire pas mal de scénarios de jeu de rôle, parfois excellents, et des tonnes de nouvelles, épisodiquement bonnes[2].

L’une de mes attentes, en achetant cette anthologie sur la foi de critiques flatteuses, était de trouver des histoires qui s’écarteraient de tout ce bazar et retrouveraient un écho du style de Chambers. Raté. Les marqueurs énoncés au paragraphe précédents sont tous là, fusionnés avec la progression classique d’un récit lovecraftien : on sait dès la première ligne que le protagoniste va mal finir, et il ne reste plus qu’à le regarder s’enfoncer.

Cela dit, même déçu, je reconnais que ces nouvelles sont souvent  de qualité.

• The Harpies of Carcosa, de W.H. Pugmire, m’a donné de sérieux espoirs pour la suite : cette histoire courte s’approche du côté inquiétant et nébuleux de Chambers, une veine dans laquelle Pugmire se sent visiblement à l’aise. Cette hirondelle n’a pas fait le printemps, hélas.

• The Viking in Yellow, de Christine Morgan, chronique un raid viking pas tout à fait comme les autres. De bonnes idées et de jolies images, mais on a quand même l’impression que toute la nouvelle a été construite autour du jeu de mots qui lui sert de titre. Avec un petit peu plus de souffle et un poil de créativité en plus, elle aurait pu être très bonne.

 Who Killed the King of Rock and Roll, d’Edward Morris, lie le Roi en Jaune et Elvis Presley selon des modalités qui me parlent assez peu. Il faut sans doute connaître la carrière d’Elvis pour l’apprécier, mais comme ce n’est absolument pas mon cas, je suis passé à côté.

• Masque of the Queen, de Stephen Mark Rainey, est l’histoire-type dans toute sa splendeur, celle d’une actrice engagée pour jouer dans Le Roi en jaune. Comme il se doit, la pièce est incompréhensible, les acteurs sur les nerfs… et les choses se gâtent à la fin. La chute m’a rappelé l’ouverture de mon propre Septième chant[3], ce qui me la rend plus sympathique qu’elle ne devrait sur la base de ses seuls mérites.

• Grand Theft Hovercar, de Jeffrey Thomas, se déroule à Punktown, une immense cité située sur une autre planète, dans un avenir mal défini. Nous suivons l’histoire désolante d’un petit employé qui se distrait de son boulot de merde en jouant à Grand Theft Hovercar, un genre de Second Life mâtiné de World of Warcraft, en plus immersif. Et bien sûr, il y a un virus dans le programme. Jaune, le virus.

• The Girl with the Star-Stained Soul, de Lucy A. Snyder, est le deuxième volet des aventures d’une certaine Penny Farrel. À en croire le résumé qui ouvre la nouvelle, elle vient tout juste d’échapper à des sectateurs de Yog-Sothoth lorsque le Roi en jaune se penche sur son cas. J’imagine que la prochaine fois, elle aura des démêlés avec Nyarlathotep… Je crains fort que ça ne soit le début d’une longue série qui, vu le niveau de cet épisode, menace d’être l’analogue cthulhien des Martine.

• The Penumbra of Exquisite Foulness, de Tim Curran, est racontée du point de vue d’une folle – une folle qui s’est intéressée de près au Roi en jaune, et qui le paye cher, pendant des années. Je l’ai bien aimée : elle consacre plus de place à la démence qu’à la quincaillerie extra-dimensionnelle, et c’est sans doute la bonne focale pour traiter du sujet.

• Yield, de C.J. Henderson, est un assez court dialogue intérieur entre quelqu’un qui en a trop vu et ses voix qui lui ordonnent de céder – mais de céder à qui, ou à quoi, et d’ailleurs, qu’a-t-il vu ? Perplexe, je lui décerne le prix « what the fuck ? » du recueil.

• Homoepathy, de Greg Stolze, oscille entre horreur et comédie, sur une base séduisante : et si une exposition limitée au Roi en jaune pouvait guérir les victimes de traumatismes en les aidant à modifier leurs souvenirs ? Bien sûr, cette thérapie prometteuse souffre de quelques légers défauts de jeunesse. Pour le coup, on est aussi loin de Lovecraft que de Chambers : Stolze fait du Stolze, et c’est bien.

Bedlam in Yellow, de William Meikle, est une curiosité : une aventure de Carnacki, où le grand-papa victorien de tous les investigateurs de l’occulte enquête sur une hantise à l’asile de Londres. Les marqueurs hogdsoniens s’ajoutent aux marqueurs chambersiens pour composer une histoire sympathique, vite lue, à laquelle il manque peut-être un paragraphe ou deux d’explications pseudo-techniques sur le fonctionnement du pentacle électrique pour être complètement raccord avec le corpus carnackien.

• A Jaundiced Light at the End, de Brian M. Sammons, revient à notre époque, et nous met dans la peau d’un volontaire d’une ligne antisuicide qui commence à recevoir des appels anormaux. La fin est un poil grand-guignolesque, mais tout à fait logique, et le reste fonctionne très bien, tout en illustrant le paradigme du « ne vous demandez pas si ça va mal finir pour le héros, cherchez comment ».

