06/11/2018

T'as vu le plan ?


J'ai dévoré en une soirée cet excellent livre de François Theurel, plus connu sous le pseudonyme du "Fossoyeur de Films" qui - le hasard fait bien les choses - est aussi le nom de sa chaîne Youtube consacrée au cinéma. Il faut dire qu'avant même de me procurer l'ouvrage j'étais séduit par sa proposition : 100 analyses cinématographiques chacune centrée sur un plan, ces images captées par la caméra entre les deux mots "Action !" et "Coupez !". J'aimais cette idée d'aborder chaque film avec un angle d'approche très restreint et permettant d'éviter de transformer la critique en un exercice de synthèse mélangeant des idées très hétérogènes et se limitant finalement à de vagues impressions. Seule légère inquiétude, en se limitant à des textes très courts (deux pages, illustration comprise, pour chaque plan) et à un même point de départ on pouvait craindre des analyses superficielles et reposant toutes sur la même grille de lecture répétée ad nauseam.

Heureusement il n'en est rien. D'abord parce que l'auteur sait varier ses problématiques et qu'il a la bonne idée de séparer ses 100 courtes chroniques en 9 chapitres thématiques bien pensés et créant des liens entre les textes. Citons par exemple le chapitre sur les plans "prouesses" qui va à la fois mentionner des exploits techniques - le fameux plan séquence de 3 min 20 qui ouvrait le film La Soif du Mal et avait nécessité 10 jours de tournage - et de la démarche de Cassavetes qui en réalisant Husbands va laisser tourner sa caméra pour saisir les prouesses de jeu de ses acteurs improvisant et cherchant la captation de moments "vrais". Un chapitre très amusant et surnommé "Dommage !" va identifier les plans "de trop", tel ce moment où apparaît le visage du meurtrier d'Halloween ce qui lui fait perdre de son inquiétante inhumanité. Autre élément créant un sentiment de cohérence de l'ensemble du bouquin : certaines analyses se répondent. Par exemple deux plans servent à analyser l'effet Koulechov, l'idée qu'un plan n'a de sens qu'au sein d'un montage, effet bien illustré par les plans du pur film de montage qu'est Koyaanisqatsi mais qui se situe aux antipodes de certains plans filmés par Tarkovski (le livre s'arrête sur un plan de Stalker) qui se construisent d'abord dans la durée. Ces nombreux effets de renvoi donnent parfois l'impression de lire un blog et on en viendrait presque à chercher les liens hypertextes.

Au-delà de la capacité de François Theurel à varier les angles d'attaque, le plan s'avère tout simplement un excellent matériau pour parler du cinéma. C'est un objet concret et donc un point de départ solide pour entamer une argumentation. Mais cette façon d'isoler l'instant permet surtout  d'articuler facilement les analyses avec les émotions ressenties par le critique pendant le visionnage. T'as vu le plan ? consacre notamment son dernier chapitre à des souvenirs d'enfance en commençant par chercher à comprendre le pouvoir de fascination qu'a eu sur l'auteur le plan d'ouverture du film Les Tortues Ninja (celui de 1990). Mais il parle aussi de la fascination qu'il peut y avoir à se confronter à des films lents et volontairement austères - "austère extrémiste" - comme le drame post-apocalyptique Le Cheval de Turin long de 2h26 et aux plans étirés. Cette démarche en partie intime et rappelant systématiquement le pourquoi de la passion que l'on peut éprouver pour le cinéma s'avère très entraînante à la lecture, elle donne envie de (re)voir chacun des plans et de confronter nos sentiments avec ceux décrits dans les textes.

Drame de la construction de mon article, je vais terminer par un léger bémol en parlant des photos qui illustrent l'ouvrage. Alors que l'un des textes rappelle que le cinéma est l'art de l'image animée, les photos sont inévitablement et bêtement statiques. Il en résulte une impression de décalage entre ce que l'on voit en regardant la photo qui ouvre chaque article et ce qu'on nous décrit. On est en droit d'y voir un verre à moitié plein et de ce dire que ce décalage n'existe que parce que T'as vu le plan ? sait prendre en compte le mouvement dans ses analyses filmiques. Mais la lecture gagnera à être accompagnée de pauses permettant le visionnage des plans cités (certains nécessiteront d'avoir une collection de films assez conséquente pour y avoir accès...qui possède La Forteresse noire de Michael Mann dans sa DVDthèque par exemple ?).


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