16/06/2021

Neon City Overdrive


Le travail de Nathan Russell est cher à mon coeur puisque c'est lui le créateur du Free Universal RPG (FU RPG) dont je me suis servi pour motoriser Wastburg. Eh bien ce bon Nathan nous revient avec un autre jeu : Neon City Overdrive, une ode de 70 pages au cyberpunk à papa. Alors si vous aimez écouter de la synthwave rétro comme Lazerhawk (pour moi, son album Redline est un pur bijou) tout en citant le monologue final de Roy le replicant en rêvant de la porte de Tannhäuser, ce jeu est fait pour vous.

Par contre, je vous préviens tout de suite : c'est le genre de jeu avec plein de trous que vous aller devoir remplir à votre table de jeu en collaborant. Le jeu n'offre pas la description d'une ville précise : il vous équipe pour raconter des histoires cyberpunk, mais ça sera à vous de convenir collectivement des détails. Ça ne veut pas dire que vous êtes totalement livrés à vous-mêmes, mais de la même manière qu'il est indiqué « assemblage requis » sur les meubles Ikea, il faudrait inscrire « improvisation requise » sur ce livre.

Mécaniquement, quand un PJ tente une action risquée, il jette des d6 de deux couleurs : des blancs pour chaque truc qui l'aide (un trait pertinent, un outil adéquat, un PNJ qui lui file un coup de main...) et des noirs pour symboliser le danger. Et les dés noirs annulent les dés blancs qui indiquent la même valeur (dont si on se retrouve avec, disons pour les dés blancs : 1, 3 et 5 et 4, 4 et 5 pour les dés noirs, on ne garde finalement que les dés blancs 1 et 3 (car le 5 noir annule le 5 blanc tandis que les deux 4 noirs n'ont aucun effet puisqu'il n'y a pas de 4 blancs à annuler). Ensuite on regarde la valeur du plus haut dé blanc restant :
- si c'est un 6, c'est un succès
- si c'est un 4 ou un 5, c'est un succès partiel
- si c'est un 3 ou moins, c'est un échec
Et si les dés noirs ont annulés tous les dés blancs, c'est une catastrophe.

La création de personnage permet de choisir une origine sociale (morveux arcologique, raclure de gouttière, esclave corporatiste...), un rôle (chasseur de primes, arnaqueur, pirate informatique...), une motivation, un défaut, du matos... Et on se retrouve très vite avec un perso catapulté dans la rue pour accepter sa première mission. Car oui, on accepte des boulots pas clairs qui vont immanquablement finir en piège-à-con à la fin quand vous allez vous faire doubler ou vous rendre compte que le client ne vous a pas tout dit... On est dans des territoires maintes fois arpentés. Le MJ peut facilement monter une opération sur le pouce avec des tables aléatoires.

Neon City Overdrive est au cyberpunk ce que Wastburg est au medfan : on est pas là pour s'emmerder avec la technique. C'est un poil plus complexe que le FU RPG mais on reste dans une mécanique simple où tout est géré de la même manière, qu'on soit en train de découper des punks avec l'épée monofilament de son samouraï des rues ou bien en train de négocier le deal du siècle avec un de ces M. Johnson qui semblent avoir été clonés à la chaîne. Il n'y a pas de règles dédiées pour la matrice ou les courses-poursuites car tout suit la même logique.

Au final, on se retrouve avec un jeu très proche de l'excellent Technoir que notre ami Loris a traduit pour le compte de Chibi. J'ai trouvé la mécanique de Neon City Overdrive plus facile d'accès à la lecture, mais une chose est sûre : la VF de Technoir est un bijou visuel, en comparaison.

Bref, si vous voulez renouer avec Night City sans vous enquiquiner pour savoir combien de points d'humanité fait perdre tel implant ou si la portée de tel flingue est supérieure à la distance que peut parcourir un drone de combat en un tour, c'est un petit jeu très bien foutu. Et si vous trainez plutôt vos guêtres à Seattle, ça ne devrait pas être compliqué d'ajouter de la magie à cette base.

Time to play.

14/06/2021

Une cure de Brian Lumley

Épisode 52

 

C’est peu dire que Brian Lumley a mauvaise réputation auprès des lovecraftiens orthodoxes. Déjà, c’est un hérétique qui suit August Derleth dans ses perversions. Ensuite, c’est un bavard, qui a énormément produit, et dont la qualité n’était pas toujours la passion dominante. Ses divers cycles mettant en scène Titus Crow mélangent pastiche, contrées du rêve et aventure agitée, plus une généreuse louche de n’importe quoi. Entre autres choses, Lumley peut se vanter d’avoir inventé Khtanid, le gentil demi-frère de Cthulhu, tout doré et ami des humains. Vous ignoriez son existence ? Oubliez-la, c’est préférable pour tout le monde.

 

Bien sûr, personne n’est obligé de s’infliger les aventures de Titus Crow, et si on prend le temps d’y regarder de plus près, on trouve d’excellents morceaux dans sa production. En son temps, Sandy Petersen ne s’y est pas trompé, qui a annexé à sa version du mythe de Cthulhu Ithaqua, les chthoniens et pas mal d’autres choses sorties du cerveau de Lumley…

 

J’ai sous la main les trois volumes de nouvelles que les Nouvelles éditions Oswald lui ont consacré, il y a plus de trente ans. Elles forment un point de départ qui en vaut un autre.

 

J’ai aussi, quelque part, Singer of Strange Songs, une anthologie Chaosium qui lui rend hommage, mais ce sera pour une autre fois, je ne vais pas m’injecter d’un coup toutes les saloperies qui traînent chez moi.

 

 

L’avant-poste des Grands Anciens (années 70)

 

Numéro 178 de la collection Fantastique / Science-fiction / Aventure (1986).

 


Ce recueil de huit nouvelles bénéficie d’une couverture de Nicollet qui m’a beaucoup fait rêver jadis : une Chose très ancienne en majesté. Il s’ouvre sur une préface de Richard D. Nolane, suivie d’une curiosité : une interview de Brian Lumley. Elle est intéressante, et Lumley y fait de louables efforts pour convaincre tout le monde qu’il n’est pas que le bourrin sans cervelle du cycle de Titus Crow, et qu’il a réfléchi sur ce qu’il écrivait plutôt que d’assembler – mal – des collages de bouts d’histoire de Lovecraft.

 

• Le coquillage de Chypre est la première histoire publiée de Lumley, tout là-bas en 1968, alors qu’il avait une vingtaine d’années. C’est une petite nouvelle bien menée, où il est question des périls qui guettent les conchyliologues : certains coquillages ont mauvais caractère et les moyens de leur politique. Et personne n’est capable d’orthographier correctement le nom de leur passion sans devoir consulter un dictionnaire, mais c’est moins grave.

 

• La conque des grands fonds est sa suite directe. Cette fois, il est question d’un fossile vivant ramassé au large de Brest par une expédition océanographique et devenez quoi ? C’est une saleté encore pire que le coquillage de la première nouvelle.

