20/02/2017

The Klarkash-Ton Cycle

Ce recueil de douze nouvelles tente de regrouper les histoires de C.A. Smith en rapport avec le « mythe de Cthulhu ». Robert M. Price, jamais à court d’un bon mot, a baptisé ce recoin cosmogonique le « Smythos »[1].

En pratique, l’exercice qui consiste à prendre un tamis et à s’en servir pour isoler des cthulhus ne tarde pas à s’avérer futile. À la possible exception de Zothique et encore, l’ensemble de l’œuvre de C.A. Smith a été absorbée depuis longtemps dans cette grosse chose amorphe qui s’appelle « le mythe de Cthulhu », et un autre anthologiste aurait sans doute fait une sélection différente.

Les histoires elles-mêmes se lisent bien, mais j’avoue que je leur préfère souvent les notes, qui les remettent dans leur contexte et citent abondamment la correspondance entre Smith et Lovecraft.

The Ghoul est un pastiche des Mille et une nuits, où un cadi juge un jeune homme qui vient de se rendre coupable de sept meurtres sans raison apparente. Le récit lui-même est plaisant, mais son arrière-cuisine éditoriale est encore plus drôle : Smith envoie sa nouvelle à Lovecraft en lui demandant si, par hasard, il ne pourrait pas trouver sa suite dans le Necronomicon. Lovecraft répond que oui, il y a bien une suite, mais une main hostile et inconnue ayant mutilé les deux exemplaires du Necronomicon d’Arkham et d’Harvard, il va se renseigner à Paris… Et quelques lettres plus tard, il annonce à Smith que le conservateur parisien est devenu fou en lisant le passage[2].

A Rendering from the Arabic nous parle d’un traducteur engagé par un érudit pour traduire quelques passages du Necronomicon. Aussi plaisante que prévisible, elle ouvre la série des curiosités littéraires de cette anthologie. En effet, il s’agit d’une première version d’un classique de Smith, Return of the Sorcerer… avec sa fin originale, alors que la version publiée a été adoucie à la demande de Farnsworth Wright, le rédac-chef de Weird Tales.

The Hunters from Beyond est une bonne histoire où il est question de sculpture, d’horreur et de ce qui arrive aux modèles qui ont l’imprudence de tomber amoureuses d’un artiste fasciné par le macabre. Il n’y a pas grand-chose à en dire, non qu’elle soit mauvaise, mais il lui manque la petite touche d’ironie et de légèreté qui rend Smith si plaisant à lire.

The Vaults of Abomi est une histoire de SF martienne telles qu’on les concevait à l’époque, avec des canaux, des Martiens décadents et des explorateurs terriens. Influencée par Les montagnes hallucinées, c’est une variation sur le thème de l’expédition archéologique qui s’aventure dans des ruines mal famées. Bizarrement, elle se lit comme le script d’Alien cinquante ans avant Alien, y compris un monstre qui ressemble bougrement à un facehugger. Les amateurs d’histoire éditoriale noteront que c’est la version longue de The Vaults of Yoh-Vombis, avant les remaniements imposés par Farnsworth Wright (qui, d’après Smith, a coupé tous les passages d’ambiance).

The Nameless Offspring est une histoire britannique et contemporaine (de l’auteur), dont le héros fait un tour de Grande-Bretagne à moto… et s’arrête là où il ne fallait pas s’arrêter, la nuit où il ne fallait pas s’y arrêter. La tension monte lentement mais sûrement, les stéréotypes gothiques s’empilent jusqu’à une horreur finale un tantinet prévisible. L’ensemble se lit bien. C’est d’ailleurs le cas de toutes les histoires de C.A. Smith. Il savait construire ses récits, et comparé aux chimpanzés analphabètes qui encombraient les colonnes de Weird Tales, c’était un styliste de premier plan.

Ubbo-Saltha est l’une des histoires de Smith les mieux connues des francophones, car elle figurait dans Légendes du mythe de Cthulhu, l’une des anthologies qui a le plus fait pour faire connaître Lovecraft dans les années 70-80. Et donc, Paul Tregardis achète un cristal, regarde dedans, et n’a pas trop le temps de le regretter…

The Werewolf of Averoigne se passe en l’an 1369, lorsqu’avec une comète vint la Bête… Là encore, c’est une première version d’une histoire parue dans Weird Tales après avoir été tronçonnée pour être mise au goût de Farnsworth Wright qui n’aimait ni les longueurs, ni les histoires trop effrayantes[3]. J’aime bien l’Averoigne, mais cette première incarnation a beau avoir été « inspirée par les muses plutôt que par Mammon » selon Robert M. Price, elle tombe un peu à plat. Des moines, un monstre, un chasseur de monstres nommé Luc le Chaudronnier, et une énigme qui se perce très vite…

The Eidolon of the Blind est une seconde histoire martienne, mettant en scène un trio d’explorateurs durs à cuire qui se réfugient dans une caverne lorsqu’une tempête de sable les rattrape. Elle m’a donné envie de lire The Dweller in the Gulf, qui sera sa version publiée. Wright l’ayant rejetée comme « trop effrayante » et pas assez explicative, elle fut publiée par Hugo Gernsbak avec des remaniements commis « par un garçon de bureau à moitié illettré », selon Smith, qui n’avait pas été consulté. La vie d’écrivain de pulp était dure aux artistes…

• Troisième histoire martienne, Vulthoom nous raconte les aventures d’un pilote de vaisseau spatial et d’un écrivain qui tentent de se sortir de la dèche et de rentrer au pays… Elle est beaucoup plus proche de Sept pas vers Satan que de quoi que ce soit de cthulhien, à ceci près que le « Satan » local a les caractéristiques d’un Grand Ancien. Smith lui-même n’aimait guère cette incursion sur le territoire d’Abraham Merrit, mais bon, un récit avec des aventuriers héroïques, ça ne fait pas de mal de temps en temps.

The Treader of the Dust est un autre classique smithien, mettant cette fois en scène Quattchil Uttaus, l’un des rares Grands Anciens dont j’estropie à peu près systématiquement le nom. Courte et plaisante, j’en veux d’autres comme ça.

• Enfin, The Infernal Star est une bizarrerie : le premier volet, jamais publié, de ce qui devait être une trilogie pour Weird Tales. La suite n’a jamais été écrite. C’est dommage, il y avait du potentiel. Et donc, un paisible bibliophile, plus intéressé par Jane Austen que par les grimoire malsains, entre par hasard en possession d’une amulette qui sert de porte vers la planète d’où vient toute la magie noire de tous les mondes. Il s’y retrouve projeté et… ça s’arrête là, avant qu’il n’ait eu le temps de vivre les aventures pleines de démons et de magiciennes qu’un tel pitch laissait attendre.

Le bilan est plutôt bon : ce recueil contient plusieurs curiosités littéraires et quelques textes que j’ai été content de lire en version originale – à la fois en anglais et tels qu’ils avaient été pensés à l’origine. Reste qu’il s’agit d’un produit pour érudits plus que pour des lecteurs ordinaires.

(Anthologie publiée par Chaosium, CHA6046, 212 pages, environ 15 euros.)



[1] Quant au « Klarkash-Ton » du titre, c’est le surnom que Lovecraft donnait à son correspondant californien.
[2] Qu’on ne vienne pas me dire que L’Appel de Cthulhu, le jeu de rôle, ne respecte pas les intentions de l’auteur !
[3] Dans l’ensemble le ton, employé par Smith pour parler de Wright me fait penser à une interview de John Carpenter, disant que sans ces abrutis de distributeurs, il aurait pu réaliser des films d’horreur vraiment effrayants.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire