01/01/2012

Les blogueurs parlent aux blogueurs : Gromovar Wolfenheir


Ça fait quelques mois que Gromovar publie des entrevues de blogueurs ou d'auteurs SFFF sur son blog Quoi de neuf sur ma pile ? Nous pensons que le moment est venu de lui faire goûter sa propre médecine en le faisant répondre à ses questions.

Cédric : Gromovar est étrange : nous ne nous sommes jamais croisés dans la vraie vie, je ne sais de lui que ce qu'il peut/veut dévoiler, mais nous avons pourtant une certaine proximité intellectuelle à travers des champs en apparence disparates : Marseille, la sociologie, le jeu de rôles, l'élevage d'enfants, le gothic-punk, les bourdieuseries, la SFFF qu'elle est bonne... Quand je me retrouve dans une librairie sans une idée précise et que j'hésite entre deux ou trois 4e de couverture plus menteuses les unes que les autres, je me pose souvent la question : "Gromovar a-t-il parlé de ce roman ?" Non pas que nous soyons toujours du même avis (j'ai encore en travers de la gorge la BD Rex Mundi), mais quand même, on distribue souvent les mêmes accessits.
Et puis, il a été dans les premiers à lire Wastburg alors que ce n'était encore qu'un fichier Word. Et à l'époque il fallait être visionnaire.


Philippe : Et quoi de mieux qu'un diagramme pour introduire un prof d'éco ?




1) Bonjour, peux-tu te présenter en deux mots (tu peux être aussi bref que tu veux… jusqu’au néant)

Bonjour à vous deux. J’ai 43 ans, je suis prof de Sciences Économiques et Sociales à Marseille, et voilà. Marié, deux garçons.

2) Pourquoi avoir créé un blog ? Est-ce le premier ? Le seul ?

J’ai eu un petit blog http://clic-clic.blogspot.com/ avec trois copains sur lequel nous mettions toutes les imbécillités que nous trouvions sur le web, ce qui nous faisait rire, nous étonnait, etc. Ça n’était presque qu’à usage interne. Puis nous nous sommes lassés. L’équivalent en contenu aujourd’hui serait le Tumblr http://awdc.tumblr.com/ que j’entretiens avec Guillaume Stellaire et Anudar Bruseis. Pour Quoi de Neuf, l’idée est venu un jour parce que, à chaque diner avec des copains, on me demandait de conseiller un livre à lire. Un jour, en parlant, j’ai émis l’idée de stocker sur un blog les livres importants que j’ai lus pour que mes copains puissent s’y référer à tout moment. Par important j’entendais ceux qu’il aurait été dommage de ne pas lire. Cette idée ayant reçu un accueil enthousiaste, j’ai commencé en ne mettant que des choses que je considérais comme excellentes et que je conseillerais les yeux fermés. Puis, progressivement, j’y ai pris goût, j’ai blogué de plus en plus de choses et gagné un lectorat plus étendu.

3) Combien de temps y consacres-tu ?

De plus en plus. Je ne sais pas. Je fais chaque jour quelque chose qui est lié au blog. Après, le temps que ça prend, ça dépend des jours, mais c’est en augmentation constante. Je ne compte évidemment pas là-dedans le temps de lecture, qui est le plus important, parce que ça je le faisais avant de bloguer.

4) Blogues-tu tout ce que tu lis ?

Presque. Il n’y a que les petits polars historiques sans grand intérêt littéraire que je ne blogue pas, et les BD que je n’aime pas. Pour les BD j’en suis resté à la conception d’origine : je n’en parle que si j’ai vraiment aimé.

5) Comment choisis-tu ce dont tu parles sur ton blog ?

Je m’aperçois ici que c’est la même question qu’au-dessus. Crap ! Donc tous les livres (sauf les polars historiques de piètre qualité), les BD de qualité, les très bonnes nouvelles à télécharger.

6) As-tu déjà lu certains livres simplement parce que tu te disais que ça pourrait faire un article intéressant pour ton blog ?

Non, mais j’ai déjà avancé des lectures pour participer à une vague de chroniques sur une nouveauté par exemple.

7) Depuis combien de temps lis-tu de la SFFF ?

D’abord, je vais vous raconter une histoire vraie, même si elle paraît difficile à croire. Quand j’étais un petit enfant, ma mère nous faisait manger ma sœur et moi en nous racontant Dracula et Frankenstein (j’ai identifié plus tard les films de la Hammer avec Christopher Lee), et elle nous faisait du jus d’orange sanguine en disant que c’était le sang de Dracula. Si on questionne l’inné et l’acquis, il y a sûrement beaucoup d’acquis. Après ça, difficile de trouver le t0. Quand je lisais Picsou, mes histoires préférées étaient celles de Fantomiald. J’adorais Scoubidou, dans les Fous du Volant ma voiture favorite était le manoir gothique, la Dingo Limousine. J’en ai déjà parlé sur le blog, j’ai commencé à lire Strange à huit ans. À peu près à la même époque, ma sœur m’avait offert pour ma fête « L’ile surgie de la mer » de Philippe Ebly. Et le premier livre que je suis allé acheter seul, avec mes sousous dans la popoche, à la librairie du quartier c’était « Les mille et une nuits ». Ce que j’en connaissais c’était les dessins animés avec des génies, des lampes magiques, etc. D’ailleurs, à ce propos, j’arrive avec mon argent, je demande « Les mille et une nuits », la vendeuse me donne le premier tome de la traduction de Galland et je le lui rends en disant « Non, je veux les vrais Mille et une nuits ». Ma honte a été terrible après ses explications.

8) À quel rythme lis-tu ?

Tous les jours. Et c’est mon activité de loisir principale. Après, la durée quotidienne est très variable. Ça dépend beaucoup de mon entourage familial et amical.

9) Que trouves-tu dans cette littérature de genre ?

Je pourrais faire le malin et dire une réflexion sur le monde, les technologies, etc. C’est vrai aujourd’hui lorsque je lis des dystopies, des uchronies, ou de la SF spéculative. Mais ce n’est pas pour ça que j’ai commencé enfant. Au début ce qui m’attirait c’était le merveilleux, l’extraordinaire. Le monde réel m’emmerde profondément. Je ne lis pas un livre ou je ne vois pas un film pour assister à la vie de ma voisine. Ça ne m’intéresse pas. Mais la vie de ma voisine, sublimée par le fait qu’elle est aussi une mante religieuse géante, et que ça lui pose des problèmes dans la vie, voilà qui m’intéresse. Je me souviens d’une table ronde avec Bordage aux Utopiales où il disait que lorsqu’il essayait d’écrire sans fantastique, rapidement les éléments fantastiques apparaissaient dans son histoire parce que sinon c’était moins intéressant. C’est pareil quand je suis spectateur ou lecteur. Je réalise en écrivant ça que c’est pour les mêmes raisons que j’ai adhéré tout de suite aux jeux de rôles, et que les seuls films réalistes que j’aime sont très borderline.

10) Partages-tu cette passion avec ton entourage ?

Malheureusement non. Mon fils ainé lit un peu de fantasy et d’uchronie. Mais il n’y a personne, à part un très vieil ami, avec qui je puisse discuter longtemps de SFFF. Du coup, les rencontres de blogueurs sont des moments magiques.

11) Quelle a été ta première lecture SFFF ? Te souviens-tu de l’occasion qui t’a amené à cette lecture ?

Disons « L’ile surgie de la mer » de Philippe Ebly. Cadeau de ma sœur, qu’elle en soit remerciée. Je conseille d’ailleurs vivement à tous les adolescents la série des Conquérants de l’Impossible.

12) Peux-tu nous décrire un (ou plus) grand souvenir de SFFF ?

Y'en a plein. « Le Seigneur des Anneaux », que j’ai lu en une semaine en taillant les cours pour ça. « Neuromancien », acheté presque par hasard et qui m’a scotché. « Le sang vert de Maurice Limat », et sa superbe couverture originale, qui est le premier FN que j’ai emprunté à la bibliothèque. « Hypérion », acheté sur les conseils d’un ami que je ne remercierai jamais assez. « Le Trône de fer », quand j’ai réalisé que ce n’était ni l’histoire de Ned Stark, ni même l’histoire des Stark et que c’était encore plus vaste que ça. « 1984 », évidemment, "If you want a picture of the future, imagine a boot stamping on a human face, forever". On arrête là sinon je vais bouffer trop de bande passante.

13) Quel est le livre qui t’a le plus marqué récemment ? (Répondre sans réfléchir)

Que voulais-je dire par « marqué » ? Celui que j’ai pris dans la gueule, c’est « Rafael, derniers jours », de Greg McDonald, lu sur les recommandations de l’excellent Nébal.

14) Vers quel genre SF, F, ou F, va ta préférence ? Et pourquoi ?

Je suis devenu très méfiant sur la fantasy et il faut vraiment m’époustoufler pour que j’aime (Wastburg rulez !). je n’arrive même plus à en finir les résumés le plus souvent. Le fantastique, oui, mais s’il est effrayant, voire gore (le premier recueil de Gudule est une perle de ce point de vue). Donc, la SF, surtout dans ses versions dystopie, uchronie, hard.

15) Comment ont évolué tes goûts entre tes débuts en SFFF et aujourd’hui ?

Je suis beaucoup plus exigeant (i.e. connard élitiste). J’attends un vrai fond et une vraie forme. Je ne pourrais pas relire mes nombreux FN par exemple (pourtant ils m’ont bercé des années). Je crois que c’est comme dans tout, il y a un effet d’accoutumance à la longue, que tu combats avec une plus forte dose ou un produit plus raffiné.

16) Quels sont tes auteurs préférés ? Pourquoi ?

Ce genre de récapitulation est forcément injuste et en fonction du moment. Allons-y. Il y a des gens dont je lis presque tout, parfois à regret. Tolkien pour ce qu’il a créé. Martin pour « Le Trône de Fer », mais pas seulement ; ses autres textes sont aussi très bons. Orwell, notre maitre à tous ;-) Hobb pour ses personnages. Egan parce qu’il va plus loin que quiconque. Bousquet parce que j’adore son style. Silverberg parce que je suis fan de son attitude de branlo californien (tout le monde devrait avoir lu « Le dibbouk de Mazel-Tov IV » pour comprendre ce qu’est Silverberg). Simmons pour ses grands romans. J’aime beaucoup ce que font JC Somoza ou RC Wilson dans des genres très différents. Et je ne suis jamais déçu par l’inventivité de Jaworski.

17) Y a-t-il des livres que tu regrettes d’avoir lus (temps perdu) ? D’autres que tu aurais regretté de ne pas voir lus ?

Je regrette d’avoir perdu mon temps, qui est compté, quand je lis un livre décevant. Il y en a trop pour que je trie. Ce n’est pas parce que les éditeurs publient dix fois plus qu’il y a dix fois plus de bons livres. Au contraire, ils deviennent plus difficiles à trouver dans la masse. Les livres tagués « Bluffant » sur mon blog, je regretterais de ne pas les avoir lus.

18) Y a-t-il des auteurs dont tu lis tout (ou voudrait pouvoir tout lire) ?

Voir question 16.

19) Vas-tu voir les auteurs sur les salons ? Ramènes-tu des interviews, des photos, des dédicaces ?

Oui, oui, oui, oui. Et c’est un vrai bonheur.

20) Que penses-tu de la bit-lit ? Et de Harry Potter ? (je crois que ces deux questions étaient indispensables ;-)

Sur la bit-lit je suis affligé de voir que dans les grandes librairies type FNAC, ça occupe 90% du rayon SFFF. Avoir rajouté des vampires aux histoires de bluettes ne les a pas rendues mieux écrites ou plus intéressantes. Mais cette profusion provoque ce qu’on appelle en économie un détournement de trafic, qui éloigne les lecteurs potentiels des bons livres.
Sur HP, c’est pour moi l’exemple type de la caricature de SFFF. D’abord HP appartient à un style bien connu dans les pays anglo-saxons : le roman d’internat, qui est très cookie-cutter et qui n’a pas donné beaucoup d’œuvres originales (sauf à considérer Maurice, de Forster, comme un roman d’internat). Ensuite et surtout, sous des oripeaux fantastiques HP ne l’est pas du tout en réalité. Tout y est prosaïque, et ce n’est pas parce que le balai se passe seul grâce à un sort qu’il n’y a pas de balai, i.e. quelque chose de particulièrement peu intéressant. Je passe par charité sur le football magique, ou les chouettes factrices.

21) Tes fournisseurs : librairies, bouquinistes, Internet ?

La librairie de mon quartier ou Internet quand j’ai besoin de rapidité ou de rareté.

22) BD, comics, ou non ?

Les deux.

23) Lis-tu aussi de la littérature « blanche » ? Si oui, qui aimes-tu particulièrement dans ce « genre » ?

Un à deux romans par an, dont le sujet m’attire, et je suis le plus souvent déçu. Pas mal de sciences sociales avec une affection toute particulière pour Bourdieu (ses analyses ont un peu vieilli, mais il met plus d’idées dans une phrase que certains dans une page). Les romantiques du XIXe, mais j’ai du mal à les considérer comme de la blanche.

24) Tentative de Weltanschauung : qu’aimes-tu comme musique ? Comme cinéma ? Quel est ton loisir favori ? Qui est ton philosophe de prédilection ?

J’ai commencé par AC/DC, puis le métal, et les différents sous styles. J’aime le punk pour l’énergie, mais c’est le gothique qui correspond le mieux à mon état d’esprit. J’écoute aussi des voix de femme en jazz. J’aime bien le trip-hop. Et Wagner et Chopin (surtout joué par Rubinstein).
En cinéma, SFFF ou films très dérangeants (Blue Velvet par exemple, mais aussi le moins connu Bug de Friedkin ou le trop peu vu Hunger de McQueen).
Loisir, ben, la lecture. J’ai pratiqué longtemps et beaucoup les JDR et les MMO mais je suis un peu en stand-by dans les deux domaines. Trop de boulot, d’enfants, de livres à lire.
En philosophie, Nietzsche d’abord et surtout. Je me souviens d’avoir lu l’Antéchrist dans un état d’hystérie tant j’avais l’impression d’avoir trouvé un message de mon frère. Je suis en résonance avec Sénèque et les stoïciens. Après, surtout de la philosophie politique ou assimilée : d’Occam, Ibn Khaldoun, Hobbes, Arendt. J’aime bien Schopenhauer, mais c’est chiant à lire. Je ne suis pas rousseauiste (sauf sa phrase conclusive : « S'il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes. »), et j’essaie désespérément de comprendre quelque chose à Heidegger.

25) As-tu un Reader ?

Un Kindle depuis plus de deux ans. Et c’est un vrai bonheur d’utilisation. De ce fait, j’ai du mal à comprendre les éternelles discussions sur le prix du livre numérique, toujours comparé au poche. Ce n’est pas le même produit. Le service rendu par le livre numérique est supérieur. Quand j’achète quelque chose, et c’est la base de la théorie du consommateur, je compare le prix de la chose à l’utilité de la somme considérée (j’achète une chose 50 € si je considère que la chose me procurera une satisfaction supérieure ou égale à ce que pourrait me procurer autrement ces 50 €). Le coût de production n’entre pas en ligne de compte. Comparer le prix aux coûts de production est une absurdité tout simplement parce que les coûts différents d’un producteur à l’autre (ça reviendrait à dire que j’accepterais de payer 1,50 € un litre d’essence si je suis sûr que le pétrole vient d’un gisement cher comme en Alaska, mais que je refuserais de payer si le pétrole vient d’un gisement bon marché par exemple arabe. Personne ne fait ça, c’est idiot).

26) As-tu déjà lu en numérique, même sur moniteur ?

Oui, souvent. Sur moniteur, non. Trop chiant.

27) Quel est ton rapport à la lecture numérique ? Penses-tu lire plus sous cette forme dans un proche avenir ?

De plus en plus pour tout ce qui est étranger. Ça évite la traduction, le délai, de plus le stockage commence à devenir un problème chez moi.

28) Quel est ton rapport à Internet ? Connecté depuis longtemps ?

Premier salaire, septembre 95. 28800 bps à l’époque pour la modique somme de 15 € par mois hors coûts téléphoniques. Depuis j’y suis tous les jours à trainer en cherchant des opportunités. Et comme le disait Alf « Quand on rampe la nuit sur les toits, on entend des choses ».

29) As-tu un lien avec le monde de l’édition ? Ou du livre plus généralement ?

Quelques contacts amicaux, mais rien de professionnel.

30) Une dernière chose à dire au lectorat en délire ?

On n’a qu’une vie. Elle peut être très courte. Il faut en profiter à fond car « Que vous sert, courtisane imparfaite, de n’avoir pas connu ce que pleurent les morts ? »

12 commentaires:

  1. Excellente initiative !

    Bonne année et meilleurs voeux au passage.

    RépondreSupprimer
  2. Très bien, cet interviewer interviewé ! Et très bon voeux :)

    RépondreSupprimer
  3. Merci pour leur invitation à Hugin et Munin. Bonne année à tous.

    RépondreSupprimer
  4. On l'attendait cette interview !

    Bons voeux à tous.

    RépondreSupprimer
  5. Chouette interview ^^

    RépondreSupprimer
  6. Superbe interview et bons voeux au passage !

    RépondreSupprimer
  7. Il était temps que tu passes sous ton propre couperet ! Très sympa :)

    RépondreSupprimer
  8. bien bien bien. voila qui est bien rendu à l'envoyeur !
    merci Hu&Mu :)

    RépondreSupprimer
  9. Eh il était temps que Gromovar soit interviewé! J'avais oublié Fantomiald tiens, j'aimais bien aussi.

    RépondreSupprimer
  10. J'ai eu une grosse journée et n'ai pas tout compris sur le prix du numérique ... je relirai à tête reposée demain...
    tout à fait d'accord sur le phénomène bit-lit et la place occupée dans les rayons de la FNAC et consorts.

    Comme vous l'avez tous dit, il était temps que Gromovar passe à la casserole !

    RépondreSupprimer
  11. Il était temps ;o)
    Sinon (la faute à mon intelligence limitée et à ma culture lacunaire), je n'ai rien compris à ta démonstration sur le prix des livres numériques. Pour moi, les produits sont identiques (je parle là du contenu des livres, qu'ils soient grand format, de poche, numérique ...). Seul m'intéresse le texte au final. Bien moins le support. De ce point de vue, lorsque j'achète un livre numérique (sans frais d'impression donc) au prix où il est proposé de nos jours, j'ai l'impression d'être floué. J'y peux rien :o(
    Bonne année à toutes et à tous !!!

    RépondreSupprimer