 

Ces deux histoires nous parlent de fruits de mer malintentionnés sans les rattacher à quoi que ce soit, mais vous pouvez tout à fait les lire comme du Cthulhu qui ne s’assume pas, ou pas encore…

 

• Un fou du volant, en revanche, n’a strictement rien à voir avec Lovecraft. Cette nouvelle un peu grinçante traite d’un « sujet de société » qui émerge dans les années 1970 : les accidents de voiture. Bien sûr, Lumley les traite sur un ton qui nous éloigne nettement des pubs pour la sécurité routière. Il commence à y montrer son goût pour les petits patelins britanniques confits dans leur histoire, où toutes sortes de choses étranges ou dangereuses peuvent vivre à l’abri des regards…

 

• D’un pur point de vue littéraire, L’avant-poste des Grands Anciens est une purge. Des archéologues découvrent une ruine ayant appartenu aux Choses très anciennes (et pas aux Grands anciens). Ils l’explorent en bavardant, nous infligeant au passage des résumés des Montagnes hallucinées et de quelques autres nouvelles, font une fausse manœuvre et en payent le prix en léger différé. Elle conserve toutefois deux intérêts : primo, c’est un récapitulatif très complet du versant « archéologie non conventionnelle » du mythe de Cthulhu, au point où on pourrait reprendre directement ses informations dans les règles du jeu. Secundo, Lumley fait des efforts louables pour placer ses scientifiques à la pointe de la modernité, version années 1970. Nos héros tentent de dresser une carte de la Terre il y a deux millions d’années ? Aucun problème, ils en ont juste pour des mois avec des calques et une table lumineuse. Un ordinateur ? Non, pas même en rêve.

 

• Le chuchoteur revient à une horreur un peu plus conventionnelle. On y note au passage que quand ils ne sont pas des grosbills genre Titus Crow, les protagonistes de Lumley sont assez souvent d’honnêtes Britanniques terre à terre, un point qui le rapproche de son compatriote Ramsey Campbell. Le spécimen dont il est question ici prend un train de banlieue inconfortable pour aller bosser, déjeune au pub, part en vacances avec Madame… et se fait grave pourrir la vie par le surnaturel.

 

• Énigmatiquement vôtre retrace la correspondance entre deux magiciens d’un monde de fantasy. Dans l’interview qui ouvre le livre, Lumley confesse son admiration pour Jack Vance, et cette nouvelle épistolaire est un petit exercice vancien bien sympathique, même si on voit venir la chute d’assez loin.

 

• L’horreur dans l’asile, un long texte, nous ramène à Cthulhu et ses amis. Nous suivons un jeune homme brillant qui compte écrire un livre sur les maladies mentales et s’engage donc comme infirmier chez les fous. Malheureusement pour lui, l’un de ses collègues est une brute sadique et l’un des patients a lu trop de livres maudits… J’imagine que vous n’aurez pas trop de mal à deviner la suite, qui est d’un irréprochable classicisme lovecraftien. Le récit se déroule sans l’ombre d’une surprise, à part un « ah oui, tiens, ce dieu-là aussi est de Lumley ». Au bout du compte, son œuvre a sans doute davantage marqué le mythe qu’on ne pourrait le croire.

 

• Necros nous parle d’un amour de vacances qui tourne mal. Elle a des côtés datés, comme quand le héros se met sur son trente-et-un et enfile… une chemise à jabot. Mais bon, le cœur de l’histoire fonctionnerait à toutes les époques, et c’est un bon cru.

 

En dehors de L’Avant-poste des Grands anciens, dont les mérites sont autres que littéraires, tout le reste de ce recueil se consomme agréablement. J’ai particulièrement aimé Énigmatiquement vôtre parce qu’elle sort un peu de sentiers battus, et j’ai trouvé la doublette Le Coquillage de Chypre et La Conque des grands fondsamusante.

 

 

Le Seigneur des vers (années 1970 et 1980)

 

Numéro 195 de la collection Fantastique / Science-fiction / Aventure (1987).

 


Deuxième NéO consacré à Brian Lumley, composé par Richard D. Nolane comme le premier, Le Seigneur des vers regroupe cinq nouvelles, dont deux longues.

 

• Le Seigneur des vers appartient, au moins en théorie, au cycle de Titus Crow. Heureusement, cette novellaest une aventure de jeunesse, ce qui nous épargne l’encombrant bagage qui accompagne ce héros. Et donc, Titus Crow est engagé par un occultiste antipathique et pétri de mauvaises intentions pour cataloguer sa bibliothèque. Assez vite, le vernis lovecraftien s’écaille et l’histoire se met à ressembler à un film de la Hammer, au point où je me suis mis à me représenter le sinistre sorcier avec la tête de Peter Cushing.

 

• Tante Hester est une petite histoire de famille britannique à souhait, avec une dose de spiritisme et une louche de Cthulhu en prime. Impossible de lui retirer sa filiation, on a droit à des citations de livres maudits qui traînent, et son intrigue elle-même remixe une nouvelle de Lovecraft en modifiant les protagonistes. Amusante à lire, elle est en définitive assez peu marquante.

 

• Seconde novella du recueil, Né des vents se passe au Manitoba, tout là-bas au fond du Canada. Elle constitue une sorte d’archétype de l’histoire cthulhienne mettant en scène Ithaqua, le Grand Ancien des neiges et des glaces. Si vous avez des envies d’adaptation, c’est un scénario tout rédigé pour un groupe d’investigateurs. Sinon, c’est juste une bonne histoire, que l’on retrouve d’ailleurs dans bien d’autres anthologies.

 

• Les émaciés est, au choix un gag hénaurme déguisé en nouvelle, ou un texte authentiquement dérangeant, selon les relations que vous entretenez avec les réverbères de votre quartier. Je l’ai bien aimée.

 

• Impossible de rentrer à la maison nous ramène dans cette délicieuse campagne anglaise, avec ses villages pittoresques, ses petites routes enchâssées entre des haies qui bouchent la vue… et ses étranges hoquets topologiques. Courte, efficace et bien amenée, c’est du bon travail.

 

Cas de figure rare : j’ai aimé ces cinq histoires. Bon, j’avais déjà lu Né des vents ailleurs, et même dans plusieurs ailleurs, ce qui en émousse l’effet de surprise, et je trouve Tante Hester un poil léger, mais les trois autres sont d’agréables surprises. Je me demande combien de nouvelles Richard D. Nolane a dû lire pour réaliser cette sélection…

 

 

Compartiment terreur (années 1970 et 1980)

 

Numéro 216 de la collection Fantastique / Science-fiction / Aventure (1989).

 


Dernier des trois NéO consacrés à Brian Lumley, Compartiment terreur propose sept nouvelles et une préface de Richard D. Nolane.

