28/06/2018

La dérive fasciste, de Philippe Burrin


Attention, terrain miné, deuxième partie.

Dans le contexte des années 40, voir des conservateurs se compromettre avec l’extrême-droite n’a rien d’étonnant. En revanche, les mécanismes qui font basculer des personnalités « antifascistes » vers Vichy, voire vers la Wehrmacht, méritent d’être examinés.


Philippe Burrin, l’auteur de cette étude, très universitaire et par moments rébarbative[1], s’y emploie par l’intermédiaire de trois personnages qu’il nous faut présenter rapidement :

• Gaston Bergery, du parti radical, le centre gauche des années 30.
• Marcel Déat, socialiste.
• Jacques Doriot, communiste.

À la fin des années 20 et au début des années 30, Bergery, Déat et Doriot incarnent tous un certain renouveau à l’intérieur de leur parti. Diversement atypiques et plus ou moins marginalisés, ils rompent avec leur structure d’origine après le choc de février 34, se retrouvant chacun à la tête d’une petite chapelle à la fois réformatrice et antifasciste. Mal vus de leur parti d’origine, et même carrément haï dans le cas de Doriot, ils soutiendront le Front populaire, pour certains avec des arrière-pensées tactiques. À la fin des années 30, tous trois sont des figures politiques reconnues : Déat et Bergery ont été ministres, Doriot a été député et maire de Saint-Denis.

Or, après juin 40, tous trois rejoignent la collaboration, à des vitesses différentes et selon des modalités différentes, mais dans le prolongement de leurs itinéraires précédents.

Bergery participe à la mise à mort de la IIIe République, puis joue les conseillers du Maréchal avant d’être mis sur la touche par Laval, qui le trouve trop remuant. Il finit la guerre ambassadeur à Ankara, où il compare ses notes avec von Papen, l’homme qui a servi de marchepied à Hitler. À son retour en France, Bergery écope de cinq mois de prison, suivis d’un retour peu concluant en politique. Il passera les longues années qui lui restent à se revendiquer de Pétain et de Vichy.

Après avoir été l’homme qui refusait de « mourir pour Dantzig », Déat sera le fondateur et le patron de l’un des nombreux « partis uniques » qui fleurissent à Paris. Théoricien plus que praticien, mais assez compromis pour être condamné à mort à la Libération, il ne sera jamais arrêté et finira ses jours dans un monastère italien.

Fondateur en 1936 du Parti Populaire Français, Doriot le fascise dès la fin des années 30. Après la défaite, il tente de se faire accepter par les Allemands comme alternative à Pétain, puis part combattre sur le front de l’Est. Il meurt début 1945 dans l’attaque de sa voiture par un chasseur allié, alors qu’il se voyait comme le futur patron de la France après son inévitable reconquête par les Allemands.

Même si le fil conducteur de cet ouvrage est chronologique, il ne s’agit pas de biographies, ou pas exactement : l’objectif est de voir à quel moment ces gens ont basculé, jusqu’où, pourquoi et surtout dans quoi.

L’analyse du fascisme est une figure classique de l’analyse politique, mais la grille de lecture de Philippe Burrin fonctionne bien. Pour la résumer à très gros traits, le fascisme est une communauté nationale militarisée, unie autour d’un chef et communiant dans un projet totalitaire mettant en avant l’inégalité, la force et le combat. Reste à voir à quels critères correspondent nos trois larrons, et à quelle vitesse ces produits de l’humanisme républicain (Bergery), du socialisme (Déat) ou du communisme (Doriot) vont adhérer au fascisme et pourquoi.

Cette fascisation est d’abord une fascination. Tous trois commencent par tout rejeter en bloc, puis ils adhèrent sans même s’en rendre compte au mode de pensée de l’adversaire. À la fin des années 30, tous trois envisagent comme seul salut face au fascisme… une République autoritaire groupée derrière un Chef. Une fois la République à terre, tous trois pensent à la régénérer en mettant la démocratie de côté ou en la réinventant sous des formes « organiques » qui font froid dans le dos. Le juriste Bergery s’arrête assez vite sur ce chemin, Déat va plus loin, et Doriot davantage…

Philippe Burrin consacre quelques pages cruelles au nationalisme, et plus précisément à la difficulté d’être le chef d’un parti agressivement nationaliste dans un pays occupé par l’ennemi héréditaire, qui offre comme seule perspective aux aspirants dictateurs que sont Déat et Doriot un poste de vassal.

En définitive, on ne saura jamais ce qui les a fait basculer, et il n’y a certainement pas eu de cause unique – légalisme, aveuglement, ambition, pacifisme… Ce n’était pas le propos du livre, qui s’efforce plutôt de faire comprendre l’attraction que le fascisme a pu exercer, même sur des cervelles bien organisées.

Le trio Bergery-Déat-Doriot forme la tête d’affiche, mais les seconds rôles méritent plus qu’un coup d’œil. Les trois hommes ont des entourages fournis dans les années 30 et 40, et même s’il est conseillé de bien maîtriser le personnel politique et syndical de la IIIe République pour tout comprendre, de loin en loin, un nom passe, et on se dit « ah tiens, dans deux ans, celui-là parlera à Radio-Londres », ou « ah, celui-là finira déporté par les Allemands ». Cela permet de relativiser le côté inéluctable de la conversion de leurs trois chefs.

Au bout du compte, on ne peut que constater que le fascisme, au sens historique, est bien mort et enterré[2], du moins pour l'instant et en Europe de l'Ouest. Ensuite, chacun en tirera les enseignements qu’il veut. En ces temps incertains, il n’est pas inintéressant de garder en tête que la route de l’enfer peutêtre pavée de bonnes intentions.

Éditions du Seuil, 10,70 €


[1]Il faut être en mesure d’encaisser des phrases comme « Si l’on se réfère à l’idéaltype présenté au point de départ, on constate ainsi un inaboutissement qu’il faut relier à la dynamique et au sens de ces processus de fascisation. » Et je ne vais pas vous mentir, au bout de cinq cents pages de cette farine, on se sent gagné par une légère lassitude…

[2]Mais d’autres formes d’autoritarisme subsistent. Ce n’est pas parce qu’on ne risque plus de se faire dévorer par un tyrannosaure qu’on ne risque pas de se faire boulotter par un lion ou piétiner par un hippopotame.

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