24/01/2018

Ursula Le Guin : un passage beau et triste





J'apprends avec tristesse le décès d'Ursula Le Guin qui était peut-être la plus grande écrivaine de fantasy et de science-fiction encore de ce monde. Il y aurait sans doute beaucoup à dire sur son intelligence, ses idées et surtout sur ses livres mais je me suis contenté ce soir de relire les dernières pages du quatrième chapitre des Dépossédés, un de ses romans de SF les plus connus, pages que je trouve magnifiques.

En surface Les Dépossédés est le récit d'une confrontation entre deux mondes qui ont fait des choix politiques radicalement différents. Urras est une société capitaliste et inégalitaire qui réprime par la violence les atteintes à l'ordre social, Anarres est une utopie anarcho-communiste qui rejette les structures traditionnelles et demande de nombreux sacrifices à ses membres pour perdurer. Les notions de paternité et de maternité n'existant pas sur Anarres, les hommes et les femmes sont fréquemment séparés de leurs enfants et envoyés dans des communautés éloignées où l'on considère qu'ils seront socialement plus utiles.

A la fin du chapitre 4, le jeune étudiant en physique Shevek retrouve celle qu'il n'a pas vu depuis plus de vingt ans : Rulag qui l'a enfanté avant d'être séparée de lui quelques mois après l'accouchement. Cette femme, il ne la connait pas. Tout au long de leur conversation il sera incapable de la considérer comme étant liée à lui par autre chose qu'un lien purement biologique et donc insignifiant. C'est sur un ton égal qu'il lui apprendra la mort de Palat, son compagnon d'alors, écrasé par un rocher lors d'une opération de sauvetage suite à un tremblement de terre.

A la froideur de la conversation de Shevek répondront les sourires de Rulag, des sourires inquiets, émus, tristes et finalement bouleversés. Quand elle le quittera à l'issue de ces retrouvailles ratées, il aura "l'impression brève et affreuse de voir son visage changer complètement, [...] se briser, se casser en morceaux". Il constatera avec mépris et indignation ces émotions. Le soir d'après leur rencontre il sera cependant frappé par une sensation de peur, "de promesses brisées et d'incohérence du temps" avant de s'effondrer en sanglots.

C'est là la grande force des Dépossédés qui oppose deux systèmes idéologiques mais nous parle d'abord de leur impact sur nos façons de penser, de nous comporter et d'appréhender les relations humaines. Chez Le Guin la politique devient intime, parfois bouleversante. Elle est confrontée à nos expériences individuelles et ne peut pas être appréhendée comme un simple débat intellectuel abstrait.
J'ai lu pour la première fois ce court extrait d'une œuvre considérable dans des conditions très particulières - à la maternité quelques heures après la naissance de mon fils - et il m'avait profondément touché. Je le relis ce soir avec la même émotion.

2 commentaires:

  1. Il y a un autre passage magnifique où une mère rencontre son fils (qu'elle n'a pas vu depuis 20 ans), à la fin d'une "Odeur de Gingembre" d'Oswald Wynd. Un très grand roman, pas du tout de SF...
    Ursula Le Guin était une grande, c'est vrai, et probablement la dernière vivante de cette génération...

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