12/10/2020

Terror Australis


Je suis convaincu que si un jour les Britanniques colonisent Mars, ils construiront remplaceront les déserts rouges par des pelouses impeccables, apprendront aux Martiens les rites obscurs du five o’clock tea, et anobliront le premier alpiniste à escalader Olympus Mons. D’où me vient cette conviction ? Ils l’ont déjà fait.

 

À la fin du XVIIIesiècle, le gouvernement de Sa Gracieuse Majesté décide de se consoler de la perte de l’Amérique du Nord en s’implantant sur l’immense continent austral dont l’existence était connue depuis un moment, mais qui n’intéressait pas grand-monde. Compte tenu des moyens de l’époque, l’Australie valait bien la planète Mars : des mois de voyage minimum, une faune et une flore toxique et incompréhensible pour l’Anglais moyen, et des indigènes hostiles en prime.

 

Sans se démonter, les Britanniques ont déversé sur tout ça un pittoresque mélange de voleurs, de déserteurs, de fortes têtes et d’Irlandais. Un gros siècle plus tard, dans les années 1920, les régions tempérées de l’Australie ont été angloformées : le visiteur s’y promène dans un fac-similé très ressemblant de la mère-patrie, le soleil en plus.

 

Non, vraiment, si j’étais un Martien, je consulterais tout de suite le catalogue de Mark & Spencer, histoire de me préparer.

 

Je digresse ? Absolument. Ça arrive aux vieillards.

 

Donc, en route pour Terror Australis.


La version de 1986

Chaosium a publié un premier Terror Australis en 1986. Pour l’époque, c’était un gros morceau : 136 pages réparties entre du background, de très bons scénarios et, à la surprise générale, le chapitre VI des Masques de Nyarlathotep.

 

Sorti en 2018, ce second Terror Australis compte plus de 300 pages et a en partie les mêmes auteurs, Penelope Love et Mark Morrison, devenus entre-temps deux des piliers de L’Appel de Cthulhu. Cette fois, ils ont été rejoints par… un tas de gens. En fait, on dirait bien que tout les cthulhistes d’Australie se sont joints à la fête.

 

Je ne me suis pas livré à une comparaison ligne à ligne, mais d’un Terror Australis à l’autre, le morceau le plus reconnaissable est une paire de pages sur le dialecte australien et ses expressions typiques. Pour le reste, les infos sont plus complètes, le texte plus dense, bref, il y a de quoi manger.

 

Ah, toujours à la rubrique « monsieur Plus est passé », le noir et blanc a cédé la place à la couleur, le papier ordinaire au papier glacé, la couverture fragile à une solide reliure cartonnée, plus un signet. Notons au passage que la couverture a remporté l’Ennie 2019 dans sa catégorie, mais contrairement à ce qui s’était passé avec Berlin, là, la raison m’échappe.


L'édition de 2018

La partie background représente 129 pages assez denses, mais aussi claires, synthétiques et agréables à lire. Il en ressort l’image d’un pays pratiquement vide – l’Australie est grande comme l’Europe pour seulement six millions d’habitants, dont la majorité vit dans les métropoles méridionales. Le visiteur qui en sort découvre un arrière-pays agricole desservi par le chemin de fer, avec ses petites villes, ses spécialités locales… bref, une sorte de Grande-Bretagne des antipodes.

 

Et ensuite ? Ensuite, il y a l’Outback, une immensité vague et désertique, ponctuée d’exploitations grandes comme de petits pays européens, reliées au monde extérieur par des convois de chameaux conduits par des « Afghans » d’importation, qui vont bientôt être supplantés par des avions.

 

Et bien sûr, à la marge, il y a les Aborigènes, dont la population a été divisée par dix en deux siècles. Tout là-haut dans le nord du continent, quelques tribus n’ont pas encore rencontré de Blancs. Partout ailleurs, ils découvrent les joies de la civilisation : acculturation forcée, exploitation, expropriations… et le tout début d’une prise de conscience de leur état. Avec quelques biographies de célébrités aborigènes et des suggestions pour intégrer des investigateurs issus de cette culture, ce supplément leur consacre davantage de place que le premier Terror Australis.

 

Et surtout, il refond complètement le « temps du rêve », l’Alcheringa. Dans le premier Terror Australis, c’était un monde parallèle onirique, une version des Contrées du Rêve peuplée de kangourous géants et de serpents bavards. Cette fois, c’est quelque chose de très différent, d’assez excitant, et hélas de pas du tout mis en valeur dans les scénarios. En gros, les mythes aborigènes sont des récits, et si vous les « vivez » dans une transe, vous êtes récompensé… La difficulté étant, bien entendu, de se conformer à la logique interne de l’histoire – et donc de la culture aborigène – sans céder à la tentation de « l’améliorer ».

 

Le chapitre sur l’Alcheringa est suivi d’un copieux chapitre sur le mythe de Cthulhu en Australie. On a droit aux régionaux de l’étape : la grand-race de Yith et les polypes volants, plus les habitants des sables et quelques autres petits trucs. C’est correct sans être palpitant.

 

Le dernier tiers du bouquin est occupé par deux scénarios. Ils sont honorables, mais ne m’ont pas passionné.

 

• The Long Way Home est un bac à sable. Les investigateurs se rendent dans l’Outback pour diverses raisons. Ils visitent un coin de néant où les distances qui séparent les différents sites qu’ils doivent visiter sont exprimées en jours de route. Désert, chaleur écrasante et mouches agressives forment un fond de sauce sympathique, auquel s’ajoute une ville pas tout à fait fantôme mais qui a déjà un pied dans la tombe, de bonnes scènes et des PNJ amusants. Hélas, tout cela débouche sur une exploration de souterrains mal fréquentés, un exercice qui n’est plus ma came depuis très, très longtemps. Je n’adhère pas, mais je reconnais que c’est bien fait. Un poil d’originalité en plus et j’aurais débouché le champagne.

 

• Black Water, White Death est une balade dans l’ouest de la Tasmanie, pays vierge, plein de vastes forêts où l’on croise des camps de bûcherons rustiques à souhait… et une Bête inconnue de la science qui mange les gens. Centrée sur l’évasion d’un bagnard au siècle précédent, l’enquête est rigolote et pas excessivement compliquée, et la scène où le scénario bascule dans l’horreur est très sympa. Ensuite, en revanche, ça tourne au mieux au survival horrordans un océan d’arbres et au pire à la grosse baston qui tache. Là non plus, ça n’est pas trop mon truc, et là aussi, je trouve le résultat bien fait.

 

Terror Australis se clôt sur trois appendices : une liste de prix, un topo sur les serpents et les araignées venimeuses qui s’aiguisent les crochets en attendant les investigateurs, et trois chronologies listant les événements importants des années vingt et trente, selon la formule éprouvée « actualité, catastrophes et bizarreries ».

 

J’ai cru comprendre qu’à un moment donné, Chaosium avait en projet un recueil de scénarios australiens pour faire suite à ce supplément. Il serait le bienvenu pour lui donner toute son ampleur. Tel quel, c’est une solide ressource encyclopédique, avec d'excellentes idées sur l’Alcheringa insuffisamment mises en pratique. Hélas, vue d’ici, l’Australie est loin, et je n’ai rien trouvé dans ce supplément qui me donne envie de tout laisser tomber pour m’y précipiter.

 

 

 

Un supplément pour Call of Cthulhu, disponible sur le site de Chaosium : prix 21,99 $ le pdf, 47,99 $ la version papier (qui inclut le .pdf).

 

1 commentaire:

  1. je l'ai pris avant d'aller faire mon périple en Australie.. CT cool a lire...

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