• The Yellow Film, de Gary MacMahon, démarre de manière très prometteuse par la recherche d’un film inspiré par le Roi en jaune qui aurait été tournée par les pensionnaires d’un hôpital psychiatrique pendant le siège de Sarajevo. Malheureusement, il ne faut que quelques pages pour qu’on dégringole d’un remake de la Neuvième Porte à une désolante scène de sacrifice humain qui sonne comme un aveu d’impuissance, du type « Je ne sais pas comment finir mon histoire, alors je livre mon héros à un nain lubrique armé d’un scalpel et ça ira bien ».

• Lights Fade, de Laurel Halbany, est une seconde itération de l’histoire-type : une troupe théâtrale 100 % féminine s’échine à répéter la dernière pièce d’un reclus génial, lequel envoie des textes incompréhensibles par petits bouts. Elle contient des éléments attachants et, en définitive, je la préfère à Masque of the Queen.

• Future Imperfect, de Glynn Owen Barrass, pourrait être du Delta Green. Le gouvernement américain a pris contact avec « les Carcosans » et met en place un flux d’échanges : des condamnés à mort contre des… trucs à l’utilité imprécise mais que des spécialistes étudient dans l’espoir qu’ils puissent être exploités pour le bien des États-Unis. Et bien sûr, ça dérape, vite et salement. C’est carré, bien fichu, mais considéré sous l’angle du matériau original, c’est comme si quelqu’un avait chargé Tom Clancy de réécrire Le bateau ivre.

• The Mask of the Yellow Death, de Robert M. Price, marie le Roi en jaune et Le masque de la Mort rouge d’Edgar Poe. Si je vous dis que ces noces épouvantables sont célébrées à l’occasion d’une gigantesque partouze organisée pour le 90e anniversaire d’un clone d’Hugh Hefner, dans un manoir plein à craquer de célébrités, vous aurez une idée du niveau de sérieux de la chose. On sourit, on apprécie, et on passe à la suite.

• The Sepia Prints, de Pete Rawlik, se déroule à Paris en 1919. La couleur locale est appliquée de manière un peu maladroite, mais bon, on ne va pas s’énerver pour si peu. Reste une petite histoire sans beaucoup de jus, qui tourne autour d’une représentation du Roi en jaune qui se serait déroulée dans les sous-sols de l’opéra en 1899. L’ensemble a les ambitions et l’efficacité d’un petit scénario de jeu de rôle.

• Nigredo, de Cody Goodfellow, se barre dans plusieurs directions différentes avant de reprendre forme à la fin. Un culte fondé sur la littérature. Un déprogrammeur qui joue les chiens dans un jeu de quille. De la drogue. Une « Pièce française » jamais nommée[4]. Des souvenirs réécrits. Au bout du compte, un authentique succès, qui montre qu’il y a encore moyen d’aller gambader dans l’étrange si on accepte d’ignorer l’appel des structures bien établies.

MonoChrome, de T. E. Grau, offre une conclusion apocalyptique au recueil : la population de Los Angeles bascule dans la folie et monte une représentation du Roi en jaune qui, pour ce qu’on en comprend, marquera la fin de la civilisation. Je n’ai pas adhéré un instant, mais j’apprécie la touche de grand spectacle.

Si je devais désigner une paire de favoris, ce serait Homeopathy et Nigredo, mais la plupart des autres sont d’un niveau très honorable, même si elles manquent du grain de folie que je cherchais.

Anthologie de Glynn Owen Barrass, Celeano Press, 350 pages, environ 15 euros



[1] Tous deux piqués à Ambrose Bierce.
[2] Et qui trouve son origine dans les scénarios de Keith Herber et Kevin Ross (ce dernier a également dessiné la version du Signe jaune que l’on retrouve partout, désormais). On est dans le cas où le jeu de rôle a influencé la littérature.
[3] Oui, j’ai aussi joué avec ces briques-là. Il faudra que je refasse quelque chose avec, d’ailleurs, un de ces jours.
[4] Ce nom, qui en fait le pendant de la « Pièce écossaise » de Shakespeare, est une trouvaille en soi.

3 commentaires:

  1. "...c'est comme si quelqu'un avait chargé Tom Clancy de réécrire Le bateau ivre" : mon commentaire ne prétend à aucune valeur ajoutée, je voulais juste dire que j'aime beaucoup cette formule. C'est assez intéressant qu'elle puisse s'appliquer à la nouvelle signée de l'anthologiste... mais ça prouve qu'il sait choisir hors de son propre style.

    RépondreSupprimer
  2. Tu connais New Tales of The Yellow Sign de Robin Laws? La, il y vraiment le grain de folie qui vire au surrealisme.

    RépondreSupprimer
  3. Ah non, je ne connaissais pas, je le note.

    RépondreSupprimer