28/09/2018

Rampe, ombre, rampe !, d’Abraham Merritt (1934)

Épisode 50

Numéro 29 de la collection SF/Fantastique/Aventure (1981)




En deux mots

Ce second volet du diptyque commencé avec Brûle, sorcière, brûle ! peut se lire indépendamment, mais je conseille d’enchaîner les deux dans l’ordre voulu par l’auteur.

Alan Caranac, anthropologue, rentre à New York après trois ans d’absence, pour découvrir que l’un de ses meilleurs amis vient de se suicider. Il ne tarde pas à apprendre que le défunt fréquentait une demoiselle Dahut de Keradel, fille d’un psychiatre français de passage en ville. Caranac ne tarde pas à la croiser chez le Dr Lowell, l’employeur de l’un de ses amis.

Horreur, de Keradel a été l’amant de Mme Mandilip, la sorcière de Brûle, sorcière, brûle ! Cette information pousse Lowell à rappeler McCann, puis Julian Ricori. La fine équipe du premier volume se reconstitue donc, et apporte un renfort de poids à Alan Caranac. Ce sera nécessaire, car cette fois, nos héros n’ont pas affaire à une banale sorcière, mais à un duo autrement plus redoutable : de Keradel père et fille pratiquent deux formes de magie bien différentes, toutes deux fort dangereuses, et s’avèrent à peu près impossibles à arrêter…


Pourquoi c’est bien

Brûle, sorcière, brûle ! nous parlait de sorcellerie classique, avec une pincée d’hypnose pour faire moderne (au sens des années 30, bien sûr). Cette fois, nous avons droit à la manipulation des ombres et aux invocations abominables, plus une dose massive de réincarnation, plus une plongée dans une version préhistorique du mythe d’Ys.

En effet, les ancêtres de Caranac s’appelaient « de Carnac », et notre héros ne tarde pas à revivre une très lointaine idylle entre l’un d’eux et une autre Dahut, qui s’est déroulée dans l’Armorique d’avant les Romains. L’ennui est que la Dahut du XXesiècle la revit aussi de son côté, et qu’elle se souvient que, de son point de vue, tout cela a très mal fini…

Rampe, ombre, rampe ! partage avec le premier volet une écriture plaisante qui rend la lecture aussi agréable que rapide. En revanche, il est beaucoup plus riche que Brûle, sorcière, brûle !, et cette richesse le rend un peu foutraque, au bon sens du terme. Scènes et idées fusent, quitte à sacrifier un peu l’économie du récit.

Ah, et cette fois, on a un personnage féminin un peu plus riche que la sorcière du premier volume : là où papa de Keradel est un méchant manipulateur assez classique, Dahut est un peu plus nuancée, et s’avère nettement plus intéressante, même si c’est selon la modalité classique pour l’époque de « l’impitoyable grande méchante tombée amoureuse du héros ».

À titre personnel, j’avoue une certaine fascination pour les scènes situées dans l’Ys préhistorique, produit d’une civilisation inconnue, où les événements se déroulent un peu différemment de la légende médiévale[1]et de ses déclinaisons modernes. Cela dit, chacun y trouvera de quoi faire son miel.


Pourquoi c’est lovecraftien

Contrairement à Brûle, sorcière, brûle !, ce deuxième volet est bel et bien lovecraftien, et je soupçonne Merritt de l’avoir consciemmentorienté dans cette direction, en se permettant même un clin d’œil : les Keradel ont installé une nouvelle Ys sur la côte du… Rhode Island, pas très loin de Providence.

Bon, s’il n’y avait que ça, on pourrait plaider le hasard. Après tout, quand on cherche un trou paumé sur la côte et pas trop loin de New York, on finit forcément par tomber sur le Rhode Island. Mais Merritt fait tourner toute la fin du livre autour de l’invocation d’un démon préhistorique indescriptible, dont on nous dit clairement qu’il est immortel, indestructible, plus ancien que le temps et plus vaste que les galaxies et qui se manifeste sous l’apparence d’une « lumière pourrie »…

Il ne manque à ce « Collecteur » qu’un nom plein de consonnes, révélé par une citation du Necronomicon, pour obtenir son passeport pour le mythe de Cthulhu en général et le Malleus Monstrorumen particulier[2]. (Entre nous, les visions induites par la réincarnation de Caranac sont une manière plus distrayante de livrer des informations que la consultation de bouquins moisis.)


Pourquoi c’est appeldecthulhien

C’est même pire que ça, c’est masques-de-nyarlathotepien.

Donc, c’est l’histoire d’un groupe de héros qui cherche à contrecarrer les machinations d’un sorcier. Après une enquête en ville, ils découvrent qu’il a établi son repaire dans une propriété fortifiée en bord de mer. Il s’y adonne à des invocations impies couronnées par des palanquées de sacrifices humains, et le village voisin vit dans la peur.

Tout l’enjeu de la deuxième partie du roman est « comment s’introduire là-dedans pour y mettre un terme ». Caranac, infiltré par la volonté de Dahut, s’avère d’une grande inefficacité pour faire quelque chose, mais il voit tout. De leur côté, McCann et ses gorilles, installés à l’extérieur, mènent une surveillance absolument pas discrète, qui inclut un survol en avion en pleine cérémonie. Caranac et McCann n’arrivent pas à se coordonner, se retrouvent par hasard et agissent à contretemps…

Ça vous rappelle des trucs ? Oui, moi aussi. Les mêmes. La ressemblance n’est quesuperficielle, cela dit : Caranac et ses potes n’ont pas pris la précaution, pourtant élémentaire, de partir en week-end à la campagne avec quelques caisses de dynamite.


Bilan

Rampe, ombre, rampe ! est un thriller surnaturel ambitieux, qui contient assez de matière pour remplir deux ou trois romans. Autant dire que chacun trouvera quelque chose à y picorer, à la fois comme plaisir de lecture ou comme inspi... 


[1]Déjà, on oublie la baie des Trépassés, cette Ys est dans le Morbihan, à deux pas de Carnac.
[2]Les auteurs dudit Malleus ont intégré des machins indicibles sur des bases autrement plus légères.

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