08/12/2016

La Ligue des Gentlemen Extraordinaires de Alan Moore et Kevin O'Neill





Il y a quelques temps, alors que je faisais sur un forum une remarque peu amène sur le fait que le peu que j'avais lu de League of Extraordinary Gentlemen m'avait laissé de marbre, un membre éminent dudit forum m'a (courtoisement) pris à partie en me disant que je me trompais. Comme je n'aime pas donner un avis péremptoire sur une oeuvre que je n'ai que survolée, je me suis attelé à la lecture de l'ensemble de la série.

Je suppose que le fait que je sois parvenu jusqu'au bout est en soi un signe que ce n'est pas si mauvais que ça. Mais je dois avouer que je ne comprends toujours pas à la fin de cette lecture marathon l'engouement pour cette série. Evidemment, je ne peux pas ne pas juger une bande dessinée d'Alan Moore à l'aune de ses meilleures oeuvres (Watchmen, V for Vendetta et dans une moindre mesure From Hell) ce qui explique sans doute en partie ma déception. J'aurais été plus indulgent s'il n'avait pas été lui.

Avant de rentrer dans la critique à proprement parler, passons en revue les différentes sous-séries de cette Ligue des Gentlemen Extraordinaires:
  • The League of Extraordinary Gentlemen vol. 1 et 2 regroupe des aventures rassemblées dans le temps autour des années 1890 à Londres. Le gouvernement Anglais crée une équipe d'espions spéciale pour enquêter sur des affaires particulières. Cette équipe est menée par Wilhemina Murray (Harker), et est constituée d'Allan Quatermain, du Dr. Jekyll (et de son alter-ego), de l'homme invisible et du capitaine Nemo. Des personnages de littérature donc. Leurs aventures sont des pastiches d'oeuvres de la littérature de genre de l'époque et on y croise pléthore d'autres personnages de la littérature. 
  • The Black Dossier reprend les personnages de Mina Murray et d'Allan Quatermain dans les années 50 et retrace leur histoire (ainsi que celle d'autres Leagues à travers les âges) à travers le fameux Black Dossier qu'ils volent à MI5. Cet album est moins dérivatif que la série principale, mais Moore s'y fait clairement très plaisir au détriment du lecteur et de l'histoire. C'est aussi le plus ouvertement sexuel des quatre, sa sortie la même année que le Lost Girls érotique de Moore n'y étant sans doute pas pour rien.
  • Century est une histoire en trois parties qui reprend les personnages de Mina et Allan et y adjoint un troisième protagoniste, Orlando, l'héroïne transgenre du roman de Virginia Woolf. Chaque partie se déroule dans une période différente d'une Angleterre de toute manière fictive. Malgré des débuts un peu laborieux dans la partie 1910 (qui ne visent qu'à introduire la fille de Nemo qui au final ne joue aucun rôle dans l'histoire) c'est le plus cohérent des trois récits et le seul que j'ai vraiment apprécié.
  • Heart of Ice est une courte histoire ayant pour personnage central la fille et héritière de Nemo qui explore les Montagnes Hallucinées du pole sud dans un pastiche sans grand intérêt de la nouvelle éponyme de Lovecraft.

Tous ces épisodes souffrent à différents degrés des mêmes maux: la série est par définition dérivative, que ce soit de à travers les personnages ou les histoires qu'ils vivent. Malheureusement, ces dérivations enlèvent toute profondeur aux scénarios: Moore se sent obligé de pousser tous les potards des histoires qu'il pille jusqu'à 11 alors qu'une bonne partie de ces histoires sont déjà assez alambiquées pour ne pas dire peu crédibles. Mais pour couronner le tout, notre scénariste star ne rate pas une occasion de faire des références obscures, que ce soit à travers des personnages incidentels, des textes de chansons, des citations visuelles, etc. Utilisé avec mesure (comme dans Century) c'est plaisant, mais avec excès (comme dans tout le reste de la série) c'est juste lassant. On a le sentiment que Moore se fait plaisir sans aucune considération pour l'appréciation du lecteur ou l'intérêt de la référence dans le récit.

