29/01/2018

Our American Cousins



Ce dernier supplément de la gamme Cold War Cthulhu fait 128 pages, et il présente tous les atouts que l’on attend d’un supplément de Cubicle 7 : une belle couverture, un papier épais lui donnant une très bonne « main », une maquette et des illustrations sympas. Ces aspects pas si secondaires évacués, reste le principal, le texte.

Pour commencer, un avertissement : ceci n’est pas une alternative à Delta Green. S’il y a une organisation de chasseurs de cthulhus chez les « cousins américains », elle n’est pas présentée ici. À la place, les auteurs expliquent pourquoi des agents de la CIA/NSA/FBI se retrouvent à travailler pour la Section 46, et donc pour les Britanniques… ou plus exactement pour un Britannique, N.

Long d’une quinzaine de pages, le premier chapitre se concentre sur la communauté du renseignement US des années 70, avec la CIA en vedette. On découvre la liste de ses directeurs successifs, certains projets diversement légaux, allant de la subversion sur le territoire américain à l’écriture de romans destinés à concurrencer les James Bond. Un peu moins détaillée, la section sur le FBI comporte un portait nuancé de l’incontournable J. Edgar Hoover. Les autres agences sont traitées plus rapidement, mais on a de quoi s’orienter… et une bibliographie copieuse pour aller plus loin, le cas échéant.

Les défenseurs de l’American Way of Life étant posés, il reste à voir contre quoi ils se battent. On enchaîne donc sur une série de Domestic Briefings. La présentation commence sans beaucoup de surprises par le crime organisé et le trafic de drogue, mais va ensuite s’ébattre au milieu de terroristes d’extrême-gauche bizarroïdes, de fanatiques religieux inquiétants et autres cinglés 100 % américains. J’aurais aimé que tout ça soit plus long, mais c’est une bonne base de travail, suivie d’une série de missions situées un peu partout sur le territoire des États-Unis, qui donneront de quoi s’occuper aux agents du FBI.

Le chapitre suivant, Foreign Intelligence Theaters, présente une série de missions dans le reste du monde. CIA oblige, les points chauds ne sont pas les mêmes que pour les agents britanniques du SIS. On voit passer l’Iran au crépuscule du shah, l’Afghanistan à l’aube de l’invasion soviétique, le Vietnam où la guerre se traîne, le Cambodge des Khmers Rouges, le Haïti des tontons macoutes, la Grèce des colonels et l’URSS de Brejnev… rien que des destinations riantes à souhait. Les topos historiques sont bien documentés, mais appellent deux bémols :
• La CIA y est présentée par des yeux… peu charitables. Quoi que tentent ses agents, c’est immoral, ça rate, ou ça réussit avec un retour de flammes calamiteux quelques années plus tard[1]. Le traitement réservé aux agences britanniques dans le livre de base m’a semblé plus équilibré.
• Plus préoccupant, du moins de mon point de vue, l’articulation entre les missions officielles et cthulhiennes est souvent moins réussie que dans le jeu de base, et leur versant surnaturel est parfois un poil… basique. On se lasse, au bout d’un moment du « et puisque vous allez là, N veut que vous butiez Tartempion, qui est un sectateur de Nyarlathotep ».

Le chapitre suivant, Keeper Dossiers, innove dans la forme : au lieu d’avoir des missions en une colonne, il propose des « dossiers » en une double page, où un texte principal trône au milieu de petits encadrés, d’illustrations et de conseils bibliographiques. Chaque dossier présente une situation et une amorce d’histoire en quelques lignes, mais reste délibérément vague sur les « qui », « quand », « comment » et autres « pourquoi ». Au nombre de neuf, ils sont divisés en trois dossiers britanniques, trois américains et trois « reste du monde ». C’est le chapitre qui me laisse l’impression la plus mitigée. Certains sont inspirants, notamment celui sur les conséquences inattendues d’une grève des fossoyeurs à Liverpool. D’autres sont difficilement compréhensibles si on n’a pas vu un film/lu un livre.

Vient ensuite Beyond Top Secret, chapitre classique qui suit la même structure que celui du livre de base : la présentation par ordre alphabétique d’un tas de saloperies surnaturelles, et leurs activités dans l’Amérique des années 70. Il renferme une paire de pages intéressantes : un survol des projets universitaires qui s’intéressent à la « parapsychologie » et aux pouvoirs psi.

On enchaîne sur The Brocken Spectre, un scénario de 25 pages qui démarre à Berlin-Est. C’est une jolie balade paranoïaque, avec des agents de la Stasi dans tous les coins, un casting de gens à qui on ne peut pas faire confiance, de pauvres types broyés par la police secrète… Le titre aidant, vous serez sans doute moyennement surpris d’apprendre qu’il se termine sur le Brocken, le cœur du mythe des sorcières, situé pile sur le Rideau de fer. Quand on appartient à la CIA[2] et à la section 46, quoi de mieux qu’une montagne a la mauvaise réputation et équipée d’un poste d’écoute qui surveille l’Ouest[3] pour une petite randonnée hivernale ? J’ai bien aimé, malgré ses imperfections (la seconde partie aurait gagné à être un peu plus développée, un peu d’informations sur la vie quotidienne à Berlin-Est n’auraient pas été du luxe… rien de bien méchant).

Le livret se conclut par une paire d’appendices :
• Une série de PNJ injectables dans vos scénarios selon les besoins, de l’agent du FBI au ganguestère marseillais.
• L’habituelle liste des « événements fortéens », appliquée aux USA des années 70. Cette dernière nous parle de fantômes, de monstres des lacs, de Bigfoots… mais aussi d’une souche de 200 kg qui apparaît et disparaît dans le jardin d’honnêtes citoyens.

Au bilan, un bon supplément. Si je devais absolument y trouver une faiblesse, une passe supplémentaire n’aurait pas été de trop dans les missions, et un petit élagage aurait été le bienvenu dans les dossiers. Ce sont de petits bémols, le niveau reste élevé. J’espère qu’il y aura d’autres World War Cthulhu, un jour, mais ça risque de ne pas être tout de suite, et pas avec les règles de L’Appel de Cthulhu




[1] J’avais haussé les sourcils en voyant en début de livret un petit encadré disant en substance « nous ne sommes pas antiaméricains, attention, d’ailleurs ce livre a été écrit par des Américains ». En arrivant à ce chapitre, j’ai compris sa raison d’être.
[2] Notez qu’il est « CIA » parce que c’est marqué dessus, mais il suffit de modifier légèrement le briefing et un PNJ pour qu’il fonctionne pour le SIS.
[3] On notera avec intérêt que les agents de l’Ouest interviennent à l’Est pour surveiller ce qui se passe dans une station dont l’objectif est de surveiller ce qui se passe à l’Ouest. Miroir, mon beau miroir…

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