27/02/2017

Sword & Mythos

Je vous promets, je vous jure que ce sera ma dernière anthologie cthulhienne avant un bout[1]. D’autant que là, on quitte les alcools relativement raffinés des recueils Joshi & Price se risquer dans la cthulhexploitation – alors certes, Sword & Mythos n’est pas l’un de ces tord-boyaux vraiment graves qui font grésiller les yeux, fondre les dents et pousser de longs poils vert fluo dans des endroits où ils n’ont rien à faire, mais c’est quand même du raide.




Cette anthologie de Silvia Moreno-Garcia et Paula R. Stiles compte 314 pages, biographies des auteurs comprises. Sa couverture est plutôt sympathique et, originalité bienvenue, elle se termine par une petite partie « essais ».

Théoriquement, le concept était de marier sword & sorcery et mythe de Cthulhu. En route donc pour un passé plus ou moins mythique, dans le sillage de héros plus ou moins musclés qui vont affronter des entités plus ou moins lovecraftiennes au fil d’histoires plus ou moins lisibles, et qui ont plus ou moins de rapport avec le concept.

En route pour la revue de détail :

• The Iron Hut, de Maurice Broaddus, se déroule au Kenya et mélange Bantous, Masaïs, escalade du Kilimandjaro, cité perdue et monstres à tentacules, plus une expédition archéologique qui fournit un début et un épilogue inutiles. Le mélange ne prend pas vraiment et, sans aller jusqu’à s’emmerder, on ne s’enflamme pas.

• Jon Carver of Barzoon, You Misunderstood, de Graham J. Darling, est une aimable blague de deux pages qui fera sourire les amateurs d’Edgar Rice Burroughs, et laissera froid tous les autres.

• Sun Sorrow, de Paul Jessup, nous parle d’une paire de paumés, d’une épée magique et de Carcosa. Comme dans beaucoup d’histoires carcosiennes, l’infortuné lecteur se tape une narration déstructurée, truffée d’images poétiques comme une dinde de marrons, et se demande quand ça finir. Il y a des lueurs dans ce jus de boudin-ci, mais pas l’ombre d’une fulgurance. Pauvre Robert Chambers ! Pauvre Ambrose Bierce ! Si vous aviez su !

• The Wood of Ephraim, d’Edward M. Erdelac, nous ramène au concret. Cette bonne petite histoire démarquée d’un épisode biblique confronte des guerriers juifs de l’Antiquité à une horreur bien tangible. Erdelac, dont le nom revient souvent dans ces anthologies, livre un boulot solide, carré et qui donne envie de passer à l’histoire suivante[2].

• Thuth is Order and Order is Truth, de Nadia Bulkin, joue à fond la carte de l’exotisme, avec pour décor un coin d’Indonésie et pour trame une lutte de pouvoir entre prétendants au trône. Paradoxalement, il n’y a que le versant « mythe » de l’affaire qui soit immédiatement familier et compréhensible. Le résultat, étrangement contemplatif pour de la sword & sorcery, se laisse lire.

• Spirit Forms of the Sea, de Bogi Takács, m’ouvre un univers nouveau, celui des auteurs cthulhiens hongrois. Pour le coup, les deux versants du contrat sont remplis : à un moment indéterminé mais qui doit se situer avant l’an Mille, on suit une apprentie chamane magyare qui part au lointain pays des Croates pour découvrir sa forme spirituelle. Et vous allez rire, la forme en question ne sera pas un gentil lapin, ni même un fruit de mer normal… Beau boulot.

• The Bones of Heroes, d’Orrin Grey, est une courte histoire qui ressemble à un conte de fées barré plus qu’à n’importe quoi d’autre, mais qui se laisse déguster sans mal.

• Light, de Diana L. Paxson, est… comment dire ? De la sword & sorcery contemporaine ? Nous sommes sur la côte du Groenland, et nous suivons une énième Expédition Qui A Des Problèmes. L’héroïne, une archéologue noire qui, à ses moments perdus, appartient à la Society for Creative Anachronism sous le nom de « Sire Svarthilde » et n’est donc pas manchote avec une épée. Ça tombe bien, car Odin, descendu du Valhalla pour poutrer Yog-Sothoth, a besoin d’une Valkyrie honoraire. Je sais, ça paraît crétin raconté comme ça, mais en fait, le résultat est sympa. Le seul truc gênant, c’est qu’elle aurait marché exactement pareil avec un géant du givre ou Gargamel à la place de Yog-Sothoth.

• The Serpents of Albion, d’Adrian Chamberlain, est une rareté, un mélange arthuro-cthulhien. Des passerelles ont été établies très tôt entre Lovecraft et Sherlock Holmes, mais l’autre grand cycle mythique en expansion constante, celui de la Table ronde, n’a pas inspiré beaucoup d’auteurs cthulhiens. Et donc, le roi Arthur gît mourant, tué par Mordred. Avant de rendre son dernier soupir, il confie Excalibur à Bevedere, dernier chevalier de la Table Ronde, pour qu’il aille la rendre à la dame du Lac… Un peu de subtilité dans l’exécution aurait été bienvenue, mais je salue l’effort.

• The Call of the Dreaming Moon, de Thana Niveau, met en scène une jeune Amérindienne qui s’embarque dans une quête spirituelle. Elle est bien écrite et renferme tout ce qu’on attend de visions et d’onirisme. Elle m’a laissé froid, mais c’est sans doute plus de ma faute que de celle de l’auteur.