 

• Fermentation mixe une ville côtière grignotée par l’effondrement des falaises et les périls de la pourriture sèche. C’est une bonne histoire d’ambiance, bien menée et à peine fantastique si ce n’est dans sa scène finale, et encore.

 

• Compartiment terreur est une courte nouvelle ferroviaire, où deux intrus assistent bien malgré eux à un rite barbare. Elle n’a rien d’explicitement cthulhien, mais elle a valu à ce pauvre Summanus, le dieu romain des orages nocturnes, d’être listé parmi les divinités du mythe de Cthulhu. J’imagine que c’est l’équivalent d’être fiché S pour les dieux.

 

• L’inspiration d’Ambler nous envoie dans l’endroit le plus terrifiant du monde : les recoins où un auteur de récits fantastiques trouve son inspiration. Cet auteur-ci tire ses idées de stimulus… extérieurs, disons. Elle est efficace, sans avoir le souffle de certaines nouvelles de Stephen King sur le même thème.

 

• La nuit où la Sea-Maid fut engloutie nous parle du spectaculaire d’une plateforme pétrolière en mer du Nord. Elle est jonchée de petits marqueurs cthulhiens, offre une scène finale spectaculaire à souhait… et n’a pas fonctionné sur moi. J’ai tout vu venir à des kilomètres, et même si je suis un public anormalement exigeant, ça gâche un peu le plaisir.

 

• Uzzi est une bonne histoire de sorcière et de démon familier presque classique, qui commence en Allemagne avant de migrer en Angleterre. Son sous-texte pourrait être « amis britanniques, quand vous êtes sur le Continent, n'oubliez pas de rouler du mauvais côté de la route, sinon, il risque de vous arriver des Choses ». Oui, avec une majuscule, parce qu’elles sont sensiblement plus virulentes qu’une simple contravention.

 

• La Cité Sœur est un exercice de style : sachant que votre héros est un passionné de civilisations disparues, combien de site cthulhiens allez-vous réussir à mentionner ou à visiter en un nombre limité de pages ? Une intrigue ? Oui, il y en a une, mais elle a tendance à passer au second plan. En revanche, ce qui est notable, c’est que Lumley s’efforce de créer sa propre géographie cthulhienne britannique, centrée sur le Yorkshire mais avec des prolongements en Écosse (l’asile d’Oakdeene, mentionné dans plusieurs nouvelles).

 

• Le rempart de béton marque l’entrée des cthoniens dans le mythe de Cthulhu. Lumley nous parle d’un explorateur revenu d’une cité perdue avec d’encombrants souvenirs, à la fois mentaux et physiques, et de son inévitable trépas. Il a beau faire des efforts pour bâtir une structure originale et s’en tirer mieux qu’avec La Cité sœur, l’ensemble est un peu bourratif – et, je pense, desservi par une traduction un peu moins élégante que les autres nouvelles. (On y trouve quelques bourdes qui font saigner les yeux, comme le « Yorkshire. Comté de Constabulary », qui devrait être quelque chose comme « police rurale du comté de Yorkshire ».)

 

Je mets sur le podium Compartiment terreurLe rempart de bétonUzzi et Fermentation, plus ou moins dans cet ordre, mais l’ensemble est d’une qualité très homogène.



En définitive, que penser de ces trois volumes ? Que Brian Lumley vaut mieux que le cycle de Titus Crow, et qu’il a su se dépouiller de la défroque de « disciple de Derleth » qui lui a collé à la peau au début de sa carrière. Cela dit, si la plupart de ces textes sont bons, il faut être indulgent pour les trouver excellents. Il faudra que je me penche sur ce qu’il a fait après le milieu des années 80, pour voir… mais pas tout de suite, parce que là, à votre probable soulagement, je vais arrêter un moment avec les vieux NéO et lever le pied sur les lovecrafteries.

10/06/2021

Inflexibles : Normandie

 


Traduction d'Undaunted: Normandy, Inflexibles : Normandie est un jeu qui mélange plusieurs aspects des jeux de plateau habituel : on y déplace bien des pions représentant des unités militaires sur des tuiles permettant de reconstituer les bocages normands, mais l'activation des soldats se fait via une mécanique de deckbuilding : on part avec une pioche de base, cependant on va pouvoir éventuellement ajouter des cartes afin d'être plus efficace sur le terrain d'opération. Et quand on veut que ses soldats tirent sur leurs adversaires, on jette des d10. Les unités n'ont pas de point de vie : quand elles sont touchées, vous perdez des cartes qui permettent de les activer, donc vous avez moins de chance de pouvoir les jouer.


On peut donc rejouer des affrontements entre Américains et Allemands sans nécessairement être un amateur de règles complexes : le jeu s'explique simplement et ne demande pas d'être un grand stratège : on pioche 4 cartes, on en utilise une pour déterminer l'initiative puis on joue les trois autres dans l'ordre qu'on veut. Sur chaque carte, il y a des plusieurs actions possibles (se déplacer, explorer, tirer...), c'est assez explicite.


La boite est fournie avec une campagne de 12 scénarios qui permet d'y aller progressivement en n'utilisant pas tous les pions et les toutes les cartes du premier coup. Dans le scénario final, on sort tout le matos de la boite et on étale les 20 tuiles (réversibles) pour construire un méga théâtre des opérations, ça doit être assez épique à jouer. Non seulement le matériel est somptueux, mais le jeu a pile le bon niveau de complexité pour les gens comme moi. Il existe une autre boite intitulée Inflexibles : Afrique du nord qui permet de se dépayser si le Débarquement de Normandie vous défrise. Elle devrait sortir en français dans pas longtemps.

Non seulement je vais jouer à Inflexibles, mais j'ai très envie de bidouiller une variante pour transposer les mêmes mécaniques dans l'univers de Star Wars. Des Rebelles face aux Impérieux, quelques tuiles qui représentent des décors typiques de la saga... Je vais bricoler ça dans les semaines à venir car c'est un jeu malin.

09/06/2021

Meurtre à Westmount


Il n'y a pas de raison que Tristan soit le seul à lire des vieux bouquins d'auteurs oubliés. Bon, dans mon cas, ce n'est pas un type qui a croisé Lovecraft une fois à la gare et qui a ensuite écrit des nouvelles d'horreur. Non, David Montrose (Charles Ross Graham de son vrai nom) est né en 1920 (vous la sentez, la vibe lovecraftienne ?) dans les provinces maritimes canadiennes. C'était un chimiste, un économiste et un même un professeur d'université. Et dans les premières heures des années 50, il a publié trois romans policiers ayant pour héros Russell Teed. David Montrose est donc un des pères fondateurs du roman noir montréalais. Ces romans n'avaient jamais été traduits en français, ils sont même difficilement trouvables en anglais. Mais une traductrice (Sophie Cardinal-Corriveau) a milité auprès d'un éditeur pour qu'on traduise ces perles oubliées de la culture populaire. Car on est là au cœur du pulp fiction à l'ancienne.

