09/08/2016

Sign

Avant la fin des années 70, la Nicaragua ne disposait pas d'un langage des signes. On ne peut qu'essayer d'imaginer l'extrême solitude des sourds qui ne pouvaient se faire comprendre que très imparfaitement, auprès d'un cercle très restreint de proches. Difficile, impossible sans doute, de communiquer des pensées abstraites ou de révéler ses sentiments aux autres.
Les premières bases du langage des signes n'apparurent qu'en 1977, par accident : un groupe d'une cinquantaine d'enfants sourds furent réunis dans une école à Managua, l'objectif étant de leur apprendre à lire sur les lèvres. Cette expérimentation fut en un sens un échec, les enfants ne parvinrent pas -pour la plupart- à apprendre la lecture labiale. Mais elle fut aussi une grande réussite : ensemble, ces enfants parvinrent à créer un langage fait de gestes et à s'ouvrir à la communication complexe. Ils posèrent la base du langage des signes nicaraguayen moderne.

Sign est un jeu de Kathryn Hymes et Hakan Seyalioglu qui propose aux joueurs d'incarner ces enfants et d'inventer collectivement un langage des signes. Il se présente comme un jeu "Grandeur Nature" mais il s'agit du type de GN qui pourra convaincre les rôlistes les plus casaniers : le jeu est jouable dans votre salon, sans costume, avec très peu de matériel et ne nécessite que de réunir 4 ou 5 joueurs pendant moins de deux heures (on passera d'ailleurs une grande partie du temps de jeu assis). Même l'organisateur de la partie pourra jouer en incarnant un personnage.
Par contre là où le jeu pourra déstabiliser même l'amateur des jeux les plus expérimentaux c'est dans son dispositif. S'il commence par une scène d'échauffement qui évoquera bien des souvenirs à ceux qui ont pratiqué le théâtre -on s'échange des cris et des "bonjour" pour éprouver les différentes variations de nos voix- il demande rapidement aux joueurs de mettre des boules quiès à leurs oreilles et les plonge dans le silence.

Sont alors distribuées les fiches de personnages et les joueurs découvrent des individus complexes. Ces enfants ont des histoires familiales riches, des peines, des craintes et sont tous mus par des désirs d'interactions avec autrui.
Cette complexité devient immédiatement une difficulté pour les joueurs forcés d'être muets. Comment exprimer ces pensées intimes et atteindre des objectifs subtils quand il nous est déjà difficile d'exprimer des choses simples (on se rend vite compte que le seul fait de capter l'attention des autres joueurs demande des efforts...on se retrouve parfois à se lever pour aller chercher la carafe d'eau plutôt que de demander à notre voisin de nous la passer) ?

Le jeu va alors entremêler des scènes de discussions libres, au début très frustrantes car la communication se heurte rapidement à l'absence de mots, et les scènes de classe où l'on introduit des mots -les joueurs devant inventer les signes qu'ils utiliseront- qui deviendront autant d'outils pour complexifier les échanges.
S'il fonctionne bien, cet enchainement de scènes est un peu simpliste, les scènes de discussions se déroulent toutes dans un lieu indéfini (la cour de récré ? le dortoir ?) et l'absence de possibilités de parler empêche les joueurs de cadrer des scènes plus complexes. On aurait aimé que le jeu nous permette a minima de choisir des lieux.

Je ressors cependant très impressionné après avoir joué à Sign, le jeu est en partie une expérience de la frustration. Il y a un tel hiatus entre ce que l'on veut dire et ce que l'on peut exprimer qu'une grande partie de notre temps de jeu est consacré à des moments d'incompréhension. C'est à ce titre un jeu exigeant qui nécessite toute la concentration des joueurs.
Mais c'est aussi un jeu stimulant et bienveillant. Même si nous avons terminé la partie en étant incapables d'exprimer le quart de ce que nous avions envie de dire sur nos personnages (j'ai passé une grande partie de mon temps à chercher à expliquer, en vain, à un autre joueur que son personnage avait le même prénom que le petit frère du mien) nous aurions tous été prêts à continuer la partie et à complexifier notre langage. Sign est un jeu qui nous donne la sensation d'apprendre et de créer à toute vitesse, chaque mot introduit, chaque astuce de communication inventée, donne l'impression de progresser à pas de géant et de repousser inlassablement les limites du langage.
D'autant qu'il s'agit d'un jeu où l'échec est collectif. Si je ne parviens pas à m'exprimer c'est aussi que tu ne parviens pas à me comprendre. Les joueurs ayant tous des boules quiès dans les oreilles et l'interdiction de communiquer, ils sont sur la même galère. Un sentiment de solidarité se créé alors rapidement devant les frustrations et vient inciter à la ténacité et à l'entraide.

Je ne sais pas ce que vaut le jeu en tant que jeu "documentaire" (ne connaissant rien à la question de la surdité) mais il s'agit en tous cas d'un jeu qui fait réfléchir sur la complexité du langage et de la communication. Et il s'agit aussi d'un jeu qui procure un immense plaisir de jeu et que je conseille vivement de tester (la version anglaise, la seule disponible, du jeu est téléchargeable gratuitement ici).


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