• Black Caesar : The Stone Ship Rises, de Balogun Ojetade, se range à la rubrique du « mais qu’est-ce que ça fout là ? » La notice biographique de l’auteur m’a appris était l’une des lumières de l’Afrofunk, un genre qui marie légendes africaines et steampunk. Et il faut le reconnaître, cette histoire de super-capitaine pirate noir qui défonce les sales gueules d’infâmes esclavagistes à l’aide d’un super-vaisseau dont l’équipage est composé de super-automates est très bien[3], prenante et truffée d’images bien trouvées. Comme histoire steampunk, elle fait le job et mieux que ça. En revanche, vous pouvez la démonter, secouer les morceaux, les passer au tamis, et les examiner à la lumière noire, elle ne renferme pas l’ombre du début d’un cthulhu, ni la moindre miette de sword & sorcery. On s’en fout.

• And After the Fire, A Still Small Voice, d’E. Catherine Tobler, a davantage de raisons d’être là, mais elle remporte la palme du concept le plus « what the fuck ? » de l’anthologie, voire de l’année. Oyez oyez l’histoire de Jeanne d’Arc qui, après son martyre, s’est retrouvée perdue dans un pays hanté de monstres. Elle y a sympathisé avec un mammouth qu’elle a baptisé Roi-Charles. Et ensemble, ils vont affronter un truc qui ressemble furieusement à Nyarlathotep. Non non, ne partez pas ! J’ai eu du mal au début, je dois bien l’admettre, mais si l’auteur s’ébat joyeusement au pays des champignons hallucinogènes, elle le fait avec une certaine grâce. Je ne dis pas que j’ai tout compris, mais au moins, je me suis marré.

• No Sleep for the Just, de William Meikle, se déroule sur une île écossaise où un collecteur d’impôts envoyé par le roi pour faire rendre gorge à un monastère affronte une palanquée de monstres à l’aide de sa fidèle épée magique. Là, par contre, le haggis ne prend pas, et même un Dagon très spectaculaire n’arrive pas à sauver l’histoire des griffes de l’ennui.

• In Xochitl In Cicatl In Shub-Niggurath, de Nelly Geraldine Garcia-Rosas, est une courte histoire aztèque plutôt plaisante, mais en dix pages, elle n’a pas le temps de décoller bien haut. J’ai quand même bien aimé la fin.

• The Sorrow of Quingfeng, de Grey Yuen, est un autre objet narratif étrange : une histoire située dans la Chine médiévale, dont le narrateur est l’un des assistants du juge Ti… N’espérez pas du Van Gulik, elle louche plutôt du côté d’Histoire de fantômes chinois et de son vieux moine taoïste chasseur de monstres. Elle m’a bien plu, mais ce stade, vous aurez compris que je suis un bon client pour les hybrides bizarres.

Les nouvelles étant terminées, on attaque la partie « essais », nettement plus légère à tous points de vue : une trentaine de pages.

• Conan and the Cthulhu Mythos et Sword of Cthulhu, tous deux de G.W. Thomas, sont des tentatives assez peu convaincantes pour annexer au mythe de Cthulhu les histoires de Conan, et plus généralement les productions réunies de Robert Howard et de C.A. Smith. Notre pauvre poulpinet est déjà assez obèse comme ça, laissons-le digérer tranquille !

• What’s so Great About Sword and Planet ?, de Paula R. Stiles, essaye de définir un genre qui se trouverait à mi-chemin entre la Sword & Sorcery et le Space Opera, et qui irait, en gros, des Aventures de John Carter à La Guerre des étoiles. Ses arguments historiques se tiennent, mais la définition d’un nouveau genre est un exercice de séparation que je trouve toujours profondément vain, la beauté étant dans les mélanges[4]. Quant à savoir si l’auteur a raison d’estimer que les droïdes de Star Wars sont coupables de présenter l’esclavage sous un jour positif, je laisse de meilleurs experts que moi en discuter.

• Spanish Conan : Manos, Guerrero Indomito et Mexican Belit : Conan Goes Viking, tous deux de Silvia Moreno-Garcia, sont deux petits articles sur des séries de BD hispanophones qui ont pillé… se sont inspirées de bonne heure de Robert E. Howard. Ils sont instructifs et feront peut-être dresser l’oreille ou autre chose à des collectionneurs, mais je ne suis pas très BD.

Le bilan est contrasté. À un bout, on a Black Caesar, qui ne respecte aucune des deux moitiés du cahier des charges, mais est une réussite. À l’autre, No Sleep for the Just, qui est pile dans la commande mais qui ne fonctionne pas. Sun Sorrow est chiante, mais elle est carcosienne comme pas permis – comme ça ne devrait pas l’être, en fait. Il y a aussi des mélanges périlleux avec le juge Ti et le roi Arthur. À côté de tout ça, certaines histoires remplissent le contrat avec brio, comme Spirit Forms of the Sea ou, un cran en dessous, The Wood of Ephraim. Et And After the Fire, A Still Small Voice a beau être barrée, elle a quand même quelque chose.

En définitive, il y a là-dedans plus de créativité et de liberté que chez Joshi ou Price. Après, les directions dans lesquelles elle s’exerce peuvent ou non vous plaire, c’est une autre histoire.



[1] Unité de temps plus longue qu’une chouille, et plus courte qu’un laps.
[2] Les nouvelles précédentes m’avaient donné envie de sauter jusqu’à l’histoire suivante, ce qui n’est pas la même chose.
[3] Non, pas super-bien, faut pas déconner non plus.
[4] La beauté, ou au moins une cuite assez sévère pour renvoyer l’esthétique au second plan.

1 commentaire:

  1. Et bien espérons qu'on laps ne dure pas une olympiade mais s'approche plus d'une ide car lire vos "retour de lecture" sur des anthologies Cthuliennes est un réel plaisir et je guette toujours vos billets avec impatience.

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