Or donc, dans les années 40, Russell Teed est un détective privé qui est engagé par une riche veuve de Westmount (le quartier le plus bourgeois qui soit à Montréal). Il se trouve que Teed a grandi dans ce même quartier. Son enquête est simple : la fille de la veuve est mariée à un gangster notoire qui possède une boite de nuit et des maisons de jeu. Or une lettre anonyme prétend que le mariage n'est pas valide car le gangster en question est déjà marié. La veuve, qui ne peut pas piffrer son gendre, demande donc à Teed de découvrir des preuves de ce premier mariage. Tout se complique très rapidement.

Et on est là dans le récit archétypal du polar : ce bon Russell tourne à la bière ou au rye, il est entêté, il balance des répliques cinglantes, il prend des coups sur la gueule... Il y a des malfrats à tous les étages, plusieurs pépées bien balancées, des caves qui se font avoir, des repris de justice à la mine patibulaire Je ne vais évidemment pas reprocher à un roman fondateur d'un genre aussi codifié de contenir des ingrédients aussi prévisibles, mais le lecteur doit savoir dans quoi il met les pieds : c'est du polar de la vieille école. Et si on accepte cette convention, c'est assez jouissif de découvrir une authentique version montréalaise des récits de Chandler et Cie.

Je me suis perdu dans les plans tarabiscotés des méchants. J'ai même du mal à faire la différence entre les femmes fatales qui se succèdent dans l'intrigue tant elles n'ont aucun relief autre que leur plastique avantageux. Mais boudiou, il y a une de ces ambiances... Le truc le plus hallucinant de tout le bouquin, c'est que Russell Teed est anglophone. Et donc toute son enquête se passe sans aucune référence à l'identité francophone de Montréal. Il y a bien un inspecteur francophone (qui répond au nom de Framboise), mais c'est le seul élément non-anglophone du livre. Imaginez une enquête se déroulant dans les ruelles tortueuses de Jérusalem où l'auteur réussirait l'exploit de ne jamais évoquer la réalité arabe ou musulmane de la ville sainte.

Ce Meurtre à Westmount (Crime on Cote des Neiges en VO) est en vérité la dernière des trois enquêtes avec Russell Teed écrites par David Montrose. L'éditeur francophone a par la suite traduit le premier titre de la trilogie : Meurtre dans le ciel de Dorval. Je vais le lire avec plaisir s'il croise ma route dans ma bibliothèque de quartier car le style vieillot de Montrose est superbement mis en valeur par la traduction. Seul le second roman (The Body on Mount Royal) reste inédit en français à ce jour.

À conseiller fortement au lobby des MJ montréalais de Hellywood, donc.

08/06/2021

Brink


Bridget 'Bridge' Kurtis et son collègue Carl 'Brink' Brinkmann forment un duo de flics travaillant pour le DSH, la Division de la Sécurité de l'Habitat. L'habitat en question est une station spatiale fabriquée par une corpo. On comprend assez vite que la Terre est morte et que donc l'Humanité a dû se réfugier dans l'espace. Sauf que cette migration ne s'est pas faite dans la joie : après le traumatisme d'avoir perdu sa planète d'origine, l'Homme doit apprendre à vivre dans cet environnement artificiel en constatant jour après jour que le vide intersidéral l'entoure. Ce qui, collectivement, finit par jouer des tours à certains habitants de l'habitat, qui se réfugient dans le Nudge, un antidépresseur. Et c'est là que nos deux agents de sécurité interviennent : ils enquêtent sur une petite histoire locale qui va rapidement déboucher sur des enjeux bien plus globaux. Tout le plaisir étant dans la découverte des tenants et des aboutissants de cette intrigue, je vais m'empresser de ne rien dire de plus, mais sachez qu'on a là tous les ingrédients habituels du scénario de jeu de rôles. C'est une intrigue clé-en-main pour l'excellent jeu Le Métal froid des anneaux de Cerbère du Grümph.

Le scénario est co-signé par Dan Abnett, qui est surtout connu pour ses romans Warhammer 40'000 et ses scénarios de BD (notamment sur les Gardiens de la Galaxie). Ça fait du bien de le voir évoluer dans un univers qu'il établit lui-même car le résultat est beaucoup plus intimiste et intéressant que quand il déploie son talent pour une grosse franchise. Ce premier volume est constitué de trois récits très différents dans l'atmosphère (même si on suit toujours la même protagoniste) : une enquête dans un habitat classique, puis une autre dans un habitat en construction et enfin une intrigue plus orientée espionnage corporatiste. C'est un peu The Expanse sans les combats spatiaux.

L'intrigue n'est pas bouclée à la fin de cette compilation, je reste donc sur ma faim mais je viens de découvrir que l'histoire a été développée dans deux autres séries (Brink: Skeleton Life et Brink: High Society) sans que l'histoire n'arrive à une conclusion.

07/06/2021

Le gnome rouge, de Frank Belknap Long (1946)

Épisode 51

 

Numéro 86 de la collection SF/Fantastique/Aventure (1983)

 

 

Le Gnome rouge est un recueil de nouvelles fantastiques avec des pointes de SF ici et là, écrites par F.B. Long à la fin des années 30 ou dans la première moitié des années 40.




Comme nous l’avons vu dans un précédent billet, Long a appartenu au premier cercle des disciples de Lovecraft, mais il a continué sa carrière après la mort de son ami. Comme Robert Bloch, et plus vite que lui, Long s’est dégagé de l’ombre encombrante de l’homme de Providence. On sent encore un peu sa présence par moments, mais Long s’est débarrassé des réflexes lovecraftiens qui subsistent chez de nombreux autres disciples (les références aux livres maudits, les noms de Grands anciens semés comme de petits cailloux, etc.)

 

Neuf nouvelles se partagent les 185 pages de recueil. Elles sont accompagnées d’une préface qui, hélas, se limite à un résumé enthousiaste… des Chiens de Tindalos. Décidément, il est difficile d’y échapper ! La traduction de Jacques Parsons est dans son jus, plutôt agréable, mais pas d’une grande modernité non plus (elle date probablement de la première moitié des années 1970, la première édition française du Gnome rouge, chez Marabout, étant de 1975).

 

Ces bases posées, en route pour la revue de détail :

 

• La mort surgie des eaux se passe dans une Amérique centrale bien poisseuse, et exploite le thème extrêmement classique de l’indigène qui se venge des Blancs qui lui ont fait du tort. Pas désagréable à lire, elle ne passerait probablement pas le barrage des sensitivity readers modernes.

 

• Le recenseur est une histoire d’univers parallèle où un brave type voit débarquer chez lui un agent du recensement… étrange. C’est l’une des deux plus science-fictives du lot, mais le héros et sa fiancée morflent tellement qu’on peut presque la caser dans l’horreur.

