06/06/2016

Deepest, Darkest Eden & The Tsathoggua Cycle


Deepest, Darkest Eden

New Tales of Hyperborea


Ceci n’est pas une anthologie lovecraftienne. C’est une anthologie smithienne, et plus précisément hyperboréenne : vingt textes situés dans le plus connu des univers de fantasy de Clark Asthon Smith. Ceci posé, c’est quand même une anthologie « cthulhienne », dans la mesure où le mythe de Cthulhu a absorbé le versant hyberboréen de l’œuvre de Smith il y a des décennies.

Mais l’Hyperborée n’est pas plus une annexe préhistorique d’Arkham que, disons, la Valusie de Robert Howard. C’est un monde à part entière, qui mérite d’être visité… et, dans le cas de cette anthologie, revisité. Et comme Smith est en grande partie oublié en France, j’en profite pour glisser une page de publicité pour sa réédition chez Mnémos.

Sur ce, en route pour le tour d’horizon traditionnel.

Hostage, de Nick Mamatas, prend le mot « Hyperborée » au pied de la lettre, et nous fait suivre le périple d’un vieux Grec aveugle qui pourrait bien être Homère dans un Nord barbare et imprécis, mais que l’on devine situé en mer Noire. Il a beau y être question d’un dieu nommé « Zothaqqua », tout ça n’a pas beaucoup de rapports avec l’Hyperborée smithienne.

• To Walk Night… Alone…, de Joseph S. Pulver, est du Pulver classique, déstructuré comme d’habitude, où des pages entières sont occupées par des lignes composées de quatre ou cinq mots, des MAJUSCULES, des italiques et des MAJUSCULES ITALIQUES et des jeux de typographie. COMME… d’habitude, c’est
pénible.

• In Old Commoriom, de Darrel Schweitzer, est la première histoire à remplir complètement le contrat smithien, à la fois dans les lieux, dans la cosmogonie et dans le ton, avec la dose requise d’ironie et de détachement. Le récit lui-même n’est pas palpitant, mais au moins, on a l’impression de trouver ce que l’on est venu chercher.

• Yhoundeh Fades, d’Ann K. Schwader, est un court poème. De mon point de vue de béotien fermé à la musique des mots, tout du moins en anglais, sa brièveté est sa principale qualité.

• Coil of the Ouroboros, de Cody Goodfellow, nous raconte les misères d’Avasquiddoc, apprenti magicien au service d’un maître mal intentionné – mais les sorciers hyperboréens le sont tous. Cette fois, la narration fonctionne aussi bien que le pastiche.

• Daughter of the Elk Goddess, de John R. Fultz, mélange des barbares, une princesse, des préhumains aussi poilus que malfaisants et des coutumes exotiques à vous faire dresser les cheveux sur la tête. Une gentille réussite.

• The Darkness Below, de Brian M. Sammons, narre le sort funeste d’une bande d’abrutis désireux de piller une mine d’orichalque abandonnée parce que pleine de monstres. Elle se lit avec plaisir, mais elle ne marquera pas l’histoire de la littérature ou de l’Hyperborée, parce qu’elle reste prévisible de bout en bout.

• The Conquest of Rhizopium, de Deiter Meier, est l’histoire d’un conquérant dévoré par sa conquête. Un empereur, un magicien, une ville… et des tas d’ennuis pour une armée entière pendant des années. Je l’ai beaucoup aimée, et la chute est particulièrement drôle.

• Zolamin and the Mad God, de Lisa Morton, nous présente une héroïne, ce qui mérite d’être signalé, presque toutes les autres nouvelles ayant un protagoniste masculin. Et donc, Zolamin la mercenaire est chargée de voler le cercueil d’un dieu fou (et contagieux)… J’aurais aimé l’aimer, mais je n’ai pas complètement adhéré, et je ne sais pas pourquoi.

• Having Set Out to be Vanquished, de Garrett Cook, est l’histoire d’un suicidaire qui a décidé de se faire manger par Atlach-Nacha le dieu araignée, et de ce qui lui arrive sur son chemin. On se rapproche du conte philosophique déguisé en histoire de fantasy, mais c’est dans le ton des productions de Clark Ashton Smith, et le résultat me plaît bien.

The Lost Archetype, de Brian Stableford, commence par un héros poursuivi par tout son village parce qu’il a couché avec l’une des femmes du chef. Il se réfugie dans une caverne et… on se marre bien pendant une quinzaine de pages. C’est de la comédie, mais de la comédie assumée, qui m’a fait penser à ce qui aurait pu se passer si les Monty Python avaient consacré un sketch à la fantasy, aux temps lointains du Flying Circus.