Au final, je ne regrette pas d'avoir lu la série jusqu'au bout parce que Century rattraperait presque le manque d'intérêt du reste. Mais je reste totalement perplexe sur la vénération que la série suscite chez les geeks. Suffit-il de remplir la cocotte de références qui leur parlent et de verser une vague sauce steampunk sur le tout pour nous plaire ? Sommes nous si superficiels ?

6 commentaires:

  1. Je me sens moins seul. Et From Hell est absolument quelconque. Il s'agit juste de l'une des théories les plus courantes du ripperisme adaptée en BD de manière super-plate. C'est plus lisible qu'un bouquin proposant la même théorie mais à part ça...

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    1. Hum. Là, je ne suis pas d'accord ^-^
      J'ai été bouleversé par From Hell, dont les implications symboliques abyssales m'ont fasciné - bien plus que son niveau de détail historique, encore que le graphisme par ailleurs sobre impressionne par sa précision chirurgicale.

      Tient, au passage, il y a un dossier bigrement intéressant sur Moore dans le dernier Gonzaï, je vous le conseille.

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  2. Rétrospectivement, je n'adhère pas non plus plus que ça à la Ligue. Pourtant, Alan Moore fut l'une de mes idoles, que j'ai découvert ado avec ses Watchmen chez Zenda - autant dire une période où on peut être marqué à vie par ce genre de découverte. Tout au plus je te trouve un peu dur avec les deux cycles de la série principale, surtout le premier, quand même pas si mal. Les dossiers, j'ai du mal à dire, je l'ai acheté en anglais, mais le niveau est bigrement élevé. Et puis après, Moore a décidé d'être magicien, et c'est un peu parti en sucette. Un peu comme Gaiman quoi, une autre idole dont je n'attend plus grand chose depuis longtemps, ou sur un autre média mais toujours dans le même ton Tim Burton...

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  3. Alan Moore, scénariste surévalué ? Il va ptêt falloir en prendre le chemin et commencer à l'admettre...

    La Ligue est sauvée par son dessin (pas un mot là dessus, alors que c'est 50% du truc). Mais pour le scénario, ça se fait clairement enfoncer par une BD comme La Brigade chimérique, BD française de super-héros littéraires hyper-référentielle, mais au récit dense et méta-critique, avec un véritable propos, profond et intelligemment développé jusqu'à son point d'orgue mélancolique.

    C'est véritablement sans commune mesure. Et pourtant on parle bien plus de la BD de Moore que de celle de Lehman. Symptôme de notre colonisation culturelle sans doute...

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  4. J'ai beaucoup aimé les graphismes, en effet, mais honnêtement, il n'y a pas une BD sur terre qui soit sauvée par des bons graphismes si le scénario est indigent...

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  5. Effectivement, Moore est sans doute original avant tout, en bien ou en mal selon son inspiration du moment, avec un occasionnel coup de génie (Watchmen, quoi).
    Le dernier paragraphe de ta critique est je trouve particulièrement intéressant, et je voudrais y répondre pour ce qui me concerne. Etant un vil rôliste, les histoires capables d'évoquer, de donner à entrapercevoir, un univers entier, et donc une infinité d'autres histoires possibles me touchent particulièrement. Les cascades de références de Moore dans la Ligue, la façon dont il les fait jouer entre elles pour donner vie à un arrière-monde de littérature populaire classique, font très bien cet effet là.
    Ce que pointe justement ta critique, c'est le caractère superficiel de cet exercice. Et s'il nous parle à ce point pourtant, c'est parce que c'est nous, lecteurs circulant dans ces jeux de références, qui lui donnons de la profondeur. Sont ainsi touchées et notre imagination (qui est mise au travail), et notre émotion (par le résultat de ce travail), et, je dois bien l'admettre, notre vanité : "as-tu vu, lecteur, combien tu es habile à rebondir agilement sur toutes ces références que ma vaste érudition te présente, pour en composer une grandiose virtualité d'histoires sans limites ?"
    Par ailleurs, pour info, Heart of Ice a été suivi de deux autres volumes (Roses of Berlin et River of Ghosts) qui suivent la vie de Mlle Nemo jusqu'à la vieillesse.

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