 

• La sangsue de l’océan nous parle d’un navire coincé dans un lagon occupé par un tas de bave tentaculaire qui a une idée précise de ce qu’il faut faire des marins : un déjeuner. Elle se lit agréablement, rentre sans la moindre difficulté dans la case de l’oncle Cthulhu, mais elle aurait aussi pu être rédigée par W.H. Hogdson bien avant la Première guerre mondiale, ou par Jean Ray du fond de ses brumes gantoises. Même et surtout quand il s’agit de monstres, il existe des évolutions parallèles.

 

• Cela va être votre tour raconte les malheurs d’un pauvre type qui n’arrive pas à garder ses emplois successifs, parce qu’il a tendance à oublier un détail important, toujours le même. Cette toute petite histoire remplit agréablement sa dizaine de pages, n’est absolument pas mémorable, et aurait sans doute gagné à être plus ramassée. Fredric Brown en aurait fait une short story de deux pages percutante à souhait.

 

• Une faille dans le temps s’ouvre sur un mystère amusant : les tortues des Galapagos d’un zoo commencent à reculer dans le temps. Elles ne seront pas les seules, et bien entendu, les effets du rajeunissement s’avèrent beaucoup plus dévastateurs chez les humains que chez des reptiles archicentenaires. L’ensemble louche un peu vers Charles Fort, ce qui, pour moi, est un compliment.

 

• Les réfugiés nous parle d’une jolie Irlandaise fraîchement installée aux États-Unis. Malheureusement pour son fiancé, elle a été accompagnée par une colonie de lutins farceurs. Il s’ensuit un petit bizutage surnaturel ni très sérieux, ni très méchant, et c’est parfait comme ça. Trente ans après et alors que j’avais oublié toutes les autres nouvelles, celle-ci m’est revenue lorsque je l’ai commencée. Comme quoi, elle a un petit quelque chose…

 

• Un pas dans mon jardin est sans doute l’histoire la plus ambitieuse du recueil. Elle commence par une scène de banlieue américaine, où l’on suit un gentil mari qui rentre dans sa jolie maison pour y retrouver sa charmante épouse… et bien sûr, tout dérape. Je n’en dirai pas plus, elle mérite qu’on ne la déflore pas, sachez juste que c’est probablement la meilleure histoire du recueil.

 

• Les vilaines bêtes nous fait découvrir une ferme perdue au milieu d’une grande forêt hostile. Ce drame à trois personnages met en scène un adolescent légèrement retardé, sa mère et sa peau de vache de beau-père. Sans oublier les grenouilles, et les créatures qui rôdent dans les bois. Il n’y manque que le nom de « Dunwich » jeté au détour d’une phrase pour qu’on puisse l’annexer au mythe de Cthulhu, mais si on me disait qu’elle se passe dans le Maine du côté de Castle Rock, je dirai tout autant « amen ». Après tout, personne ne demande ses papiers au grand méchant loup.

 

• Le gnome rouge conclut le recueil par une seconde note de science-fiction. Desservie par un enrobage d’explications scientifiques qui ont beaucoup vieilli, elle présente un « premier contact » un brin étrange…

 

Au bout du compte, mon palmarès personnel se compose d’Un pas dans mon jardin, assez loin devant les autres, et des Réfugiés parce qu’en plus d’être amusante, elle a un petit quelque chose. La troisième place revient à Une faille dans le tempsLa sangsue de l’océan et Les vilaines bêtes sont également très bien, dans la catégorie « Cthulhu n’y est pas mais vous pouvez l’y mettre sans effort ». Le reste est un peu plus convenu ou a moins bien vieilli.

 

L’un de mes objectifs en exhumant ce recueil de ma pile à lire était de voir comment Long s’en tirait une fois sorti de l’ombre de Lovecraft. La réponse est « pas trop mal, mais sans génie ». Alors certes, on ne peut pas se nourrir exclusivement de textes géniaux, mais je ne vous le conseille que si vous aimez les récits d’horreur ou de SF vintage. Si c’est le cas, sachez qu’on trouve des exemplaires du Gnome rouge pour une poignée d’euros sur eBay ou Amazon, pour ne rien dire des bouquinistes.

04/06/2021

Les Louvetiers du roi


Voilà presque 20 ans que je n'avais pas lu du Brussolo, et je gardais un bon souvenir de ses romans médiévaux (Le Château des poisons et L'Armure de vengeance) avec Jehan de Montpéril en protagoniste. J'ai donc attaqué Les Louvetiers du roi de bon cœur car le pitch me semblait parfait pour du Nephilim : on y suit Frédéric Lemât, un peinte qui grenouille dans les beaux salons après la mort de Louis XIV. C'est un peintre qui réalise des œuvres mortelles : par de subtiles jeux chimiques, il peint des tableaux qui dégagent des gaz assassins ou mettent le feu à des demeures. Je me disais "Youpi yop, ça va être du velours pour mettre en scène un personnage alchimiste dans Nephilim, un type qui tue les membres d'une confrérie en leur envoyant une peinture piégée qui représente un grand maître..." J'avais oublié qu'un bouquin de Brussolo, ça vient avec des bonnes idées, mais aussi des défauts.

Le premier truc qui m'horripile dans les romans historiques, c'est quand l'auteur balance des notes de bas de page pour te dire "Eh, eh, t'as vu, j'ai fait mes recherches, hein ?" Ainsi on croise un poète au nom inconnu dans une scène, le personnage ne sert à rien, mais on a droit à une petite ligne en bas de page pour nous dire "Et plus tard, il se fera appeler Voltaire". Argh. Ça n'arrive pas souvent non plus, mais je trouve que ce genre de remarque brise mon immersion. Je m'en fous de savoir que les steaks de baleine était autrefois un plat de pauvre. En fait, si, ça m'intéresse, mais il suffit de me montrer des pauvres en train d'en manger, pas besoin de me faire la leçon en plus.

L'autre truc que je n'aime pas, c'est quand les personnages font des prédictions sur le futur. Une bonne partie de l'intrigue tourne autour de tableaux "magiques" qui annoncent entre autre la Révolution. Non seulement l'origine des prédictions n'est pas expliquée (on sait qui les réalise, mais on ne sait pas d'où lui vient ce pouvoir si ce n'est qu'il a subi une vilaine blessure à la tête), mais au final cette partie de l'intrigue n'est pas pleinement utilisée. C'est souvent le cas avec Brussolo : j'ai l'impression qu'il change d'idée en cours de route. Je ne sais pas si c'est pour être certain de surprendre son lecteur ou si c'est parce que lui même s'ennuie avec son intrigue, mais ça part systématiquement de traviole. Et dans ce roman, ça ne fait pas exception : on se dit qu'on va assister à un duel de maître entre peintres assassins, mais non, on prend une drôle de tangente qui nous laisse insatisfaits. D'autant que le final du bouquin n'en est pas un : l'intrigue s'épuise d'elle-même, à un tel point qu'on se dit qu'il va y avoir une suite. Mais non, ça finit juste en eau de boudin.