• One Last Task for Athammaus, de Ran Cartwight, prolonge directement une nouvelle de C.A. Smith, et renvoie Athammaus le bourreau sur le lieu des exploits de sa jeunesse. Je l’ai trouvée anecdotique, mais comme elle est très sérieuse, elle souffre peut-être de sa proximité avec The Lost Archetype.

• The Beauties of Polarion, de Don Webb est une courte histoire où il est question d’un concours de beauté destiné à élire la plus belle femme du royaume… Quiproquos en cascade pour un résultat proche d’un conte de fées noir. Je me demande si l’on n’est pas plutôt de l’univers de Jack Vance que de celui de Smith, mais comme j’ai toujours trouvé que les deux étaient proches…

The Frigid Ilk of Sarn Kathool, de Marc Laidlaw, nous explique comment un sorcier hyperboréen tente de préparer une nouvelle espèce humaine améliorée qui pourra résister à l’invasion de la glace qui va engloutir l’Hyperborée. Est-il utile de préciser que ses plans vont mal tourner ? Elle est ambitieuse, a des côtés amusants, mais le résultat n’est pas à la hauteur.

• The Debt Owed Abhoth, de Robert M. Price, est le « what the fuck » du recueil. Je déteste les histoires qui donnent l’impression de prolonger des trucs dont je n’ai pas les clés, ou pire, dont les clés ne sont trouvables que si vous connaissez les pans les plus obscurs du fanzinat américain des années 80. Je passe.

• The Return of the Crystal, de Charles Schneider, est courte et oubliable, et ne fait sens que si vous connaissez bien les nouvelles de Smith – pour vous donner un point de comparaison dans un autre univers, imaginez un truc qui tournerait autour d’un anneau, dont on comprendrait à la fin que c’est l’Anneau unique…

• Rodney LaSalle Has a Job Waiting in Commorium, de John Shirley, nous renvoie à notre époque et fonctionne remarquablement bien, au point où je vais m’abstenir de la déflorer. Mais comment ne pas aimer une nouvelle qui explique pourquoi et comment la « vraie » histoire de l’Hyperborée a fuité dans des pulps ?

• The Winter of Atiradarinsept, de Zak Jarvis, m’a laissé froid. Oui, conceptuellement, je vois par quel côté elle se rattache à l’univers smithien, même s’il faut sérieusement pencher la tête en plissant les yeux pour repérer les liens. Oui, je peux comprendre la volonté de créer un vocabulaire dépaysant et coloré pour décrire des concepts nouveaux. Mais non, ça n’a pas marché sur moi, désolé.

• The Door from Earth, de Jesse Burlington, revisite The Door to Saturn, l’un des classiques de Smith. C’est une drôle de petite nouvelle de science-fiction, avec des protagonistes non-humains et des tas de larves de Tsathoggua. Elle m’a bien plu.

• Weird of the White Sibyl, d’Ann K. Schwader, clôt le recueil par un poème.

Au bout du compte, si vous aimez Clark Ashton Smith, la seule existence de cette anthologie est un petit bonheur. Mieux encore, les bonnes histoires y sont plus nombreuses que les loupés. Même les récits mineurs ou prévisibles ont un petit quelque chose, et j’ai tendance à ranger ceux que je n’ai pas aimés dans la boîte « question de goût » plutôt que dans la boîte « objectivement mauvais ». Ma joie serait à son comble si quelqu’un pouvait faire la même chose avec Zothique…

Anthologie de Cody Goodfellow, Miskatonic River Press, 227 pages, environ 15 €


The Tsathoggua Cycle

 Terror Tales of the Toad God



Cette anthologie de Robert M. Price est consacrée au dieu crapaud-chauve-souris imaginé par Clark Ashton Smith et adopté par H.P. Lovecraft.

La préface et les introductions sont de Price, érudit comme toujours.

From the Parchment of Pnom, de C.A. Smith, n’est pas une vraie nouvelle. C’est l’esquisse d’une « généalogie divine » selon Smith, où l’on retrouve Cthulhu et Tsathoggua, mais aussi Cxaxukluth ou Ycnagnnisssz, qui n’ont sans doute jamais trouvé d’adorateurs humains parce que leurs noms étaient impossibles à mémoriser. Rédigé comme un gag à l’usage exclusif d’H.P. Lovecraft, il serait dangereux de le prendre au premier degré : des religions se sont fondées sur des bases plus incertaines.

