02/10/2017

Pierre de lune


La lecture de Pierre de lune est pour moi le fruit d’une erreur de mémoire : j’étais persuadé que Tristan nous l’avait recommandé alors que c’était La Dame en blanc du même Wilkie Collins qui avait été chroniqué.

En 1799, un colonel anglais vole un gros diamant dans un village hindou et le rapporte en Angleterre. Son geste le met au ban de sa famille, mais à sa mort, la pierre très précieuse est léguée à la nièce du militaire au cours de son anniversaire. Hélas, la jeune femme a à peine le temps d’en profiter car le bijou disparaît mystérieusement dès la nuit suivante. Et le roman va s’attacher à raconter toute cette histoire avec moult détails. Tous les invités de l’anniversaire sont des coupables potentiels, aussi il va falloir mener l’enquête, percer les mensonges et faire des conjectures pour trouver le fieffé voleur. Et c’est une vraie partie de Cluedo : l’intendant, la mère, les deux fiancés potentiels de la jeune femme, un docteur, une tripotée de serviteurs, trois hindous en goguette…

C’est l’ancêtre du whodunit aussi faut-il être indulgent avec de nombreuses faiblesses de ce livre qui en préfigure des milliers d’autres. Ce n’est pas l’enquête la mieux ficelée du monde et le dénouement vous laissera sans doute un étrange goût amer quand le coupable sera démasqué et que la méthode du vol sera expliquée. J’ai personnellement ressenti la même déception que lors de l’épisode final de Lost, c’est à dire l’intime conviction que l’auteur ne savait absolument pas où il allait en débutant cette histoire. Ce sentiment que le romancier avance en même temps que le lecteur est renforcé par le fait que la publication a eu lieu à l’origine en feuilleton hebdomadaire en 1868. L’auteur ne tire pas à la ligne comme le premier Dumas venu mais délaye bien évidemment sa sauce ad nauseum pour maintenir un mystère souvent très artificiel. Il faut d’ailleurs noter que Wilkie Collins était un ami de Charles Dickens, mais que ce dernier le jalousait énormémement en raison du succès populaire du feuilleton de Collins (les gens s’arrachaient littéralement les publications).

Une des méthodes employées pour noyer le poisson, c’est la surexplication des protagonistes, qui disent et redisent des choses sans se lasser :
- Je crois que je vais m’autoriser à penser que A.
- Quoi, mais comment cela se fait-il que vous vous laissiez aller à penser A ?
- Écoutez, j’ai bien réfléchi, et avec tous les éléments que j’ai en main, A s’impose.
- C’est extraordinaire, si on m’avait dit un jour que vous penseriez A.
- Je sais. Que vont dire les gens quand je vais dire que je pense A.
- D’autant qu’il aurait été facile de penser B.
- Pouah, rien qu’à l’idée de penser B, j’ai un haut le cœur.
- Pourtant, quand on y pense, tout mène à B.
- Mon honnêteté intellectuelle m’impose de le reconnaître : B n’est pas si fou.
- Oui, mais vous avez opté pour A, je vous le rappelle.
- Si fait, si fait, ça sera A, je m’y suis engagé. Mais quand même…
- Ah, il serait pourtant si simple de penser A et B simultanément.

On dirait que le récit est raconté par deux joueurs de murder party verbomoteurs qui se sentent obligés d’en faire des caisses et ne tolèrent absolument pas le moindre silence.

Évidemment, il y a des figures déjà imposées en 1868 avec l’inspecteur super intelligent dont le super pouvoir est de déduire des choses que seul l’auteur peut connaître, ce qui est très pratique pour paraître intelligent. Mais la grande modernité du récit, c’est le fait que la narration est partagée entre différents points de vue. Le livre est en effet une collection de témoignages rédigées à la première personne :
- le vieil intendant servil qui aime bien quand les jeunes servantes viennent s’asseoir sur ses genoux cagneux (et qui nous dispense de suaves conseils paternalistes sur la bonne manière de traiter avec le sexe faible)
- la grenouille de bénitier qui est cousine avec la victime du vol et qui passe son temps à nous parler de ses pamphlets religieux et de son irrépressible envie de convertir son prochain
- l’avocat de la famille (qui n’a guère qu’un rôle utilitaire dans le récit)
- un explorateur qui nous fait croire à un moment que le récit va se transformer en partie pulp de l’Appel de Cthulhu
- le cousin/soupirant principal de la jeune femme, qui incarne déjà le gentleman detective qui est le véritable héros de cette histoire
- un médecin opiomane
(…)

La multitude des points de vue permet là encore d’étirer la sauce car chaque intervenant à un monologue intérieur bien bavard et redonne des informations déjà connues du lecteur (car c’est un feuilleton, alors il faut régulièrement résumer l’intrigue pour celles et ceux qui prennent la publication en cours de route).

Forcément, ces défauts structurels sautent aux yeux du lecteur moderne et sapent souvent le travail de l’auteur, qui s’efforce de dépeindre une société hypocrite. La sexualité est refoulée, le petit personnel est traité de façon odieuse, les bourgeois sont de mauvaise foi, le racisme transpire souvent des échanges… C’est en fait un prequel de Downtown Abbey.

À noter que ce bon Collins était lui-même accro au laudanum et qu’il était persuadé qu’un doppelgänger fantômatique le suivait, ce qui donne à une partie de son histoire une indéniable touche de véracité.


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Bref, je peine à le recommander car il est bavard et que sa révélation finale n’est pas à la hauteur des attentes créées chez les lecteurs blasés que nous sommes au regard de ceux de 1868, mais c’est indéniablement un morceau d’histoire littéraire. Il y a là en gestation tous les ingrédients du romance policier. À l’heure où le roman historique a le vent en poupe, il est préférable d’aller directement à la source et de lire un bouquin d’époque. C’est parfois laborieux, mais c’est Wilkie Collins est sous vos yeux en train de tricoter un roman que nous nous efforçons de copier dans de nombreuses soirées-enquête et autres scénarios en huis-clos où l’on se gargarise de notre roleplay le plus verbeux.

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