Un autre truc qui m'a agacé, c'est l'introduction d'un personnage de catin, qui est présentée comme une noble que les turpitudes de la vie ont poussé à faire le tapin. Cette info nous est donnée pas une, pas deux mais trois fois, avec une telle insistance qu'on finit par se dire que l'auteur est complaisant avec les malheurs de ce personnage. Et du coup le twist qui entoure ce personnage tombe à plat. Elle méritait mieux que ça.

Au final, je me suis rappelé pourquoi je m'étais éloigné de l'écriture de Brussolo : il a de bonnes idées (encore que, le coup des adversaires qui versent de l'urine de femelle en chaleur sur les vêtements du héros pour ensuite il se fasse sauvagement attaquer par des chiens, il m'avait déjà fait le coup dans un précédent roman), mais il y a toujours ce moment où il part de traviole, comme s'il n'assumait pas son pitch. Reste que je vais quand même recycler les tableaux alchimiques mortels, l'invention du GIF animé (via des couches de peinture qui pèlent et qui permettent ainsi de faire évoluer la composition d'un tableau) et le coup de la maison qu'on peut se faire écrouler en donnant trois coups de marteau dans un morceau de métal imbriqué dans les murs qui entre en résonnance avec la structure (car encore là, ça donnera une superbe scène avec une commanderie templière qui s'écroule).

03/06/2021

The Tindalos Cycle



Le titre de ce gros recueil de Robert M. Price est trompeur. Même si les chiens de Tindalos jouent les premiers rôles dans un grand nombre de nouvelles, il s’agit d’un hommage beaucoup plus général à leur créateur, Frank Belknap Long.

Pour ceux qui connaîtraient mal la galaxie lovecraftienne, Long a été l’ami de Lovecraft et l’a beaucoup fréquenté lors de sa période new-yorkaise. Après une longue carrière d’auteur multigenres et de scénariste de BD, Long a connu une interminable vieillesse – il est mort nonagénaire dans les années 1990 – au cours de laquelle il a passé énormément de temps à répéter en boucle des anecdotes sur son célèbre ami, mort depuis un bon demi-siècle.

 

Avec ses 360 pages grand format et un corps de caractères relativement petit, The Tindalos Cycle bénéficie d’un sommaire particulièrement étoffé : 27 textes, allant de quelques poèmes très courts à des novellas d’une cinquantaine de pages chacune. Comme assez souvent chez Price, l’ensemble est bizarrement inégal, le sommaire alternant entre la reprise de classiques, la découverte d’authentiques raretés, et l’exhumation de produits du fanzinat des années 70 ou 80.

 

• The Maker of Moons, de Robert W. Chambers, est précédée d’une salve d’appréciations élogieuses de Price qui, sur la foi de coïncidences onomastiques, y voit la matrice de plein de choses qui atterriront dans le mythe de Cthulhu une génération plus tard. Je suis poliment sceptique. Les entités canines qui justifient son inclusion ici, les terribles chiens de Yeth, ressemblent à des spectres assez classiques : des chiens sans tête formés à partir de l’âme d’enfants morts. Cela dit, on ne les voit jamais. Nous sommes avertis de leur existence, et ils passent peut-être près du narrateur à un moment donné, et c’est tout. Si l’on oublie les canidés surnaturels, c’est une histoire d’espionnage, de péril jaune et de faiseurs d’or, rédigée dans un style très Belle époque. Elle se consomme agréablement, mais n’a vraiment qu’un rapport lointain avec notre sujet.

 

• The Death of Halpin Frayser, d’Ambrose Bierce, est une histoire de fantôme sans l’ombre d’un chien, normal ou anormal. Que fait-elle là, alors ? Eh bien, son infortuné héros se prénomme « Halpin » comme la victime des Chiens de Tindalos. Par ailleurs, un « Hali » est mentionné en une occasion, dans un contexte qui ne permet pas de savoir si c’est un individu ou un lieu. Avec ça, calculez l’âge du maître-chien… Si on la considère en tant que telle, Bierce oscille entre les formules percutantes de l’écriture journalistique et le style plus fleuri d’un auteur d’horreur de la fin du XIXe siècle. Je le préfère quand il décrit le héros comme « le mouton noir de la famille, dont tout le monde soupçonnait qu’il allait se mettre à bêler en vers » que quand il empile les relatives chevillées à coups de points-virgules, mais c’est une question de goût.

 

Si vous trouvez qu’à ce stade, la pêche est maigre, vous n’avez pas tort, mais rassurez-vous, on entre dans le substantiel.

 

• The Space-Eaters, de F.B. Long, met en scène un narrateur, « Frank », qui est l’ami d’un écrivain prénommé « Howard ». Matérialiste athée, Howard fait d’immenses efforts pour décrire des couleurs qui n’existent pas et des formes impossibles à conceptualiser… bref, c’est Lovecraft, dépeint presque au naturel. Les échanges entre les deux personnages composent une sorte de manifeste esthétique du Lovecraft de la fin des années 1920. Bien sûr, l’histoire inflige à Howard une leçon d’indicible. Selon Price, cette histoire de 1928 est la première où Lovecraft meurt sous la plume d’un ami écrivain. Je le rejoins pour dire que c’est aussi la meilleure – et une excellente histoire par elle-même, sans doute le plus réussi des trois grands récits lovecraftiens de Long. Les lecteurs français ont eu l’occasion de découvrir Les mangeuses d’espace dans Légendes du mythe de Cthulhu, un recueil disponible plus ou moins sans interruption depuis les années 1970. Je l’ai toujours trouvée meilleure que Les Chiens de Tindalos, en dépit de son curieux arrière-plan… disons « chrétien » pour aller vite.

 

• The Hounds of Tindalos, de F.B. Long est beaucoup plus courte que The Space-Eaters et bizarrement moins percutante. Son héros-victime, Halpin Chalmers, est un occultiste sans beaucoup de profondeur, et même quand j’avais douze ans, la lecture de ses dernières paroles m’avait fait tiquer. Qui prend le temps d’écrire « ahhhh ! » alors qu’il est dévoré vivant ? Mais bon, le temps a passé et son verdict est sans appel : les mangeuses d’espace sont restées sans postérité, alors plein de gens sont fascinés par les chiens de Tindalos, pour le meilleur ou pour le pire, comme on va le voir dans le reste de ce recueil.

 

• The Letters of Halpin Chalmers, de Peter Cannon, nous raconte la triste histoire de Frank Castairs, l’ami de Chalmers et le narrateur de The Hounds of Tindalos. Castairs est resté prisonnier de son amitié avec Chalmers, comme Long de ses liens avec Lovecraft. Après le décès de Castairs, un collectionneur entreprend de récupérer sa correspondance avec Chalmers, mais il va tomber sur un bec… Cette très courte histoire vaguement policière, sans une miette de surnaturel, se lit agréablement. Elle est à ranger dans la boîte « hommage à Long » plus qu’à ses créations.