The Seven Geases, The Testament of Athammaus, The Tale of Satampra Zeiros et The Theft of the Thirty-Nine Girdles, de C.A. Smith sont quatre de ses meilleurs récits hyperboréens. Ils m’ont rappelé pourquoi j’aimais tant Smith, à une époque : léger, sardonique et excellent conteur. Dans l’une des introductions, Price touche juste en le qualifiant de « Voltaire de la fantasy ». À mon avis, le parallèle va au-delà de l’anticléricalisme assumé de Smith. Tsathoggua apparaît directement dans la première histoire, par l’intermédiaire d’un rejeton costaud dans la seconde, d’une larve amorphe dans la troisième… et absolument pas dans la quatrième qui, revanche, remet en scène Satampra Zeiros, le héros de la troisième histoire. On s’en fiche, on sort de là avec le sourire.

Shadow of the Sleeping God, par James Ambuehl, est un pastiche réussi des précédentes. Vous reprendrez bien une dose de Satampra Zeiros ? Volontiers, merci.

The Curse of the Toad, par Loay Hall et Terry Dale, revient à notre monde et à… il serait excessif de dire « l’horreur ». C’est une parodie courte et réjouissante des histoires lovecraftiennes, avec des « SI SEULEMENT JE N’AVAIT PAS OUVERT CETTE PORTE » en majuscules et toute la quincaillerie qui va avec. Amusante, vite lue, mais pas le moins du monde mémorable.

Dark Swamp, par James Anderson, nous parle du marais Noir que Lovecraft passa une journée à chercher dans la campagne autour de Providence. Le narrateur, moins chanceux que son illustre prédécesseur, le trouve… et le regrette. Il en résulte un bon pastiche lovecraftien, dosé pile à mon goût.

The Old One, par John Glasby, est un collage, pour ne pas dire un pompage : le début emprunte à Dans l’abîme du temps, la suite ressemble un peu à L’appel de Cthulhu, et toute la seconde partie démarque Les Montagnes hallucinées, y compris le coup d’œil final du héros qui le marque pour le restant de ces jours. Sans surprise, le résultat est oubliable.

The Oracle of Sàdoqua, par Ron Hilger, est une bonne petite nouvelle située en « Averonia », une province romaine qui semble bien être une version primitive de l’Averoigne de Smith. Druides fous, caverne mal famée, oracle maudit… Rien à dire, j’aime beaucoup.

The Horror Show, par Gary Myers, est une courte histoire contemporaine, qui démarre dans un club gothique. Elle ressemble beaucoup aux nouvelles navrantes qui bouffissent les suppléments White Wolf depuis des temps immémoriaux : l’histoire se déroule de A à Y selon un schéma totalement prévisible au point de donner envie de passer directement à la suite… jusqu’à Z. Les onze dernières lignes la rendent beaucoup plus intéressante, au prix d’un anticlimax délibéré. Couillu, mais payant.

The Tale of Toad Loop, par Stanley C. Sargent. Une bonne histoire cthulhienne rurale, avec tous les ingrédients du genre et une chute marrante… que je n’ai pas vu venir, pour une fois. Un gentil succès.

The Crawling Kingdom, par Rod Heather. Vous connaissez l’histoire du journaliste qui va interviewer le professeur excentrique dans sa maison perdue dans la campagne ? Cette variation sur un thème rebattu est plutôt réussie, et insiste sur la thématique du crapaud, très tsathogguenne mais relativement absente des autres nouvelles.

The Resurrection of Kzadool-Ra, par Henry J. Vester III. Price signale qu’il s’agit d’un hybride original : une histoire de Zothique mettant en scène Tsathoggua, quelque chose que Smith n’a jamais fait. Elle tourne gentiment dans les deux genres, et m’a donné envie de me repencher sur Zothique.

Ce volume est plutôt un bon cru pour une anthologie de Robert M. Price (qui ont souvent davantage de mérites historiques que littéraires). Seul The Old One m’a paru vraiment faible. The Curse of the Toad est risible, mais c’est intentionnel. Les autres histoires sont bonnes, même si les quatre signées Clark Ashton Smith dépassent celles de ses successeurs de la tête et des épaules.


Anthologie de Robert M. Price, Chaosium (CHA6029), 220 pages, environ 15 €

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