22/11/2018

L’univers des goules, de Jacques Finné




On sait depuis trente ans que Jacques Finné, éminent spécialiste de la littérature fantastique, éprouve une tendresse pour les goules. Il le prouve dans cette étude érudite et pleine d’humour, judicieusement sous-titrée « Chronique d’une mal-aimée ».

En effet, les goules n’ont jamais joué les premiers rôles dans une œuvre majeure de la littérature fantastique. Peut-être est-ce dû à la difficulté qu’il y a à s’identifier à un protagoniste moins humain que les vampires, les fantômes et les loups-garous ? Peut-être est-ce parce qu'il est difficile de les mettre en scène ailleurs que dans les cimetières, où elles s’adonnent à des activités qui restent fortement taboues dans notre culture ? (De fait, l’échange de sangs et la morsure comme rituels érotiques, empruntés au vampirisme, charrient des connotations so 90s. Les pionniers de ces pratiques qui ont échappé au sida sont désormais de bons contribuables centristes qui ont écrit des livres sur leurs expériences. En revanche, à ma connaissance, personne n’a jamais revendiqué d’avoir prélevé un steak sur feu sa grand-mère et de l’avoir mangé cru après l’avoir laissé faisander[1].)

Quoi qu’il en soit, ce constat navré s’accompagne d’un panorama d’un tas de romans et de nouvelles dont beaucoup m’avaient échappé, et je suis assez tenté de dire « tant mieux » tellement les résumés qu’en donne Jacques Finné sont peu appétissants. C’est l’occasion de se souvenir que nous ne recevons qu’une faible partie de la production littéraire américaine, et que ce n’est pas forcément une si mauvaise chose.

En revanche, le survol historique des apparitions de la goule dans le folklore, qui commence dans l’Antiquité, est passionnant. À partir d’une créature issue des croyances orientales, peut-être teintées d’hellénisme, on voit une figure émerger peu à peu. D’abord une goule préislamique qui se distingue à peine dans la foule des êtres mythologiques, puis une séductrice cannibale rôdant dans le désert, puis la goule de cimetière telle que nous l’a léguée Antoine Galland, le premier traducteur des Mille et Une Nuits, au terme de péripéties pleines de blancs où figurent entre autres un mystérieux Oriental de passage à Paris et des manuscrits perdus, entre autres.

De là, on survole une assez morne plaine jusqu’à Lovecraft. Et après un arrêt dans les premières décennies du XXesiècle, le temps de dire bonjour à Pickman et à ses copains, on repart jusqu’à nos jours. Et comme il n’y a vraiment pas assez à manger en restant dans le thème, des développements méandrent parmi les cousins modernes de la goule, les zombies au premier chef, mais aussi les wendigos.

Le problème de ce genre d’étude est la difficulté à circonscrire un champ d’action, et de ce point de vue, L’Univers des goules est aussi difforme que son sujet, en partie parce qu’essayer d’embrasser la totalité du champ des littératures de genre est impossible, et surtout parce que Jacques Finné revendique des impasses. Certaines, comme le manga, ne me dérangent pas vraiment. D’autres, comme l’heroic-fantasy, sont plus ennuyeuses[2], mais justifiées dans le cadre d’une étude sur la littérature fantastique. Parfois, comme pour la littérature à l’usage des adolescents, Finné explique que non, vraiment, il n’en parlera pas, avant d’y consacrer plusieurs pages. Et dans certains cas, notamment celui de la défunte collection Gore, je me dis qu’il aurait certainement pu y pêcher des choses, mais qu’il a raison, la vie est trop courte pour s’infliger ces trucs.

Reste un souci : le traitement réservé au jeu de rôle.

À titre personnel, ça me fait sourire de voir quelqu’un qui a beaucoup contribué à rendre le fantastique fréquentable face à des Messieurs Sérieux devenir à son tour un Monsieur Sérieux, qui qualifie les jeux de rôle de « plaie de notre époque », et les traite comme les générations précédentes de Messieurs Sérieux ont traité le fantastique. J’ai un scoop pour les Messieurs Sérieux : le jeu de rôle irrigue toute la littérature de genre depuis trente ans, il serait temps qu’ils s’en aperçoivent.

Dans ce cas précis, Jacques Finné revendique de ne connaître le jeu de rôle que par Wikipédia[3]. Il n’aurait pas dû s’en contenter, cela lui aurait évité d’écrire un long développement sur les « goules » dans Vampire – The Masquerade, qui n’ont que le nom en commun avec le sujet de son étude[4]. Ça lui aurait aussi évité de se poser des questions du genre « pourquoi diable Untel parle-t-il de goules venimeuses dotées d’un poison paralysant ? » La réponse étant, bien entendu, qu’Untel a dû lire le Monster Manual dans sa folle jeunesse…

À ce détail un peu militant près, L’Univers des goulesest un bon bouquin, qui pourra sans doute vous donner quelques idées de lecture, même s’il n’y a pas des tonnes de choix. Il n’est que la moitié d’un dyptique, d’ailleurs : Jacques Finné a mis sa casquette d’anthologiste pour réaliserFemmes de sang, un recueil de nouvelles sur le même sujet. Il est dans ma pile des choses à lire…


Terres de Brume, 19 €


[1]Même si c’est arrivé, ne détrompez pas, je veux préserver mes dernières parcelles d’innocence.
[2]Ayons une pensée pour les goules de Lankhmar, abandonnées sur le bas-côté comme de vulgaires corniauds un jour de grands départs.
[3]Mais sur toute la partie consacrée à Lovecraft, il cite Daniel Harms, apparemment sans se rendre compte que Harms met sur le même plan les auteurs de nouvelles et ceux de scénarios de jeu de rôle…
[4]Ça dit aussi des choses pas sympa sur les notices Wikipédia, par exemple qu’à leur lecture, même le plus récent des traducteurs de Dracula n’arrive pas à faire la différence entre les goules de Vampire, qui sont les héritiers conceptuels de Renfield, et les goules traditionnelles.

4 commentaires:

  1. En fait, ce qui me donnerait envie c'est un livre sur les goules écrit par Tristan Lhomme ! Par contre je ne lirai pas un ouvrage qui me jette au visage que ma passion est la "plaie de notre époque". Rien que pour ça, chapeau.

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  2. De l’intérêt d’avoir plusieurs passions :)

    Et Finné range les jeux de rôle au même niveau de nocivité que les téléphones portables, c’est dire s’il est à la page.

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    1. Il en parle d'ailleurs longuement sur sa page Minitel. ;D

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  3. c'est drôle, je l'avais commencé il y a quelques temps puis ce livre avait fini en stase sur ma table de nuit. J'avais été passablement irrité par le côté "monsieur sérieux" qui juge tout à l'aune d'un passé où "c'était telleeeement mieux que maintenant avec ces jeunes qui salopent tout". Mais du coup cet article m'a donné envie de m'y remettre. Allé hop, on passe sur ce qui nous plait pas en on va chercher les pépites!

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