 

• The Death of Halpin Chalmers, de Perry M. Grayson, rebondit sur la précédente. Cette fois, le narrateur cherche à comprendre ce qui s’est passé lors de la fatale soirée de 1928 où Chalmers a été tué, mais il arrive presque soixante-dix ans après les faits. Comme de juste, il n’y comprend strictement rien, contrairement au lecteur qui sait à qui s’en tenir et voit les cadavres s’empiler en souriant. Elle a beau être plus ambitieuse que la nouvelle précédente, elle reste mineure.

 

• The Madness out of Time, de Lin Carter, est un conte arabe rédigé par Abdul Alazred en personne, qui nous raconte une anecdote du bon vieux temps où il squattait une tombe maudite. J’ai trouvé que c’était beaucoup d’exotisme, de « thee » et de « thou » pour pas grand-chose : après quelques pages, on arrive à une chute basée sur un jeu de mots laid. Mais bon, si les deux histoires précédentes vous ont laissées sur votre faim, cette fois, il y a bel et bien des chiens de Tindalos.

 

• The Hound of the Partridgevilles, de Peter Cannon, est un pastiche sherlocthulhien, ou le contraire, avec une dose d’humour à froid pour faire le liant. J’ai souri, sans plus, mais après Lin Carter, j’en avais besoin.

 

• Through Outrageous Angles, de David C. Kopaska-Merkel et Ronald McDowell, repose sur une idée étrange : écrire un chapitre supplémentaire de The Trail of Cthulhu avec des chiens de Tindalos. Pour les non-initiés, The Trail of Cthulhu est l’illisible roman d’August Derleth à la fin duquel les humains balancent une bombe atomique sur Cthulhu. Des universitaires de l’Université Miskatonic entreprennent donc de piéger un chien de Tindalos pour examiner la « matière » dont il est composé. Là où nos deux auteurs s’éloignent de Derleth, c’est que l’affaire tourne mal… Ce n’est pas que ce soit mal fichu, c’est juste que ça ne m’a pas intéressé.

 

• Firebrands of Torment, de Michael Cisco, repart des Chiens de Tindalos, démonte la nouvelle de Long et la reconstruit pour lui faire dire tout autre chose, Castairs étant un témoin naïf et Chalmers un manipulateur dépourvu de scrupules. Ce petit jeu d’érudition sympathique est rendu plus digeste par la présence de l’histoire d’origine dans le même recueil, qui permet de faire une lecture comparée. Firebrands of Tormentn’est pas un chef-d’œuvre, mais comme jeu textuel, elle est sympathique.

 

• The Shore of Madness, d’Ann K. Schwader, est un court poème qui essaye de capturer l’essence des Chiens en quatorze vers. Je laisse les amateurs de poésie décider du succès de l’entreprise.

 

• Gateway to Forever, de F.B. Long est une surprise : une deuxième histoire de Long consacrée aux chiens de Tindalos. Malheureusement, elle a beau avoir été écrite à une époque où Long avait beaucoup de métier, elle fonctionne plutôt moins bien que la première. Il lui manque son côté frénétique, et même Robert M. Price, dans sa présentation, trouve qu’elle traîne un peu en longueur. Notez que par rapport à ce qui nous guette à la page suivante, cette histoire mineure est du niveau de Crime et ChâtimentAu moins.

 

• The Gift of Lycanthropy, de F.B. Long,

• The War Among the Gods, d’Adrian Cole, et

• The Ways of Chaos, de Ramsey Campbell, forment une unité, je n’ose pas écrire “une histoire”. Il s’agit de trois chapitres extraits d’un round-robin beaucoup plus copieux, datant des années 1970, auquel ont également participé des pointures comme Michael Moorcock ou A. E. Van Vogt. Si vous ne connaissez pas le principe du round-robin, il est très simple : l’auteur A rédige un texte, le passe à l’auteur B qui écrit la suite et passe à C, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’auteurs disponibles. Ce spécimen s’appelle Ghor, Kin-Slayer, et part d’une nouvelle inachevée de Robert Howard.

 

Price nous en inflige trois chapitres consécutifs, piochés dans la seconde moitié de ce qui, sous sa forme finale, devait être un petit roman.

 

Dans The Gift of Lycantropy, notre héros, déjà gratifié d’un bras artificiel lance-projectiles et d’une épée magique, apprend à déchaîner son loup-garou intérieur. Son formateur, un sorcier, en profite pour lui faire un cours de cosmogonie où il est question des Grands Anciens. C’est bavard, et même les quelques pages d’ultraviolence à la fin ne dissipent pas tout à fait cette impression de se faire, comment dire ?, poliment chier, voilà.

 

Déjà pas folichonne, notre situation empire dans The War Among the Gods. J’espère qu’il existe un enfer pour les Adrian Cole de ce monde. Oubliez tout ce que Long vient de vous expliquer sur les Grands Anciens. En réalité, ce qui compte, c’est la Loi et la Chaos, et d’ailleurs, notre loup-garou est, comme Conan et « ce sorcier albinos », un avatar du Champion éternel. Et pour commencer dans son nouveau job, il va devoir poutrer une armée du Chaos composée de mutants et de morts-vivants qui semblent s’être évadés d’une table de Warhammer. Heureusement, il ne sera pas seul pour cela : une meute de chiens de Tindalos se bat à ses côtés, car notre héros sait instinctivement les attirer avec son urine.

 

Dans The Ways of Chaos, Ramsey Campbell essaye de se dépêtrer de tout ce bordel et ne s’en tire pas trop mal, finissant par un cliffhanger bien classique : le sorcier maléfique s’échappe avec la bien-aimée du héros. Je ne sais pas s’il a réussi à la retrouver dans les quatre ou cinq chapitres suivants, et entre nous, je m’en fiche, je suis juste content que ça soit fini.

 

• Juggernaut, de C.J. Henderson, appartient à une série sur un détective occulte nommé Teddy London. Retenez bien ce nom et restez à l’écart de tout ce qui le concerne. Et donc, l’un des membres de l’équipe de M. London a regardé dans une gemme maudite[1]. Bien entendu, un chien de Tindalos rôdait à l’intérieur. Notre détective a donc une nouvelle mission : tenter de sauver son pote. Vous trouvez que c’est raisonnable ? Jusque-là, oui. Sauf que… les chiens des Tindalos de M. Henderson parlent, portent des noms comme Bélial et se comportent comme de braves vieux démons bien classiques[2]. Quant à Teddy London, le lecteur découvre au fur et à mesure de l’histoire que c’est un surhomme doté de pouvoirs comme la téléportation, le voyage temporel et l’absorption simultanée de la force vitale de millions de gens. L’affrontement qui s’ensuit est presque gênant à lire, tellement il est adolescent. Et vous vous en doutez, à la fin, c’est le gentil qui gagne. Bon, New York et quelques autres lieux ont été ravagés, les morts se comptent par dizaines de milliers, mais on s’en fiche, les chiens ont pris leur raclée… et le pote du héros est sauvé.

 

À partir d’ici, nous quittons provisoirement le territoire des chiens de Tindalos pour pénétrer dans le domaine de la troisième création cthulhienne majeure de F.B. Long : Chaugnar Faugn, le dieu-éléphant de Tsang.

 

• Scarlet Obeisance, de Joseph S. Pulver Sr, tente de créer une liturgie au Grand Ancien. Comme elle se présente sous forme de poème, je passe.

 

• The Horror from the Hill, de F.B. Long, est une novella qui raconte tout ce qu’il y a à savoir sur Chaugnar Faugn. Long y met les petits plats dans les grands, avec un explorateur maudit, des morts mystérieuses, un occultiste qui est également un savant génial, une tentative de rationalisation scientifique sur la manière de tuer les Grands Anciens… Je ne suis pas sûr de l’avoir lue en entier avant The Tindalos Cycle, mais ce n’est pas grave, je la connaissais déjà grâce à son excellente adaptation rôliste (La Malédiction de Chaugnar Faugn, dans l’antique et vénérable Malédiction des chthoniens). Il manque toutefois un élément important à cette adaptation rôliste : le scénario laisse de côté toute la section centrale de The Horror from the Hills. Il s’agit du fameux « rêve romain » de Lovecraft, qui se détache nettement de la narration assez plate de Long. Sinon, j’ai découvert une paire de trucs : les Tcho-tchos sont une invention d’August Derleth et se sont greffés au mythe de Chaugnar bien plus tard, et l’effroyable plateau de Tsang est situé quelque part au Tibet plutôt qu’au Laos… comme quoi, on devrait toujours revenir aux textes avant d’écrire des scénarios.

 

• Pompelo’s Doom et

• Confession of the White Acolyte, d’Ann K. Schwader, sont des variations poétiques sur The Horror From the Hills.

 

• When Chaugnar Wakes, de F.B. Long, est une « prequel » poétique à The Horror From the Hills.

 

• The Elephant God of Leng, de Robert M. Price, nous emmène en Asie centrale dans les années 1990, sur les pas d’un documentariste qui se prépare de gros ennuis. Price la présente modestement comme une « remise au goût du jour » de The Horror from the Hills. Sans être bouleversante, elle est plus originale, et amusante, que ne le laisse entendre son auteur.

 

• Death is an Elephant, de Robert Bloch, est une surprise. Je pensais avoir lu toutes les histoires cthulhiennes de Bloch, et voilà que Price en déterre une nouvelle. Parue sous le seul nom de son coauteur, un certain Nathan Hindin, elle est apparemment passée sous les radars pendant des décennies. Cette histoire d’éléphant sacré lâché dans un cirque me fait plus penser à Dumbo qu’à Cthulhu, mais elle fonctionne et elle contient bel et bien le marqueur cthulhien qui va bien, en l’occurrence les mots « Chaugnar Faugn ». On y croise aussi un rajah couard, des trapézistes, une prêtresse maléfique et sexy, un clown et quelques autres ingrédients qui composent un plat sympathique et digeste, mais pas mémorable.

 

• The Dweller in the Pot by Frank Chimelsweep Short, de Robert M. Price, parodie les souvenirs de F.B. Long sur la période new-yorkaise de Lovecraft. Cette historiette est amusante et assez courte pour que le gag ne traîne pas trop en longueur. Elle est également garantie sans chiens démoniaques et sans dieu-éléphant.

 

• But it’s a Long, Dark Road, de Joseph S. Pulver, Sr, nous parle, dans un patois bien épais qui est peut-être celui de la Nouvelle-Orléans, des conséquences qui guettent ceux qui vendent leur âme au diable pour devenir musiciens. Il y est question en passant de « da Tinlow », autrement dit des chiens de Tindalos, mais entre nous, des démons normaux auraient aussi bien fait l’affaire.

 

• Nyarlatophis, A Fable of Ancient Egypt, de Stanley S. Sargent, est une novella d’une cinquantaine de pages dont le titre dit à peu près tout : elle est située en Égypte dans l’Antiquité, et il y est question d’un certain Nyarlathophis[3]. C’est donc le récit d’une tentative de Nyarla-pas-hotep pour s’emparer du royaume et de son inévitable échec final, vu que s’il avait réussi, l’humanité aurait cessé d’exister il y a quatre mille ans. La documentation très solide mérite un grand coup de chapeau, et l’histoire est plutôt agréable à lire. En revanche, j’attribue un pouce baissé au choix du narrateur, un vizir qui a tendance à raisonner comme vous et moi plutôt que comme un type vivant il y a quarante siècles. La même histoire aurait sans doute mieux fonctionné sous forme de conte ou de récit folklorique, plutôt que comme un témoignage à la première personne… Ah, et si vous vous demandez ce qu’elle fait dans ce recueil, sachez que l’ami Nyarly utilise d’« abominables chiens de Thindahloos » – mais l’histoire n’est pas centrée sur eux, loin de là.

 

• Mind-Pilot, de William Laughlin, est une reprise SF des Chiens de Tindalos. Nous sommes à la fin du XXIesiècle, la mode est à l’exploration psychique, et un psychonaute fait un très mauvais trip qui va lui valoir de gros ennuis. Elle est agréable à lire, et contient un calligramme, un truc qu’on ne voit pas tous les jours en littérature fantastique. À part ça, elle n’est pas mémorable…

 

En définitive, que penser de cette énorme masse de texte ? Vous trouverez dans ce recueil les trois classiques qui garantissent à F.B. Long une place dans le panthéon des auteurs chtulhiens : The Houds of TindalosThe Horror from the Hills et surtout The Space-Eaters. Le reste de la sélection de Robert M. Price est éclectique, une manière polie de dire qu’on y trouve à boire et à manger. Côté chiens de Tindalos, Firebrands of Torment et Mind-pilot sont sympathiques. Nyarlathophis est une vraie réussite, même si les chiens n’y jouent qu’un rôle très mineur. The Elephant God of Leng et Death is an Elephant sont des variations plaisantes sur Chaugnar Faugn. Les nouvelles de Chambers et Bierce sont de qualité, même si elles n’ont pas grand rapport avec le sujet. Le reste est un peu plus oubliable voire, dans le cas du round-robin, à oublier. D’ailleurs, si quelqu’un a un efface-mémoire à me proposer, je prends.


 

Un recueil paru chez Hippocampus Press, disponible entre autres sur Amazon pour une vingtaine d'euros.



[1] Fournie par un certain Harvey Walters, ce qui montre que notre auteur est rôliste.

[2] Ce qui n’est pas totalement idiot quand on se souvient de la cosmogonie des Chiens, sauf que coller des noms de démons babyloniens ou phéniciens à des entités aussi vieilles que le temps tombe singulièrement à côté.

[3] Au cas où vous vous poseriez la question, l’auteur nous informe presque tout de suite que « ophis » et « hotep » sont deux formes du même terme égyptien.